J’aime le thé prolétaire

J’aime les pau­vres gens

Qui n’ont rien

Qui n’ont même pas

D’histoire

Ni de quoi se pay­er un voyage

J’aime aus­si ceux

Qui n’ont pas une épaule

Sur laque­lle

Repos­er leur tête le soir

J’aime les gens qui n’ont rien

Dans leurs poches

Sou­vent personne

Dans leurs lits

Et qui vous ten­dent un grand sourire

Comme un soleil

En plein hiver

 

 

J’aimerais vous parler de solitude

 

J’aimerais vous par­ler de solitude
De bras ser­rés autour des genoux
De tirs sur fond de musique
Celle que l’on se joue au dedans de soi
Dans un film les ruines s’ouvrent en images
J’aimerais vous décrire
Le jou­et qu’un adulte
Rêvait d’offrir à son gamin
Un pays qui ressemble
A un ruis­seau. Et une berge
Le bruit de l’eau qui coule
Dans un tin­te­ment de dents de lait
J’aimerais vous dessiner
Sur du papi­er doré
Un enfant qui dort dans les bras
De son enfance
J’aimerais vous raconter
Qu’il n’y a pas un chat
Qu’il n’y a pas âme qui vive
Et que la pierre a oublié
La voix humaine
Dans ma langue maternelle
Une rue vide est une rue
Qui siffle
Des ombres de voy­ous morts
Y circulent
On y est longue­ment seuls
Quand on vous saigne à blanc
Et que les cap­teurs de songes
Universels
Pourchassent
Jusqu’à vos souvenirs

 

 

J’habite une maison cachetée 

 

J’habite une mai­son cachetée à la cire
Aux grilles fer­mées avec des chaînes d’acier
J’y vis seule en com­pag­nie d’un sol
En terre battue qui ne s’en plaint pas
Con­ser­vant une odeur humide
D’avoir été si sou­vent lavée
A grande eau et bal­ai de chanvre
Per­son­ne ne vient me ren­dre visite
En dehors des ombres traversantes 
Vêtues de leurs habits de vent
Qui lorsque le soir grimpe comme un lierre
Rejoin­dre du ciel la soie noire
Volent les voix de per­son­nes aimées
Pour me nar­rer des réc­its vains
Je ferme les yeux pour les entendre
Comme j’écoutais jadis Grand-mère
Leur réper­toire est tou­jours le même
Faute d’avoir d’autre compagnie 
Je laisse leur voix faire des entailles 
A même ma peau, à même mon cœur
Elles me racon­tent par détails cruels
La mort d’êtres aux­quelles me relient
Des mys­tères de chair et de sang
Elles me décrivent sans rien omettre
L’instant où celles-ci rendirent l’âme
A je ne sais qui que je ne con­nais pas
Ma vie est une planche à savon
Si le monde est petit il n’en est pas moins loin
Glis­sant et au bout du monde
Introu­vable il est comme une aiguille
Per­due dans une meule de foin

 

 

Je désobéis souvent

 

Je désobéis souvent

A ma vie

En prenant les chemins

Les plus longs

Par étour­derie

Les seuls jeux

Que je sache jouer

Sont celui de m’extasier

Devant une bulle de savon

D’y voir le bout d’un toit

D’une mai­son

D’un ray­on de soleil

Timide à me faire rougir

De sa pudeur 

De trans­parence

A une aile ;

De pren­dre du bout des doigts

Des gouttes de pluie

Dépaysées de s’être éloignées

D’un nuage

De croire un instant

Que mes mains tendues

Vers le ciel

Com­plè­tent

La ligne verticale

De l’eau

Quand il pleut.

 

Je désobéis souvent

Aux routes tracées

D’avance

Pas par goût de la fronde

Mais par absence

Au béton

A l’asphalte

Aux enseignes

Lumineuses

J’aimerais pour­tant

Pou­voir devenir amie

Avec ceux qui ten­dent la main

Ou un journal

Dans la rue

Cette femme

Postée tous les jours

Devant le Monoprix

Avec des brochures

A recettes

Et des jeux

Que per­son­ne

N’achète

Je ressens

Une ten­dresse

Infinie pour

Son vis­age

De femme

Sans fard

Et sans regrets

Vaste et blanc

Postée sur ses deux pieds

Pen­dant des heures

Je me dis que

Je l’aime

Des fois je me dis aussi

Que je lui ressemble

Qu’elle est moi

Que je suis elle

Et cet homme

Que je ne con­nais pas

Ces per­son­nes

Ces amis

Ces pas­sants

Ce que j’aimerais

Leur dire

M’attendre à …

Que par désobéissance

Aux chemins battus

  • Et pourquoi bat­tre les chemins

Jusqu’à ce qu’ils en deviennent

Les proies de nos lassitudes

Et nos monotonies ?

J’aimerais que

Cet homme donc

Appelons-le ain­si

Ne me tende plus

Des morceaux de lui

Qui com­plèteraient

Le puz­zle

De son visage

Le coin d’un œil

Par un ric­tus amer

 

Je désobéis souvent

Au monde

En osant croire

Encore

Qu’aimer est la réponse

Que ceux que j’aime

Cachent la partie

La plus belle de la lune

Même si

Dans une chambre

Sur un mur

Ou dans un miroir

Il m’arrive d’entrevoir

Mon vis­age

Le leur

Désor­mais

Mécon­naiss­ables

Dans une romance

Qui fut la leur

La mienne

Ailleurs

Au temps où

Les mots étaient beaux

 

 

Le prénom de la caissière

 

Le prénom de la caissière

Est rayé au feu­tre noir

Elle porte son badge

Epinglé à sa chemise

Ses cheveux noirs sont noués

Sa voix épouse l’air

Avec lenteur

La cais­sière

Cache son prénom

Mon­tre un visage

Dont le seul accent

Est deux notes suaves

Sa col­lègue

-Char­lotte qu’elle s’appelle-

N’a pas froid à son nom

Ni à ses tach­es de son

Dehors sur le parvis

En plein nuages et vent

Un homme m’interpelle

Il est si gracieux

Que je n’ose m’éloigner

De ses mots

Il trem­ble en racontant

Qu’il est sans toit

Qu’il n’a pas mangé

Depuis trois jours

Ni sa mous­tache grise

Ni l’étoffe soyeuse

De son man­teau safran

Ne lais­sent transparaître

Les mis­ères qu’il narre

Qui font pâlir de honte

Les pièces que je lui tends

Les immeubles sont hauts

Ils grat­tent le ciel 

Les nuages traversent

Un héli­cop­tère

Bour­donne

Avec l’acharnement

D’une mouche

Des gardes stationnés

A chaque entrée

Deman­dent à voir

L’intérieur de nos sacs

Et nos vestes

Ils sont pour la plupart

Arabes ou noirs

Ceux por­tant une barbiche

Ont le pro­fil parfait

Du ter­ror­iste des médias

Ils nous protègent

D’on ne sait qui ou quoi

Devant l’école de ma fille

Des sol­dats en fac­tion fourmillent

Nous abais­sons

Les paupières

De nos morts

De nos défaites

Et faisons notre chemin

 

De quoi demain sera-t-il fait ?

D’une jeune femme

Sans prénom

De jeunes écoliers

Avec des fusils

Au bout de leurs manuels

D’histoire

De sans abris

Errants sur le toit

D’un monde

Sans toit