> Le Journal des Poètes, une aventure inédite dans l’histoire des lettres belges

Le Journal des Poètes, une aventure inédite dans l’histoire des lettres belges

Par | 2018-02-18T22:36:37+00:00 8 juin 2012|Catégories : Revue des revues|

1931 : une revue parmi tant d’autres

Lorsque paraissent, le 4 avril 1931, dans une presse bruxel­loise, quatre feuilles inédites, en for­mat A3, som­mai­re­ment agra­fées et regrou­pées sous le nom de Journal des Poètes, l’historiographie revuiste ne sait pas encore l’importance de ce nou­veau pério­dique pour la dif­fu­sion et la pro­mo­tion de la poé­sie, belge ou étran­gère.

L’époque, en effet, regor­geait de revues qui défen­daient et illus­traient la lit­té­ra­ture contem­po­raine, belge ou fran­çaise. Du moder­niste Ça ira ! à l’académique Thyrse, en pas­sant par la doyenne Revue géné­rale, le champ lit­té­raire belge foi­son­nait en pério­diques, de tous genres, de tous styles et de tous for­mats.

Mais le comi­té de rédac­tion, ain­si com­po­sé de Pierre Bourgeois, Maurice Carême, Georges Linze, Norge et Edmond Vandercammen, forts d’expériences indi­vi­duelles mar­quantes (comme celles de 7 arts ou d’Anthologie par exemple) allait prendre cer­taines déci­sions capi­tales pour l’avenir de leur Journal, qui lui per­met­traient de se dis­tin­guer très vite des autres publi­ca­tions.

Parmi ces ini­tia­tives, la plus pro­bante va être, sans conteste, l’arrivée dans le comi­té de Pierre-Louis Flouquet, poète et pro­sa­teur fran­çais, dont le car­net d’adresses, bien rem­pli, va per­mettre à la revue d’atteindre une recon­nais­sance inter­na­tio­nale. Paul Werrie et Henry Vandeputte vien­dront com­plé­ter ce pre­mier comi­té qui, pen­dant cinq ans, aura pour objec­tif de dif­fu­ser tout ce qui se crée en poé­sie, sans pri­vi­lé­gier une esthé­tique par­ti­cu­lière. « Poésie ! » : tel est le pro­gramme ain­si défen­du par les fon­da­teurs du Journal.

 Le carac­tère réso­lu­ment éclec­tique et uni­ver­sel de la revue s’illustrera aus­si par la mise sur pied d’une série de comi­tés de rédac­tion étran­gers, comi­tés qui vont per­mettre de dif­fu­ser les idées du pério­dique, mais aus­si de décou­vrir des poètes étran­gers en Belgique. Le choix d’une telle orien­ta­tion, résu­mée dans le slo­gan « Poètes de tous les pays, unis­sez vous ! » qui intro­duit la qua­trième publi­ca­tion du pério­dique, sera judi­cieux.

À côté de cet éclec­tisme sin­gu­lier, Le Journal des Poètes déton­ne­ra éga­le­ment dans l’ensemble des publi­ca­tions par son for­mat, délais­sant la pré­sen­ta­tion « clas­sique » en feuillets pour pri­vi­lé­gier la forme A3, en quatre pages, où se mêlent poèmes inédits, articles de fond, inter­views et cri­tiques de livres.

 

1935 -1940 : une revue, une maison d’édition et un prix littéraire

En 1935, quelques chan­ge­ments déci­sifs pour l’avenir du pério­dique sont à men­tion­ner. Parmi ceux-ci, l’organisation des « Dîners du Journal des Poètes » qui se tient tan­tôt à Bruxelles, tan­tôt à Paris. Si le carac­tère inter­na­tio­nal de la revue se fai­sait déjà sen­tir dans les pre­mières publi­ca­tions, cette ini­tia­tive a le mérite de mar­quer davan­tage encore un rap­pro­che­ment stra­té­gique avec la capi­tale fran­çaise. L’influence de Pierre-Louis Flouquet est, à ce moment, par­ti­cu­liè­re­ment déci­sive pour le Journal. C’est d’ailleurs lui qui décide, en décembre 1935, de sus­pendre les paru­tions et de les rem­pla­cer par les édi­tions des Cahiers du Journal des Poètes et son tri­mes­triel Le Courrier des Poètes. La mai­son d’édition ain­si créée publie­ra pas moins de dix ouvrages par an, répar­tis en séries « Recueils de Poésie », « Essais » ou encore « Anthologies ». Le pério­dique est, quant à lui, diri­gé par Jean Delaet. Mais si le for­mat et les rubriques ont quelque peu chan­gé, le comi­té qui dirige ladite revue est sen­si­ble­ment le même que celui du pre­mier pério­dique et garde les options esthé­tiques qui étaient les siennes au début de l’entreprise.

Bien qu’elles puissent paraître anec­do­tiques et secon­daires, les modi­fi­ca­tions appor­tées par Flouquet sont pri­mor­diales, en ce qu’elles sont le reflet d’un véri­table chan­ge­ment de men­ta­li­té au sein du Journal des Poètes : la revue va, au fil des mois et des publi­ca­tions, être à l’écoute de tout ce qui se crée et se dit en poé­sie fran­co­phone, en deve­nant un lieu stra­té­gique et déci­sif pour la dif­fu­sion et la pro­mo­tion de la poé­sie. Et les pré­mices de ces bou­le­ver­se­ments sont à trou­ver dans la créa­tion des Cahiers ou dans l’organisation de prix lit­té­raires – dont le Prix des Poètes qui récom­pense une œuvre poé­tique ori­gi­nale. Différents poètes rece­vront d’ailleurs ce prix : Jean Mogin en 1937 pour La Vigne amère ou Charles Bertin en 1944 pour Psaumes sans la grâce.

 

1946 -1955 : la revue renaît et lance les Biennales de la Poésie

Le Journal des Poètes va renaître ! Il est juste de rap­pe­ler que grâce à l’activité du Journal des Poètes, la Belgique devint l’un des centres vivants de la poé­sie, capi­tale de la Poésie !

C’est ain­si que s’ouvre en février 1946, le pre­mier numé­ro du Journal, dont Pierre-Louis Flouquet sou­haite reprendre la paru­tion sous son for­mat d’origine.

Si les ini­tia­teurs de la revue sont tou­jours là, d’autres poètes vont inté­grer le comi­té de rédac­tion. Ce renou­vel­le­ment sera impor­tant pour l’avenir du Journal, tant les per­son­na­li­tés qui l’intègrent ont, à l’époque, une influence sur le pay­sage lit­té­raire belge. Pensons ain­si à Albert Ayguesparse, fon­da­teur de la revue Marginales et homme de lettre enga­gé ; Roger Bodart, défen­seur de la poé­sie auprès du Ministère de l’Instruction et créa­teur du tri­mes­triel Empreintes ; Fernand Verhesen, à qui on doit beau­coup dans la décou­verte de la poé­sie lati­no-amé­ri­caine et dans la créa­tion du Centre International d'Études Poétiques ; Franz Hellens, per­son­na­li­té emblé­ma­tique de la lit­té­ra­ture belge de l’époque et père du Disque vert ; et sur­tout, Arthur Haulot, futur direc­teur de la revue.

L’entrée au Journal de ce der­nier est pour­tant dis­crète : en 1946, c’est en sa qua­li­té de Commissaire géné­ral au tou­risme qu’Arthur Haulot va rédi­ger quelques numé­ros spé­ciaux dédiés à la culture locale. En novembre 1950, lors d’une réunion du groupe, il va pro­po­ser la créa­tion de ren­contres inter­na­tio­nales de poé­sie. Ce seront les futures Biennales Internationales de la poé­sie qui se tien­dront pour la pre­mière fois en sep­tembre 1952, au casi­no de Knokke en Belgique. Le reten­tis­se­ment est tel que les orga­ni­sa­teurs décident d’organiser ces ren­contres tous les deux ans : « Les poètes appar­te­nant à qua­torze pays euro­péens se déclarent convain­cus de l’utilité du ras­sem­ble­ment et décident de don­ner à ces Rencontres, sous la pré­si­dence de Jean Cassou, un carac­tère per­ma­nent, sous la forme des Rencontres Biennales de Poésie Internationale. »

Devenu entre-temps codi­rec­teur de la revue avec Flouquet, Haulot pré­sen­te­ra les pre­mières Biennales Internationales en un évé­ne­ment cultu­rel sans pré­cé­dent dans le monde lit­té­raire. Le Journal des Poètes se fera le témoin pri­vi­lé­gié de ces ren­contres.

Attentive aux muta­tions poé­tiques de son époque, la revue se démarque néan­moins des revues avant-gar­distes par l’accueil plus que favo­rable qu’elle donne au mou­ve­ment néo­clas­sique. Plus qu’ailleurs ce cou­rant y rece­vra une récep­tion atten­tive, ce qui lui per­met­tra de se déve­lop­per et d’atteindre un rayon­ne­ment sans pré­cé­dent dans l’histoire des lettres belges.

 

1955-1980 : une revue et une maison Internationale de la Poésie

Une des der­nières ini­tia­tives déter­mi­nantes pour le Journal se pro­duit en 1955 lorsqu’Arthur Haulot, tout en pour­sui­vant un impor­tant tra­vail de direc­teur, créée la Maison Internationale de la Poésie, déci­sion inédite pour l’époque. Le Journal des Poètes se dote dès lors d’une véri­table struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle qui lui assu­rait, indi­rec­te­ment, un ave­nir par­fois incer­tain.

Le Journal, paral­lè­le­ment à cette nou­velle infra­struc­ture, conti­nue ses publi­ca­tions, à un rythme de six bimes­triels par an. Les grands noms de la poé­sie fran­co­phone le rejoignent : Liliane Wouters, Louis Dubrau, Jacques Izoard, Francis Edeline, et tant d’autres.

 Et si le des­tin du pério­dique est celui que l’on connaît aujourd’hui, les rai­sons de ce suc­cès sont à trou­ver autant dans la clair­voyance de ses créa­teurs – dont Pierre Bourgeois, amou­reux inépui­sable de la poé­sie, est un bel exemple – que dans l’intelligence de ces mul­tiples per­son­na­li­tés qui se sont suc­cé­dé au sein du comi­té de rédac­tion du Journal des Poètes. Ce pério­dique tire ain­si sa force, sinon son trait défi­ni­toire, d’avoir su se don­ner, plus que toute autre revue lit­té­raire, les moyens d’être une ins­tance pri­vi­lé­giée pour la défense de la poé­sie, en conci­liant anciennes tra­di­tions et nou­velles ten­dances poé­tiques.

 

2011 : une revue qui fête ses 80 ans d’existence

Aujourd’hui, en ce début du 3e mil­lé­naire, Le Journal des Poètes pré­sente tou­jours à ses fidèles lec­teurs une publi­ca­tion tri­mes­trielle variée sur l’actualité poé­tique. Certes, le conte­nu et la struc­ture ont été quelque peu modi­fiés par rap­port au pre­mier tirage. Certaines rubriques sont reve­nues, comme « Chroniques des revues » ou « Rencontres » ; d’autres ont été ajou­tées, comme « Voix nou­velles » ; des dos­siers, enfin, ont été mis sur pied, cha­cun lié à un mou­ve­ment ou une grande ten­dance poé­tique, comme les femmes-poètes de la beat gene­ra­tion par exemple. Mais Jean-Luc Wauthier et son équipe actuelle, diri­gée par Moussia Haulot et Philippe Jones, ont su, comme leurs illustres pré­dé­ces­seurs, main­te­nir la phi­lo­so­phie pre­mière du Journal des Poètes, en lui don­nant, à chaque nou­velle époque, une nou­velle res­pi­ra­tion, afin de main­te­nir le plus fidè­le­ment pos­sible le pro­gramme ini­tial : Poésie !

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