> Leilah Beani Yamine, J’aime le thé prolétaire et autres textes

Leilah Beani Yamine, J’aime le thé prolétaire et autres textes

Par |2018-09-05T10:41:30+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Leilah Beaini-Yammine, Poèmes|

 

J’aime le thé pro­lé­taire

J’aime les pauvres gens

Qui n’ont rien

Qui n’ont même pas

D’histoire

Ni de quoi se payer un voyage

J’aime aus­si ceux

Qui n’ont pas une épaule

Sur laquelle

Reposer leur tête le soir

J’aime les gens qui n’ont rien

Dans leurs poches

Souvent per­sonne

Dans leurs lits

Et qui vous tendent un grand sou­rire

Comme un soleil

En plein hiver

 

 

J’aimerais vous parler de solitude

 

J’aimerais vous par­ler de soli­tude
De bras ser­rés autour des genoux
De tirs sur fond de musique
Celle que l’on se joue au dedans de soi
Dans un film les ruines s’ouvrent en images
J’aimerais vous décrire
Le jouet qu’un adulte
Rêvait d’offrir à son gamin
Un pays qui res­semble
A un ruis­seau. Et une berge
Le bruit de l’eau qui coule
Dans un tin­te­ment de dents de lait
J’aimerais vous des­si­ner
Sur du papier doré
Un enfant qui dort dans les bras
De son enfance
J’aimerais vous racon­ter
Qu’il n’y a pas un chat
Qu’il n’y a pas âme qui vive
Et que la pierre a oublié
La voix humaine
Dans ma langue mater­nelle
Une rue vide est une rue
Qui siffle
Des ombres de voyous morts
Y cir­culent
On y est lon­gue­ment seuls
Quand on vous saigne à blanc
Et que les cap­teurs de songes
Universels
Pourchassent
Jusqu’à vos sou­ve­nirs

 

 

J’habite une maison cachetée 

 

J’habite une mai­son cache­tée à la cire
Aux grilles fer­mées avec des chaînes d’acier
J’y vis seule en com­pa­gnie d’un sol
En terre bat­tue qui ne s’en plaint pas
Conservant une odeur humide
D’avoir été si sou­vent lavée
A grande eau et balai de chanvre
Personne ne vient me rendre visite
En dehors des ombres tra­ver­santes 
Vêtues de leurs habits de vent
Qui lorsque le soir grimpe comme un lierre
Rejoindre du ciel la soie noire
Volent les voix de per­sonnes aimées
Pour me nar­rer des récits vains
Je ferme les yeux pour les entendre
Comme j’écoutais jadis Grand-mère
Leur réper­toire est tou­jours le même
Faute d’avoir d’autre com­pa­gnie 
Je laisse leur voix faire des entailles 
A même ma peau, à même mon cœur
Elles me racontent par détails cruels
La mort d’êtres aux­quelles me relient
Des mys­tères de chair et de sang
Elles me décrivent sans rien omettre
L’instant où celles-ci ren­dirent l’âme
A je ne sais qui que je ne connais pas
Ma vie est une planche à savon
Si le monde est petit il n’en est pas moins loin
Glissant et au bout du monde
Introuvable il est comme une aiguille
Perdue dans une meule de foin

 

 

Je désobéis souvent

 

Je déso­béis sou­vent

A ma vie

En pre­nant les che­mins

Les plus longs

Par étour­de­rie

Les seuls jeux

Que je sache jouer

Sont celui de m’extasier

Devant une bulle de savon

D’y voir le bout d’un toit

D’une mai­son

D’un rayon de soleil

Timide à me faire rou­gir

De sa pudeur 

De trans­pa­rence

A une aile ;

De prendre du bout des doigts

Des gouttes de pluie

Dépaysées de s’être éloi­gnées

D’un nuage

De croire un ins­tant

Que mes mains ten­dues

Vers le ciel

Complètent

La ligne ver­ti­cale

De l’eau

Quand il pleut.

 

Je déso­béis sou­vent

Aux routes tra­cées

D’avance

Pas par goût de la fronde

Mais par absence

Au béton

A l’asphalte

Aux enseignes

Lumineuses

J’aimerais pour­tant

Pouvoir deve­nir amie

Avec ceux qui tendent la main

Ou un jour­nal

Dans la rue

Cette femme

Postée tous les jours

Devant le Monoprix

Avec des bro­chures

A recettes

Et des jeux

Que per­sonne

N’achète

Je res­sens

Une ten­dresse

Infinie pour

Son visage

De femme

Sans fard

Et sans regrets

Vaste et blanc

Postée sur ses deux pieds

Pendant des heures

Je me dis que

Je l’aime

Des fois je me dis aus­si

Que je lui res­semble

Qu’elle est moi

Que je suis elle

Et cet homme

Que je ne connais pas

Ces per­sonnes

Ces amis

Ces pas­sants

Ce que j’aimerais

Leur dire

M’attendre à …

Que par déso­béis­sance

Aux che­mins bat­tus

  • Et pour­quoi battre les che­mins

Jusqu’à ce qu’ils en deviennent

Les proies de nos las­si­tudes

Et nos mono­to­nies ?

J’aimerais que

Cet homme donc

Appelons-le ain­si

Ne me tende plus

Des mor­ceaux de lui

Qui com­plè­te­raient

Le puzzle

De son visage

Le coin d’un œil

Par un ric­tus amer

 

Je déso­béis sou­vent

Au monde

En osant croire

Encore

Qu’aimer est la réponse

Que ceux que j’aime

Cachent la par­tie

La plus belle de la lune

Même si

Dans une chambre

Sur un mur

Ou dans un miroir

Il m’arrive d’entrevoir

Mon visage

Le leur

Désormais

Méconnaissables

Dans une romance

Qui fut la leur

La mienne

Ailleurs

Au temps où

Les mots étaient beaux

 

 

Le prénom de la caissière

 

Le pré­nom de la cais­sière

Est rayé au feutre noir

Elle porte son badge

Epinglé à sa che­mise

Ses che­veux noirs sont noués

Sa voix épouse l’air

Avec len­teur

La cais­sière

Cache son pré­nom

Montre un visage

Dont le seul accent

Est deux notes suaves

Sa col­lègue

-Charlotte qu’elle s’appelle-

N’a pas froid à son nom

Ni à ses taches de son

Dehors sur le par­vis

En plein nuages et vent

Un homme m’interpelle

Il est si gra­cieux

Que je n’ose m’éloigner

De ses mots

Il tremble en racon­tant

Qu’il est sans toit

Qu’il n’a pas man­gé

Depuis trois jours

Ni sa mous­tache grise

Ni l’étoffe soyeuse

De son man­teau safran

Ne laissent trans­pa­raître

Les misères qu’il narre

Qui font pâlir de honte

Les pièces que je lui tends

Les immeubles sont hauts

Ils grattent le ciel  

Les nuages tra­versent

Un héli­co­ptère

Bourdonne

Avec l’acharnement

D’une mouche

Des gardes sta­tion­nés

A chaque entrée

Demandent à voir

L’intérieur de nos sacs

Et nos vestes

Ils sont pour la plu­part

Arabes ou noirs

Ceux por­tant une bar­biche

Ont le pro­fil par­fait

Du ter­ro­riste des médias

Ils nous pro­tègent

D’on ne sait qui ou quoi

Devant l’école de ma fille

Des sol­dats en fac­tion four­millent

Nous abais­sons

Les pau­pières

De nos morts

De nos défaites

Et fai­sons notre che­min

 

De quoi demain sera-t-il fait ?

D’une jeune femme

Sans pré­nom

De jeunes éco­liers

Avec des fusils

Au bout de leurs manuels

D’histoire

De sans abris

Errants sur le toit

D’un monde

Sans toit

 

 

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