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Le cas Michel Bourçon

Par |2018-10-21T10:13:46+00:00 20 janvier 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

Michel Bourçon a beau­coup publié, on peut rete­nir notam­ment par­mi les ouvrages récents : Et ain­si les arbres, édi­tions Potentille (2012), Les rues plu­vieuses n’iront pas au ciel, Les Carnets du Dessert de Lune (2014), le très beau Jean Rustin, la vie échouée, édi­tions la tête à l’envers (2014) où ses textes sobres accom­pagnent par­fai­te­ment les magni­fiques repro­duc­tions du peintre, Le moindre geste, le pré # car­ré, 2015. Poète dis­cret, qui ne se place pas volon­tiers dans la lumière, il avance néan­moins en écri­ture de manière affir­mée, dans une den­si­té poé­tique crois­sante qui lui vau­dra, j’en suis cer­tain, une recon­nais­sance beau­coup plus large, très pro­chai­ne­ment. Si l’on retrouve dans ses der­niers livres, les thèmes et la manière qu’on aura pu obser­ver dans les pré­cé­dents, il est tou­te­fois un chan­ge­ment notable dans les deux opus publiés cette année (ce peu de soi, édi­tions la tête à l’envers ; Demeure de l’oubli, édi­tions p.i.sage inté­rieur) : finis, les retours à la ligne, nous avons désor­mais de petits pavés de prose poé­tique.

 

ce peu de soi

 

Quel  meilleur titre pour cet ensemble de poèmes ? En effet, une idée d’effacement en tra­verse le dérou­lé en demi-teinte. « En sus­pens, le temps n’est qu’un pour­voyeur de mots tra­çant leur che­min sur la langue, autour de laquelle nous ne sommes qu’ébauches, dans le jour qui s’en va de com­pa­gnie avec la mort et revien­dra avec elle à son bras. » peut-on lire en ouver­ture de la par­tie épo­nyme de ce livre (la deuxième sur quatre qui le consti­tuent). Effacement ou dilu­tion de l’être face aux grandes ques­tions – le sens, la fin pro­mise à tout et à tous – dans des nota­tions sans gran­di­lo­quence : « Quelque chose se détache de nous au moment où nous voyons une feuille tom­ber sur le sol […] ». Une intran­quilli­té se dit, trans­pire, pour autant nulle méta­phy­sique appuyée ou trop intel­lec­tua­li­sé, plu­tôt un pig­ment par­ti­cu­lier sur le papier, qui affleure et donne cette colo­ra­tion. Ainsi, le pre­mier petit pavé de ce poème (chaque texte du livre en com­porte deux à chaque fois, hor­mis le der­nier) :

« Les yeux regardent de vastes éten­dues de terre, lon­gue­ment, au point de les sen­tir peser en soi, éprou­ver leur aban­don ou leur attente d’être culti­vées, quand der­rière nous, il y a tout ce qui nous attend et que nous ne vou­lons plus voir. »

L’ensemble est certes empreint de gra­vi­té, d’une obses­sion de la dis­pa­ri­tion (de soi, des êtres aimés…), mais sans com­plai­sance mor­bide, on croit même pou­voir res­pi­rer, sous cette chape : « Nous regar­dons, sans lire, la page écrite. A cet ins­tant, nous aime­rions, de leur appa­rence de nymphe, voir des mots s’extraire quelque chose d’ailé, de leur chry­sa­lide. » ou encore : « Dans la fenêtre le jaune d’or des feuilles embrase le ciel. La voix, cal­me­ment, dit aimer l’automne. Une mouche lui répond sur la vitre. », comme un désir d’apaisement.

« Il y a, en plein midi, tout ce qui vient et s’en va à la fois, il y a une vie fan­tôme, quelque chose qui se retient d’apparaître, et, por­tés par la houle des champs de blé, des mur­mures trop loin­tains pour en sai­sir le sens. Tout semble, non pas à ima­gi­ner ou à accom­plir, mais à rejoindre. »

Rejoindre. N’est-ce pas sou­vent la ten­ta­tive du dire poé­tique ? Dans ce peu de soi que décline Michel Bourçon, l’auteur, dont je sais les rituels d’écriture, a cet entê­te­ment du pri­son­nier qui creuse son tun­nel jour après jour. Les après-midis que lui laissent les horaires ingrats de son dur métier ali­men­taire, il répète sieste, café, disque d’une musique qui n’accaparera pas trop son atten­tion pour sa seule écoute ; et écri­ture, assis face à la fenêtre. Une écri­ture qui, à l’image des musiques mini­males qu’il affec­tionne dans ces moments-là, va cher­cher à rejoindre ce peu de soi  que l’existence laisse aux indi­vi­dus d’une extrême sen­si­bi­li­té et où « Chaque chose devient le visage de l’attente qui sera tou­jours là et nous retrouve par­tout. »

Ces poèmes ont été écrits entre sep­tembre 2011 et décembre 2013, on a là, déjà, la mesure de la durée sur laquelle s’est peu à peu consti­tué ce qui devien­drait en 2016 seule­ment un livre. Le temps a une impor­tance capi­tale dans ce recueil, il est évo­qué avec insis­tance, ques­tion­né, dénon­cé : « Le temps qui nous est impar­ti est un emmu­re­ment. » car il est la dimen­sion qui contient notre mou­ve­ment vers son terme, c’est pour­quoi le poète n’a pas besoin de phi­lo­so­pher avec la pré­ci­sion du concept car il le sait, le sent, l’attend et s’attache à en tou­cher l’essence dif­fé­rem­ment, comme dans ce bref et unique poème de la der­nière page :

« Le jour prend fin, mais jamais l’attente que l’on peut voir, le soir, au creux de mains trem­blantes, éclore auprès des lampes. »

 

Demeure de l’oubli

 

Cette jeune mai­son d’édition publie seule­ment deux livres par an (un homme, une femme), cette année il s’agit de Sylvie Durbec et donc, de Michel Bourçon. On retrou­ve­ra dans l’écriture de Michel cette den­si­té, ce res­ser­re­ment qui semble prendre encore de l’ampleur. On retrou­ve­ra aus­si les thèmes du pré­cé­dent livre : le temps qui passe et nous efface, le vide, le ques­tion­ne­ment impuis­sant, l’acharnement à dire mal­gré la vani­té recon­nue de ce dire : des pierres qui s’entassent en somme, tel un cairn qui n’a d’autre uti­li­té qu’être là. « Rien ne vient dans le jour figé où nous conti­nuons sans plus savoir ce que nous pour­sui­vons, tant de gestes qui se pré­ci­pitent et fondent dans le vide, de masques reti­rés pour d’autres, sus­pen­dus dans le temps que jamais nous ne rat­tra­pe­rons. » Même gra­vi­té que dans l’ouvrage pré­cé­dent et une déses­pé­rance tan­gible : « Au soir, nous ne rejoi­gnons qu’une dépouille abru­tie de fatigue que rien ne console, pas même le vin. » Ce sen­ti­ment de déré­lic­tion, écrit par de nom­breux autres poètes, est ici dis­tri­bué au fil des pages en varia­tions sub­tiles, ponc­tuées d’intrusions du réel, par­fois lumi­neuses : « […] en levant la tête, nous voyons nos pen­sées chan­ger de forme et les oiseaux jar­di­ner le ciel. », « Un ébroue­ment d’ailes sur le toit donne l’impression de rega­gner ce qui nous entoure, de s’extraire de ce qui n’était plus que la vie pros­trée, per­due en elle-même, tra­ver­sées par la pluie et la tris­tesse. » Il s’agit, une fois de plus de « rejoindre » – soi et le monde – de dire ce qui est fen­dillé, bri­sé, de ten­ter une répa­ra­tion, sans illu­sions, mais de com­po­ser avec « le mys­tère d’être là », les oiseaux – ils reviennent sou­vent dans les poèmes de Michel, sym­boles peut-être d’une libé­ra­tion sou­hai­tée, d’un essor…

« Retiré dans le calme, on se sent relié à une chaise, une porte, un livre, aux pépie­ments d’oiseaux au dehors, enfin à notre place par­mi les choses qui nous entourent, fon­du en elles avec le soir. »

Il y a, dans ce tour­ment per­pé­tuel et cette impos­sible conso­la­tion, l’espoir d’une com­mu­nion sereine avec le monde qui émerge çà et là : « Parfois, la tête veut prendre le large, haut dans le ciel, rejoindre le sillage blanc des avions, fuir les rumeurs de la ville, mais en empor­tant avec elle les bruis­se­ments des feuilles d’arbres au pre­mier plan sonore, depuis cette fenêtre de cui­sine, grande ouverte sur l’automne écla­tant. »

Un lyrisme para­doxal tra­verse cette écri­ture pour répondre au vide (titre d’un feuillet de l’auteur, publié par Franche Lippée, 2000). Le chant, ici, n’est pas celui, outré, des tra­gé­dies, non plus celui, exta­tique, des contem­pla­tifs ou des mys­tiques, mais une sorte de poli­tesse vis-à-vis de l’existence, qui n’exclut ni sa dure­té ni sa beau­té, l’interpelle avec l’élégance du condam­né qui regarde le bour­reau et voit déjà plus loin que le coup qui va l’abattre.

On aura com­pris que la tona­li­té géné­rale peut sem­bler sombre, que l’oubli évo­qué dans le titre (déjà en 1993 avec Dernière touche à l’oubli, chez Polder/​Décharge) concerne les per­sonnes dis­pa­rues, par­tant le sur­gis­se­ment du manque de sens, l’incompréhension, le dou­lou­reux séjour dans sa propre exis­tence, mais peut-être aus­si l’oubli de soi, pour rejoindre l’autre, et plus lar­ge­ment l’entier uni­vers, dans une pos­ture hési­tante, insa­tis­faite, humaine donc. « Entre le monde et soi, s’interposent les mots. », mais on n’a pas d’autre outil pour res­ter ancré, construire la pas­se­relle sans sau­ter…

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