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Le scalp en feu, X, novembre 2016

Par | 2018-05-22T19:53:43+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

« Poésie Ô lap­sus », Robert Desnos

 

Le Scalp en feu est une chro­nique irré­gu­lière et inter­mit­tente dont le seul sujet, en rai­son du manque et de l’urgence, est la poé­sie. Elle ouvre un nombre indé­ter­mi­né de fenêtres de tir sur le poète et son poème. Selon le temps, l’humeur, les néces­si­tés de l’instant ou du jour, ces fenêtres chan­ge­ront de forme et de for­mat, mais leur auteur, un cynique sans scru­pules, s’engage à ne pas dépas­ser les dix à douze pages, ou à peine plus, pour l’ensemble de l’édifice.

Le SCALP est publié, simul­ta­né­ment ou non, par les maga­zines en ligne : LA CAUSE LITTERAIRE  /​  RECOURS AU POEME.

Lecteur, ne sois sûr de rien, sinon de ce que le petit bon­homme, là-haut, ne lève­ra jamais son cha­peau à ton pas­sage car, fraî­che­ment scal­pé, il craint les cou­rants d’air. (M.H)

 

Sommaire

 

I – La poé­sie en soi  (Quête 1) – p.2

II – Renaissance d’une mai­son de poé­sie :

̶  de L’Atlantique à Alcyone  ̶   p.6

III – Les Recueils  –  p.7

À l’ordre de l’oubli  de Jean-Louis Bernard – Alcyone – 68 pp.-18 € – p.7

De l’acide citron­nier de la lune  d’Anna Jouy – Alcyone – 51 pp. – 16 € – p.8

Ruralités de Marcel Migozzi  – Alcyone – 52 pp. – 16 €  – p.10

Les 3 recueils édi­tés en 2016, dans la col­lec­tion « Surya »

IV – Notes bio­bi­blio­gra­phiques  – p.12

 

 

 

I  – La poésie-en-soi  (Quête 1)

C’est, avec une asser­tion mêlée comme les eaux des rivières à leur confluence, que m’a été posée cette simple ques­tion auda­cieuse et ris­quée, et j’ignore si quelqu’un est par­ve­nu à lui don­ner une réponse satis­fai­sante : celle-ci, de Louis Aragon :  

« J’appelle poé­sie un conflit de la bouche et du vent la confu­sion du dire et du taire une conster­na­tion du temps la déroute abso­lue »  – Grenade, Le Fou d’Elsa.[1]

Cette pen­sée éton­nante m’a sem­blé une flèche tou­chant sa cible au cœur : ma pen­sée floue de la matière poé­tique   ̶   pour­quoi ceci m’est à moi « poé­sie » et ne l’est pas pour mon voi­sin, ma voi­sine ?  ̶   Je fus éton­né, au sens le plus éty­mo­lo­gique de l’étonnement, frap­pé par l’ampleur et la com­plé­tude de cette réponse du poète, et cela en dépit de ses cou­leurs néga­tives : « conflit, confu­sion, conster­na­tion, déroute… »

M’est appa­rue l’insuffisance de ma propre réponse : « Poésie est muta­tion, tra­duc­tion dans la langue mater­nelle, selon des cadences très intimes, de la langue sour­cière mal connue, celle des émo­tions et des intui­tions. »  Je liais cela à l’autobiographie, par défaut, dirait-on aujourd’hui. J’adhère tou­jours à cet avis de Frédérick Tristan : « La poé­sie n’est jamais fic­tive. »

L’explosive défi­ni­tion de la poé­sie par Aragon m’en a bou­ché un coin (si j’ose dire), tout en me per­met­tant de com­prendre que sa posi­ti­vi­té, son élan, sa force… ne résident pas dans un ordre par­ti­cu­lier, fût-il celui des vers régu­liers et rimés dans des strophes bien ordon­nées, (tout cela d’ailleurs ne lui nui­sant pas auto­ma­ti­que­ment), mais pré­ci­sé­ment dans un désordre inouï qui met­tra aux prises le dire et le taire, la bouche (la voix ?) et le vent (qui l’interrompt ou la couvre,), la « déroute abso­lue », qui telle une armée anéan­tie, meurt comme meurt seul un homme bles­sé sur le champ de bataille du poème. Il y aura donc silence et conster­na­tion (épou­vante) qui sup­po­se­ra encore la résur­rec­tion du poète-sol­dat, car le poème, voire l’œuvre, attendent encore et tou­jours.

Mon mou­ve­ment a été d’interroger des poètes de divers hori­zons, fami­liers par­fois, notam­ment à tra­vers ces SCALPS. Ils m’ont appor­té des réponses per­son­nelles, sou­vent fort inci­ta­tives, mais aucun(e) d’entre elles n’a fixé l’axe de la poé­sie dans le grand cha­ri­va­ri du lexique et de la syn­taxe, leur bous­cu­le­ment, leur ren­ver­se­ment jusqu’à un plus rien à ajou­ter sinon ma défaite, celle du texte poé­tique. Cette défaite éprou­vante doit sans doute s’appeler vic­toire.

Reste à déter­mi­ner ce qui fait, ne serait-ce que pour moi lec­teur ou audi­teur, que « ce » poème relève sans aucun doute de la poé­sie, et tel autre non. On ne peut ici que par­ler en son propre nom. Si l’impression poé­tique[2] est absente, non per­cep­tible, on s’adressera en géné­ral aux pro­fes­seurs, dès le lycée, à l’université… Ailleurs non, cela n’intéresse pas. Spécialistes et cri­tiques entrent dans le jeu ; j’entre rare­ment dans leur jeu. Ma seule ambi­tion est de tra­quer la poé­sie-en-soi. La même bataille, en somme, mais sans obli­ga­tion de défi­ni­tions.

Pour cela, la (ma) méthode pré­cé­dente n’ayant pro­duit que d’intéressantes approxi­ma­tions, je m’en vais  ̶   sans crainte de me contre­dire  ̶  ten­ter d’interroger ceux qui, poètes et hommes de réflexion ont abor­dé aux mêmes rives, ten­té de don­ner leurs avis, leurs ana­lyses de la poé­sie, et cela le plus sim­ple­ment pos­sible, car je me noie aisé­ment dans l’abstraction et la com­pli­ca­tion des grandes théo­ries. J’approcherai, com­men­te­rai ain­si les entre­tiens, décla­ra­tions spon­ta­nées (enfin on les sup­po­se­ra telles) géné­ra­le­ment énon­cées par des poètes dans le sou­ci de la com­pré­hen­sion de tous.

Michel Deguy, armé comme il se doit de diverses qua­li­fi­ca­tions et fonc­tions qui créent d’emblée la dis­tance du sérieux : « Créateur de la revue Po&sie, édi­teur, phi­lo­sophe et poète », il vient d’accorder au Monde du 28 octobre 2016, un inté­res­sant entre­tien. Entre autres choses, il y fait ces décla­ra­tions :

« [Je suis] L’héritier d’une tra­di­tion, d’une trans­mis­sion qui fait voi­si­ner depuis 2500 ans ce qu’on appelle phi­lo­so­phie et poé­sie. […] Je me situe dans cette média­tion entre les deux que j’appelle la poé­tique. »

Il va de soi que tra­di­tion et trans­mis­sion sont d’indispensables clés à la mise en œuvre de la poé­sie, à chaque époque de l’histoire humaine. On note que Michel Deguy fait « voi­si­ner » phi­lo­so­phie et poé­sie. Il ne les fait pas fusion­ner et il a rai­son. Elles sont de natures dif­fé­rentes bien que l’une puisse ins­til­ler dans l’autre, par moments, ses poi­sons, ses drogues, ses élixirs de vie[3]. On est un peu déçu de ce que la media­tio, qui est quelque chose comme une conci­lia­tion, quelque chose comme l’ouvrage d’une force inter­mé­diaire, pro­duise non la poé­sie, mais le poé­tique, qui sonne à son tour comme un concept, une théo­rie, voire une science. Manie contem­po­raine de vou­loir du scien­ti­fique dans la lit­té­ra­ture : la vacui­té, la sté­ri­li­té du struc­tu­ra­lisme ont illus­tré puis dis­cré­di­té cette manie.

À la ques­tion, que trans­met-on dans l’écrire », et à quoi et à qui ?  ̶  Michel Deguy répond : « … un atta­che­ment à la langue, à la beau­té de la langue. Un faire voir par le dire. […] … c’est trans­mettre un atta­che­ment au ter­restre, à ce que les phi­lo­sophes appellent l’ouverture au monde. »

Manifester un atta­che­ment à la langue et à sa beau­té est, certes, l’une des fonc­tions de la poé­sie. Sans doute pas la seule. « Un faire voir… » sug­gère l’entreprise didac­tique. Sans doute pas la pre­mière exi­gence. Mais je dirais alors musiques de la langue, ses com­bi­na­toires mul­tiples du son et du sens[4]. Quant à « l’ouverture au monde », c’est un petite affiche-bateau, une carte pos­tale de la pen­sée qui pense comme il faut que l’on pense.

« La chose est en effet mena­cée par son deve­nir image, ce qui est une affaire sans pré­cé­dent… la scree­ni­sa­tion, c’est-à-dire ce qui se passe à l’écran sous l’injonction de vivre en direct. »

Michel Deguy a mille fois rai­son. L’image donne à voir en sur­face, et quoiqu’elle n’empêche pas abso­lu­ment d’écrire, son sens est brouillé soit par le com­men­taire qu’on lui accole (« on lui fait dire n’importe quoi » – M.D.B[5]), soit par l’émotion bru­tale qu’elle engage. Il m’est arri­vé d’écrire que « l’image est ce qui empêche de voir ». Pour la poé­sie, elle l’anéantit dans un faux réel ou, pire, dans un réel pré­sen­té comme poé­tique.

Ensuite, pour Michel Deguy, viennent le reliques du pas­sé  (dans la langue, bien sûr) qu’il tend à conce­voir comme « pertes » ou « rebuts » à ne pas conser­ver, mais à « trans­for­mer » (tra­duire ?) dans notre langue pré­sente, sans super­sti­tion ni ido­lâ­trie. On peut n’être pas d’accord : gar­dons le pas­sé comme notre socle, notre tré­sor pre­mier, vivant et non pas sur­vi­vant, regret­tant que,  sauf excep­tion, nos éco­liers ne puissent plus com­prendre ni s’intéresser à quatre vers de Racine. Soyons cer­tains qu’un vers de Charles d’Orléans par­le­ra tou­jours à notre âme : « Je meurs de soëf emprès de la fon­taine… » et que Rimbaud, Verlaine, peut-être Michel Deguy lui suc­cè­de­ront sans encombre.

À la ques­tion adja­cente « Pensez-vous beau­coup à vos lec­teurs ? », Michel Deguy répond « Bien sûr !… », et de déve­lop­per le sujet de l’enseignant, de celui qui parle à l’autre, aux autres… « L’acte d’écrire implique le des­ti­na­taire, c’est-à-dire la publi­ca­tion. » C’est un lan­gage d’employé des postes : « le des­ti­na­taire ! » La publi­ca­tion est un tout autre pro­blème. Certes, le poème gagne à être lu, por­té par la voix et publié si pos­sible. Mais s’il ne l’est pas, outre l’espoir de l’être plus tard, il n’en demeure pas moins poème. L’écrivant, le poète est d’abord en soi, dans le flux inté­rieur de la vie qui le pos­sède et l’anime.

La pos­té­ri­té ?  « Je ne pense pas que vous trou­viez un auteur qui dise espé­rer être lu dans 200 ans. Le rap­port à la gloire, à l’immortalité, a com­plè­te­ment chan­gé. C’est le contem­po­rain qui m’intéresse. Le pré­sent. »  Ici encore, n’être pas d’accord est le bon sens même. Qu’en est-il des bons écri­vains que le pré­sent refuse, qui n’ont que la pos­té­ri­té en point de mire.  « Auteurs » ? Il en est de toute sorte : la pos­té­ri­té a même rete­nu les recettes d’un Apicius. Si la biblio­thèque d’Alexandrie n’avait pas brû­lé, la pos­té­ri­té nous eût légué, en com­pa­gnie d’une foule d’écrivains mineurs, voire médiocres, un nombre consé­quent d’écrivains de haute volée. Pour « l’immortalité » elle relève de la foi ou de la super­sti­tion, mais il est curieux que Michel Deguy ne s’arrête pas sur la fuga­ci­té du pré­sent, le bruit bavard de sacris­tie qui nous assour­dit dans « le contem­po­rain », fût-il laïque et natio­nal. Du vent, le pré­sent ! Je finis avec Héraclite, cité par le poète Jean-Louis Bernard :  

« Il faut aus­si se sou­ve­nir de celui

Qui oublie où mène le che­min. »

M.H.

*

 

II – Renaissance d’une maison de poésie

De L’Atlantique à Alcyone.

Je célé­brai en ces termes, dans mes Carnets d’un Fou XLIII (au 8 août 2016)[6], le retour d’une mai­son de poé­sie de grand large sous une appa­rence nou­velle  : « On peut se réjouir encore aujourd’hui. Nous appre­nons que la mai­son d’édition de l’Atlantique, qui avait été contrainte de dépo­ser son bilan il y a une bonne année de cela, « res­sus­cite » sous le nom d’ALCYONE. L’impôt avait dévo­ré son modeste patri­moine édi­to­rial. ALCYONE reprend le départ avec un autre type de contrat avec l’État et son admi­nis­tra­tion fis­cale. Nous savons que nous sommes, quant à l’imposition, le deuxième État euro­péen le plus exi­geant. Nous n’ignorons pas non plus que notre sys­tème de pro­tec­tion médi­co-social, quoique en voie de l’être, n’est pas encore entiè­re­ment rui­né, et que de le main­te­nir a un prix. » « Trois recueils poé­tiques inau­gurent cette reprise d’activité. Ils sont signés d’Anna Jouy (De l’acide citron­nier de la lune), de Marcel Migozzi  (Ruralités) et Jean-Louis Bernard (À l’ordre de l’oubli). J’aurai le plai­sir et l’honneur de célé­brer à l’automne cette remise sur orbite de la poé­sie qui est, avec l’attention que l’on doit aux enfants, l’activité humaine pri­mor­diale témoi­gnant de la pen­sée, du cœur et des îles des essences sen­sibles au milieu de l’océan pol­lué des vul­ga­ri­tés dans les­quelles nous bai­gnons. » Voici. L’automne est venu.

Alcyoné (‘Αλκυóνη) est fille d’Éole, roi des vents. Zeus et Héra la chan­gèrent en l’oiseau Alcyon, lui lais­sant, après le sol­stice d’hiver, jouir de jours sans tem­pêtes afin qu’il puisse cou­ver ses œufs (les poèmes ?). Le moins que nous puis­sions faire est le sou­hai­ter bon vent aux nou­velles édi­tions.

Éditions Alcyone  – B.P. 70041  – 17 102  Saintes Cedex

Courriel :  editionsalcyone@​yahoo.​fr

 

*

 

III – Les Recueils

 

§ – À L’ORDRE DE L’OUBLI, de Jean-Louis Bernard

 

 

« à cloche-mot /​ nous entrons /​ dans le vide taci­turne  /​ d’une attente sans voix » J.-L.Bernard

Ce beau recueil témoigne tout au long de l’attente d’un retour de mémoire, de celle de l’enfance à celle de temps qui nous ont pré­cé­dés, de la pré­his­toire, m’a-t-il sem­blé, à celle de temps moins loin­tains que des livres, des images ont offerts à nos rêve­ries. « La mémoire est silex /​ la mémoire est gly­cine ». Jusqu’à l’instant qui s’échappe. Jusqu’à l’anxiété à contem­pler l’abyme du temps (« le lieu d’avant le monde ») : « se sou­vien­dra-t-on d’avoir oublié ». Voilà l’enjeu ini­tial et pro­fond, une affaire de vie et d’effacement du vivant, sans doute.

Le mou­ve­ment est donc lan­cé. Il faut demeu­rer atten­tif à tout, aux êtres qui nous entourent, au végé­tal, au miné­ral d’abord, puis à notre monde lus­tré par les vents si pré­sents et actifs dans ces vers qui pour être tirés à bout por­tant n’en sont pas moins de belle ampli­tude : « souffle dis­per­sé /​ sur la paille /​ en infi­nie cou­lée : péren­ni­té de l’éphémère » … Monde sen­sible obli­ga­toi­re­ment lié, presque à la manière d’un pari, à la trace, à l’écriture : « mais déchiffre inlas­sable /​ l’écriture du vent /​ palimp­seste sur la paroi /​ du taire. »  Cruelle évo­ca­tion de fille : « cer­taines gouttes /​ chan­cellent /​ d’autres se lovent /​ lan­guides sul­fu­reuses /​ au creux de nos /​ dési­rs. » Notre vie, notre temps limi­té, qui nous tire et nous entraîne, l’être vivant vou­drait au moins agran­dir sa cage, l’extraire du temps, la rou­vrir… Mais quoi, c’est impos­sible : « le vent /​ seul abri pour nos traces /​ les porte sur son aile /​ ou bien en son reflet ». Traces incer­taines, donc, si fuli­gi­neuses, qui s’égareront dans les nuées. Mais pas le temps, non pas le temps de faire halte, et moins encore de s’accrocher au ter­rain, non, il faut mar­cher, mar­cher… Il n’y a aucune pos­si­bi­li­té d’évasion, aucun sub­ter­fuge : « j’ai conju­gué le cru /​ et le sacré  /​/​  sous l’archet de parole /​ vibrait la /​ soli­tude. »  La parole, le poème ont-ils quelque pou­voir ? , « le chas­seur obs­ti­né /​ attend un signe /​ de l’ailleurs. » Faire halte, c’est pour attendre, rien d’autre, et « Peut-être /​ juste après le pas­sage /​ man­que­rons-nous /​ aux heures. » Le plus, le mieux que nous puis­sions espé­rer… Mais rien à faire, nous devrons « mar­cher… mar­cher /​ dans la jungle du jour : par plaintes et col­lines /​ à tra­vers ombres /​ et décombres » (p.59)  C’est des­ti­née, fata­li­té. Nous aurons donc mar­ché. Traversé nos espaces et notre temps pour, à la fin, tirer « un chèque à l’ordre de l’oubli »  Grande poé­sie de la pen­sée, du retour sur soi, sur l’être mince et vul­né­rable et néan­moins endu­rant que nous sommes. Pas de méta­phy­sique, les dieux sont des images ou des absences. De la phy­sique pure, de l’inéluctable, mais sans déses­poir ni afflic­tions, nous-mêmes en somme, notre par­tage sur terre et nulle part ailleurs. C’est ain­si que j’ai lu, certes en lui rognant quelques plumes, ce poème magni­fique.  ̶   M.H.

 

§  –  DE L’ACIDE CITRONNIER DE LA LUNE,  d’Anna JOUY

 

 

« L’éclosion des poudres noires, l’incognito du poème dans les deuils de la nuit. »  ̶   A. Jouy

Vers libres alternent dans ce recueil avec dis­tiques, proses brèves et, ici ou là, éclats dans l’œil et l’oreille, des pierres lan­cées contre les vitres sourdes de nos mai­sons d’esprit, des apho­rismes ou presque… C’est cela la forme D’Anna Jouy, poète née en Suisse romande, non un conti­nuum rigou­reux mais une rigou­reuse et kaléi­do­sco­pique liber­té d’allures, comme d’une cavale. D’emblée, des inver­sions logiques, des visions : « les pois­sons du ciel perdent leurs lisses écailles […] Et au col­let le las­so de la bise /​ Qui serre son écharpe sur ma voix ».  Le « la » est don­né. Rien ne sera comme d’habitude. Quelle parole lais­se­ra vivre le las­so-écharpe étran­gleur ? L’aube est à chaque page, construite sur « un vide salu­taire » réser­vé pour elle dans la mémoire… et pour­tant Anna Jouy éta­blit son lec­teur /​ audi­teur (on oublie trop que les poèmes peuvent aus­si être lus et enten­dus) dans « l’inconstructible gla­cis de l’aube ».

Le monde phy­sique paraît apo­ré­tique, ambi­gu, plon­gé dans ses indé­ci­sions comme dans ses cer­ti­tudes pay­sa­gères.  La poé­tesse rejoint l’espace anté­rieur où se parle « cette langue étran­gère [qu’elle] ne connaît pas » mais dont elle éprouve les caresses liquides, « Langue de la pra­ti­ci­té des choses, là où vivre est encore simple et de l’enfant. »

Il faut main­te­nant se lan­cer, défier les objets du monde, l’ombre, les vases et le vin… La vigne­ronne boi­ra son vin de l’année, a-t-elle un autre choix ? « Mon vase pen­ché et la main qui tremble, un peu mil­lé­sime char­gé de lies. » On l’entend bien : ici, le lan­gage de l’existence concrète est autre car le « rien » nous enva­hit par cent ouver­tures, il donne l’assaut : « … il ne vous arrive de fait plus rien non plus. Sinon ce qu’on doit s’inventer, ce qu’on doit recréer de toutes pièces… » Pour ne pas s’estomper dans le poème absent, brouillé, et ne pas devoir s’établir dans le vide inté­gral, il faut tout recréer, soi-même, le décor alen­tour (le mot est mien)… Dès lors une médi­ta­tion pro­fonde engage le Poème, la voix, dans un creu­se­ment inces­sant et presque une chasse. La page, la par­ti­tion sont blanches  ̶   « La neige est mon enfance.  ̶   et rude pour­tant la tâche.

Des élé­ments viennent l’aide ou l’obstacle. Le vent invite à apprendre toutes les langues étran­gères, et nul­le­ment au sens sco­laire habi­tuel. « La harpe du vent » creuse mon espace de vie : « J’essaie alors de savoir quelle matière me forme pour n’avoir aucune dou­ceur, aucune légè­re­té, aucune trans­pa­rence. » La parole peut s’instaurer : « … les vibrisses de la parole se mettent en mou­ve­ment et dansent. » Notre monde, tout le monde, « ce monde maillé de ren­vois […]… Saurons-nous l’écrire ? » La grande, la belle et signi­fiante poé­sie nous invite par­fois à deux mou­ve­ments contraires : la reprendre à notre compte, donc la redire autre­ment, ou la mettre à bonne dis­tance pour une tra­vail d’observation et de dis­sec­tion. Il faut aller au moyen terme. Je tente l’effort, assis entre deux chaises, dans une com­mode incom­mo­di­té. J’ai cru, j’ai pen­sé, goû­tant à « l’acide citron­nier de la lune »  ̶   car la lune est aus­si un citron, n’est-ce pas ? Fière astro­nome, la  poé­tesse !  ̶, nous sommes sous-ten­dus de nature, éter­nelle par­tu­riente de nous-mêmes aus­si. J’ai cru être plon­gé dans une lente et constante inter­ro­ga­tion, ou, plus authen­tiquent, le mitraillage des ques­tions :  « Mettre l’accent sur ce ton dia­phane de l’aube, la pres­ser de me recon­naître, qu’elle me sorte de la nuit, qu’elle pèle mon obs­cu­ri­té, qu’elle me redé­fi­nisse des humains et des vivants. »

À l’amoureux, à l’autre… : « M’as-tu aimée dis ? »

L’espoir du jour sui­vant, peut-être : « Mais aube, y es-tu ? »

Il n’y a pas de déses­poir, ici, dans ces attentes et ces reprises de conscience ; de l’inquiétude, oui ; une colère dis­crète, une révolte tenue en laisse… L’appel au seul pos­sible, je jour sui­vant, m’émeut au plus pro­fond   ̶   « Mais aube, y es-tu ? »  ̶ . Nous n’avons qu’elle et sa lumière variable, puisque ni dieux ni Dieu ne sont là. Cette cer­ti­tude néga­tive et heu­reuse mal­gré tout m’est du moins appa­rue. Le doute fécond engendre poé­sie et musique avant toute chose, ensuite phi­lo­so­phie, pen­sée, ten­dresse, pour ce que j’ai cru com­prendre, à la fin. Puis l’inéluctable qu’Ana Jouy dit ain­si, avec élé­gance mais sans rien dis­si­mu­ler : « Il n’y a ici que de féroces lan­gages, avec la mort des­sus. » « Ici on brise grève dans le semis des gra­nits, on jar­dine les abords de sa tombe, son­geurs. » Parfois, l’aube elle-même n’est pas drôle : « J’ai mis ma danse dans une hor­loge molle. »

À la fin des fins : « Mettre un trait noir au cor­ral des cou­leurs, conte­nir les lumières à leur séjour  ̶   tout ce soleil dis­si­pé qui veut remon­ter sa rivière  ̶   frayer dans la nuit de sa nais­sance. […]  À quoi se rac­cro­cher ? » Quelques pas encore :

« Tandis que l’aube dévisse des cou­loirs de la nuit

Tenir son échelle et se faire la belle.’

« Genio y figu­ra », comme disaient les Espagnols. Le loup meurt dans sa peau. Allure et carac­tère. On va puis on s’en va. Reste la trace, offerte au pro­me­neur des bois, des temps et de l’espace impar­tis aux humains. Méditation mou­ve­men­tée. Tel le poème.   ̶    M. H.

 

*

 

§  – RURALITÉS,  de Marcel Migozzi

 

 

« Sous les cyprès /​ Mistral fla­pi  et au tapis /​ Le chat du voi­sin passe en noir /​ Plusieurs bruits meurent plu­sieurs fois /​ Pas de ques­tions ?»  ̶  M. Migozzi

Ruralités libère les poèmes brefs, coups d’œil atten­tifs arrê­tés sur les objets de la nature au sens le plus quo­ti­dien qui se puisse ima­gi­ner. Ce n’est pas repo­sant pour autant, car le fau­teuil, au jar­din, tourne lui aus­si dans le cos­mos.

Regard à dis­tance, d’abord : les labours, les mottes, les cor­neilles « Avec un ciel per­venche /​ En miettes. » Entrée en matière dans le registre du constat, soit d’une sup­po­sée accep­tance des faits, des choses, à la façon de Lucrèce ! Cela se met en mou­ve­ment : « Une étable puis l’abreuvoir /​ L’allégé bleu  /​/​ Puis le sou­dain /​ Espace   la  /​  Montagne danse. » La tran­quilli­té de l’inéluctable comme dans une pein­ture de Corot : « Le soir vien­dra /​ À vaches lentes. » De natu­ra rerum.

Est-ce un monde nié par la réa­li­té mon­dia­li­sante en marche  ̶   soit la F.N.S.E.A. et les « grands groupes », comme ils disent ? De ce monde qui s’enfonce, celui de nos enfances et pour quelques années encore de notre bel âge, Marcel Migozzi retient les beau­tés, les colo­ris pati­nés, visibles entre les branches du jar­din qui semble d’abord, chez lui, ne devoir pas mou­rir. Un témoi­gnage pour l’après et le main­te­nant, un témoi­gnage main­te­nu ?

«  Passons /​/​  L’olivier a offert du vert /​ À ses rejets    une mésange  /​ De l’écume  /​  À ses des­sous ». Cette déli­ca­tesse prin­ta­nière émeut et touche l’âme. J’y songe (qu’on me par­donne de son­ger au même pas que M. Migozzi), dans mon jar­din, cet été, les mésanges ne sont pas venues ? Toujours je m’inquiète. Où ont – elles pas­sé l’été ? Dois-je me fier à l’intuition du poète : « Vers la beau­té déjà /​ Poussière /​ Le papillon se hâte   va… » Il prend note, lui aus­si. Comment ne pas voir ce qu’on ne voit pas :  « Dans le cyprès aucun oiseau. » ?

La gira­tion du monde est inin­ter­rom­pue : « Yeux de som­meil   on perd conscience /​  Chat-chaise de jar­din-oli­vier-ciel   mélange »… Qui pen­se­rait à l’interrompre ? Qui le vou­drait ?  MM. Galilée, Newton, Copernic, Einstein & Cie se sont pen­chés sur le pro­blème. Même constat. C’est impos­sible. Soyons obs­ti­né­ment patients : « En vieillis­sant   il faut /​ Recommencer l’appel des pré­sences dis­crètes ». C’est là toute l’entreprise de Marcel Migozzi. Et puis quoi… Sous le pru­nier mort « Ce poème n’est pas en bois /​ Et change lui aus­si /​/​/​ Mais quoi ».

Prise en consi­dé­ra­tion de cette évo­lu­tion, il faut aller vers l’ailleurs, vers la suite, les mois «  en bre… l’automne » par exemple, vers l’ « adieu » de ses feuilles ratis­sées, reve­nir à L’invisible pas­sé des morts ? » « Entre pas­sé et non pas­sé. » L’interrogation dit la dif­fi­cul­té. Il semble bien que le poète se fau­file dans les inter­stices du temps et qu’il n’y aura sans doute « Pas de place pour le der­nier vivant », ajou­tant ce « Déjà ? » qui sonne comme un glas.  

Un appa­rent déta­che­ment semble être l’attitude vou­lue dans cette excur­sion aux pay­sages anciens, déjà. C’est l’empire du Déjà. « L’enfant y demande à son cœur /​ Pourquoi il a déjà vieilli ». Déjà, déjà…  « Comme le temps passe »  ̶   entend-on sur les places de villes et des vil­lages, dans les esca­liers des immeubles… Alors, pour reprendre de ce poil de la bête qui nous meut, nous rend l’énergie, le poète s’adresse à l’enfant  (je pense pou­voir dire « à toute enfance ») lui signa­lant ce qu’il y a encore à voir et à hono­rer par­mi les beau­tés du jar­din exté­nué, les oiseaux d’abord, ceux de François d’Assise et du para­dis pre­mier   ̶  rouge-gorge, mésange bleue, char­bon­nière, oui, si fami­lières, si auda­cieuses !, ros­si­gnols, char­don­ne­rets, dont un seul nous inter­roge encore :  « Qui es-tu ? ».  Les enfants des villes ont par­fois la chance de les (re)connaître  car des péda­gogues de bonne volon­té les entraînent dans les bois, les parcs, pour les y ren­con­trer. Puis viennent les fleurs, « l’écume /​ écla­bous­sée d’abeilles », neige sur l’amandier, « la fleur (ou la chair) est si nue /​  qu’elle n’a rien sous elles /​ à elle », les fleurs qui fini­ront par se faner, réduites à ce « … pétale iso­lé /​ délà marbre /​/​ déjà ».

L’hiver peut-il contre­ve­nir à la loi ? On le croi­rait, on le dési­re­rait : «  neige   fille /​ de nuque pure   ou de /​/​/​ poi­trine   nue /​ lai­teuse  /​/​/​  neige   mère /​ dési­rable ».  Nostalgie des dési­rs et des anciennes amours, à quoi répondent d’autres sou­ve­nirs, atroces, qui rendent inutile (selon moi) le sur­saut : « neige   l’étoile /​ au revers   jaune /​/​/​ là-bas   les corps /​ brû­lés   du siècle /​/​/​ neige res­tante /​ à la mémoire  /​  il neige   encore ».  C’est comme le coup de grâce. Ces belles et dures Ruralités ne s’achèvent pas en apo­théose, ni en célé­bra­tion, ni même en tris­tesses avouées. Les faits sont là. Ils s’enfoncent, nous enfoncent. Regardons la véri­té en face. La mort est gri­ma­çante dans ses ins­tru­men­ta­li­sa­tions les plus répu­gnantes : le poème du temps humain reste tra­gique. Tirez-en vos leçons, car je n’en ai pas à vous don­ner affirme le poète dans un constant et vigou­reux impli­cite. Cela étreint, est superbe.   ̶   M.H.

 

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IV – Notes biobibliographiques

Jean-Louis BERNARD Poète et cri­tique, Jean-Louis Bernard, né en 1947 à Biarritz, vit à Grenoble depuis 1975. La mon­tagne, le sud, le temps nour­rissent son écri­ture poé­tique. Il a écrit et publié plus de trente recueils  et obte­nu le prix de la Découverte poé­tique en 2001. Dernières publi­ca­tions : Au juste amont du songe (La Licorne), 2oo8 En lisière d’absence (L’Atlantique), 2010 Calligraphie de l’ombre (Jacques Brémond), 2011 Entre trace et obs­cur (Sac à Mots), 2011 Dans la tanière obs­cure du soleil (Encres Vives), 2012 Côté ubac (Le Petit Pavé), 2012 Et la parole s’est faite nuit (L’Atlantique), 2013 Savoir le lieu (Editinter), 2013 A l’heure grise (L’Ecritoire d’Estieugues), 2014 Dans l’inédit du gouffre (Encres Vives).

Anna JOUY, est née en Suisse romande, y vit et y tra­vaille, notam­ment dans un Centre de for­ma­tion pour femmes en grandes dif­fi­cul­tés. Elle éla­bore des spec­tacles musi­caux et poé­tiques, des mises en scène. Elle a aus­si écrit des romans poli­ciers…  Ses recueils poé­tiques publiés : Ciseaux à puits, 2008, Polder-Décharge ; La mort est plus futée qu’une sou­ris, 2008, Le Pas de la Colombe ; Au crible de la folie,  2011, L’Atlantique ; Agrès acro­bates, 2013, Ed. P.I. Sage Intérieur.

Marcel MIGOZZI, poète fran­çais, est né à Toulon, en 1936, d’une famille ouvrière d’origine corse. Il vit dans le Var. Il a obte­nu les prix Jean-Malrieu (1985), Antonin-Artaud (1995) et Des Charmettes-Jean-Jacques Rousseau (2007). Il a publié dans de nom­breuses revues, col­la­bo­ré à des ouvrages col­lec­tifs, antho­lo­gies, livres d’artistes… « Il aime une poé­sie lisible, incar­née, en sou­ci du monde quo­ti­dien. » (Ed. Alcyone). Parmi ses trente et quelque recueils de poé­sie, les der­niers : Un pied tou­jours dans mon quar­tier, La Porte (2014) ; Pommeraie Paradis, Tipaza, (2014) ; Des heures froides, L’Amourier, (2014) ; L’heure qui chasse, Gros textes (2014) ; Temps morts, Encres Vives (2015).

 

 

 


[1] Louis Aragon, Œuvres poé­tiques com­plètes, Pléiade, vol.II

[2] Je ne pré­tends pas éclai­rer « le poé­tique », et revien­drai sur cette sub­stan­ti­va­tion du qua­li­fi­ca­tif.

[3] On pen­se­ra à Héraclite, Nietzsche, Rilke…

[4] Dans ce sens, l’oubli, le mépris, voire l’hostilité dans les­quels sont tenues aujourd’hui les Fables de La Fontaine,  fon­da­trices (avec peu d’autres œuvres) de la langue moderne et contem­po­raine, est un mal­heur dou­blé d’un déni de jus­tice. Les esprits étroits et courts n’y voient que de « la morale », dont ils ne savent rien tout en la détes­tant.

[5] M.D.B.  Ma Conseillère en titre.

[6] On retrouve aisé­ment ces Carnets sur le site : LA CAUSE LITTERAIRE – http://​www​.lacau​se​lit​te​raire​.fr/​c​a​r​n​e​t​s​-​d​-​u​n​-​f​o​u​-​x​l​v​-​p​a​r​-​m​i​c​h​e​l​-​h​ost

 

 

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