> Lamento (extraits) de Jean-Claude Pecker

Lamento (extraits) de Jean-Claude Pecker

Par |2018-12-06T09:02:24+00:00 4 décembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques|

C’est par l’intermédiaire de Daniel Ziv (les édi­tions Z4)  que nous est par­ve­nu, tar­di­ve­ment,  Lamento. Le petit livre mémo­riel de l’astrophysicien Jean-Claude Pecker1 nous a pro­fon­dé­ment tou­chés et nous avons déci­dé de l’intégrer à un som­maire déjà bien rem­pli : il nous sem­blait impen­sable de ne pas par­ta­ger notre émo­tion.

Dans ces poèmes, d’une poi­gnante beau­té sans arti­fice, Jean-Claude Pecker évoque – après un silence de 50 ans – ses parents, morts à Auschwitz  en mai 1944, et à tra­vers eux, toutes ces ombres dont le sou­ve­nir ne devrait  jamais s’effacer, et pour les­quels la poé­sie – der­nier recours de la mémoire et de l’humaine fra­ter­ni­té – doit témoi­gner, avec toute la force des mots, contre la vio­lence du monde.

 

Les Textes qui suivent ont été écrits long­temps après la dis­pa­ri­tion de mes parents dans le gouffre d’Auschwitz.

Ils ont été arrê­tés en mai 1944. Le 10 mai pour être plus pré­cis c’est-à-dire le jour de mon 21e anni­ver­saire.

Nelly était une femme pen­sive douce et aimante.
Victor était un homme fort vibrant et actif.

Je ne me suis jamais remis leur dis­pa­ri­tion. Ils ont été arrê­tés parce qu’ils étaient juifs. Après un séjour à Drancy un hor­rible train les a ame­nés à Auschwitz. Ils n’en sont jamais reve­nus.

 

LAMENTO

(1944- 1994)

Cendres

 

Un jour – un mois – un an –

cent ans

les sou­ve­nirs affreux s’agitent dans leurs cendres

j’ai sen­ti ce mois-ci tout le pas­sé des­cendre

sur mes yeux – sur mon cœur, comme tombe le temps

lour­de­ment, sans espoir, sans que je puisse attendre

autre chose demain ni été ni prin­temps

qu’un éter­nel hiver où gèle à pierre fendre

le vieux soleil pâli de mes amours d’antan

le vieux soleil pâli d’une enfance miracle

d’une enfance ancienne où tout res­tait sou­riant

où ne per­çaient jamais les odeurs de débâcles

où je mar­chais tran­quille entre les fleurs des champs

où tout était en place ouvrant les ave­nirs.

Il ne reste plus rien que de se sou­ve­nir

 

 

 

soleil éteint

 

Le Soleil luit pour qui ? pour toi ? pour lui ? pour moi ?

Le Soleil ne luit pas

Dans le wagon plom­bé des der­nières escales

dans le wagon fer­mé où l’on meurt des odeurs

odeurs de la mort lente, odeurs des hommes sales.

Le Soleil luit dehors

seule­ment pour les morts

mais pas pour les mou­rants

pas pour l’éternité de la mort atten­due

pas pour l’éternité de la vie sus­pen­due

Mais rien pour les vivants

que l’inutile aveu d’un Soleil invi­sible

par delà tous les murs, par-delà les espaces

que l’inutile aveu de la vie qui se passe

et des vivants qui passent

sans pleu­rer sans cil­ler sur les ombres qui meurent

le Soleil luit pour eux

pour avouer son crime

très inuti­le­ment

Eux, ils ne savent rien…

 

 

Ceux de là-bas

 

Ils ont mar­ché de nuit sur la lande gelée

ils ont crié sans voix i

ls ont dévo­ré les raclures

dont les autres ne vou­laient pas

et bu les larmes essayées

ils ont atten­du des siècles si courts

à cro­pe­tons sur le sol dur

ils ont séché sur le sol dur

bat­tus sans fin.

Nous étions avec eux comme de grands nuages

mais nous en sou­ve­nons-nous hélas ?

Car ils ont dis­pa­ru empor­tant mon image

lumi­neuse pour eux tous seuls

il me reste le corps des­sé­ché des vivants

nous atten­drons pen­dant notre vie méca­nique

cette dou­leur ces hommes mon père

qui sont morts sans nous oublier.

 

*

galet offert par René Char à l’auteur


Notes

  1. https://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​J​e​a​n​-​C​l​a​u​d​e​_​P​e​c​ker[]

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