> LES HOMMES SANS ÉPAULES n° 39

LES HOMMES SANS ÉPAULES n° 39

Par | 2018-02-21T12:08:29+00:00 10 février 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

            Comme d'habitude, c'est une copieuse livrai­son que ce n° 39 : 302 pages très pré­ci­sé­ment. Elle est dédiée (actua­li­té oblige car elle est datée du pre­mier semestre 2015) aux jour­na­listes de Charlie heb­do assas­si­nés en jan­vier de la même année et aux autres vic­times…

           Elle s'ouvre sur la publi­ca­tion du dis­cours d'Yves Bonnefoy lors de la remise du prix que lui a décer­né la Foire Internationale du Livre de Guadalajara au Mexique (en 2013). L'idée maî­tresse de ce dis­cours est la rela­tion dia­lec­tique entre la langue concep­tuelle (en usage dans les tech­niques et les sciences, même sociales) et la langue sen­sible (en usage dans la lit­té­ra­ture et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, dans la poé­sie)… Ainsi, nous dit Bonnefoy, le mot arbre ne ren­voie pas seule­ment à la figure pro­po­sée par le dic­tion­naire mais aus­si à un arbre unique, avec ses branches, ses feuilles et qui a pris racine en un endroit pré­cis d'un ter­ri­toire par­ti­cu­lier…

            Puis suit un dos­sier consa­cré à deux poètes, Lucien Becker et Claude Vigée. À chaque fois, une pré­sen­ta­tion (par  Christophe Dauphin pour le pre­mier, par Paul Farellier pour le second) sui­vie de poèmes. Les poèmes choi­sis de Lucien Becker (extraits de recueils parus de 1945 à 1961) laissent paraître une poé­sie très sage quant à la forme (uti­li­sa­tion d'un vers libre très proche de l'alexandrin mais qui y suc­combe à l'occasion, regrou­pe­ments fré­quents des vers en qua­trains, poèmes de quatre, et très rare­ment de cinq ou six, strophes…). Mais le poème chante un monde cam­pa­gnard voire agri­cole aujourd'hui dis­pa­ru… Puis, il se fait l'expression d'une pen­sée où l'amour char­nel de la femme est très pré­sent. Mais une voix comme fêlée se fait entendre : "l'homme meurt en cher­chant un  peu d'air", "la liber­té est encore plus belle que l'amour" quand l'homme ne va pas vers la mort qui est iné­luc­table. De Claude Vigée (qui est excel­lem­ment pré­sen­té par Paul Farellier), je ne dirai pas grand-chose car je suis tota­le­ment étran­ger à la culture biblique ou hébraïque. Ont cepen­dant rete­nu mon atten­tion : son poème "Le chant de ma ving­tième année" (mais qui appar­tient à la pré­his­toire du poète), la nos­tal­gie si fré­quente dans ses poèmes, cette pein­ture de "l'exil" et cette affir­ma­tion impli­cite que la langue sen­sible est pré­fé­rable à  l'autonomie du signi­fiant…  Mais un vers me hante par­ti­cu­liè­re­ment, sans doute pour des rai­sons dif­fé­rentes de celles qui l'ont pous­sé à l'écrire : "un matin fleu­ri­ra pour les humi­liés de la terre"

            Le dos­sier cen­tral est consa­cré à Alain Borne. N'en déplaise à cer­tains, j'ai décou­vert ce poète par Aragon qui écri­vit en août-sep­tembre 1941 son poème "Pour un Chant natio­nal" que je ne lus que beau­coup plus tard, vers 1964 sans doute, en étu­diant LesYeux d'Elsa paru en 1942… Christophe Dauphin signe un essai d'une bonne tren­taine de pages. Il s'y fait le thu­ri­fé­raire de Benjamin Péret, se réfu­gie sous l'aile tuté­laire de Jean Rousselot pour mieux atta­quer Aragon. Ce qui ne l'empêche pas, quelques para­graphes plus loin, de citer Alain Borne qui recon­naît à La Rose et le Réséda (d'Aragon) et à Liberté (de Paul Éluard) d'avoir eu une effi­ca­ci­té cer­taine sur la conscience popu­laire. C'est que la Poésie n'existe pas, mais qu'il existe dif­fé­rents types de poé­sie : le véri­table cli­vage est entre la mau­vaise poé­sie et la bonne, non entre l'alexandrin et le vers libre, non entre la prose et le vers, non entre la poé­sie pure et la poé­sie didac­tique, etc ! Aragon, lui-même, ne s'écriait-il pas en 1959 "Je ne me laisse pas can­ton­ner à une forme, puisque en aucun cas, je ne consi­dère la forme comme une fin, mais comme un moyen, et que ce qui m'importe c'est de don­ner por­tée à ce que je dis, en tenant compte des varia­tions qui inter­viennent dans les facul­tés de ceux à qui je m'adresse…" Non que je veuille abso­lu­ment défendre la Poésie  natio­nale et ses sui­veurs… Reste, nous dit Dauphin, que Borne est un poète majeur de l'amour ; citant ce der­nier, il ajoute : "L'amour, la vie, la mort. Rien en dehors de cela…"  Le témoi­gnage d'Henri Rode qui suit est com­po­sé de deux textes, l'un de 1972, le second de 1995. Ce qu'il faut rete­nir de cette double approche , c'est le por­trait d'Alain Borne en El Desdichado… C'est un  por­trait plein de sen­si­bi­li­té, éclai­rant, atta­chant, voire fas­ci­nant. Il faut remer­cier Les Hommes sans épaules d'avoir exhu­mé ces deux textes… Vient ensuite un choix de poèmes d'une qua­ran­taine de pages qui per­met de mieux connaître Alain Borne…

            Deux autres dos­siers (pré­sen­ta­tion et poèmes) sont consa­crés à Yusef Komanyakaa et à Jean Pérol. Le pre­mier est un poète new-yor­kais né en 1947 qui a connu le racisme propre aux USA et été enga­gé dans la guerre du Viet-Nam Ses poèmes en portent la marque. On peut lire dans la pré­sen­ta­tion, en contre­point du témoi­gnage qu'il apporte sur la guerre du Viet-Nam, quelques mots sur la rare­té ici des poèmes par­lant de la guerre d'Algérie : c'est oublier, qu'en 1960, Action Poétique fai­sait paraitre son n° 12 (qui fut sai­si mais réédi­té en jan­vier 1962) regrou­pant plus de 40 poètes autour de la guerre d'Algérie, dont Frank Venaille et Guy Bellay ; c'est oublier Gérard Cléry et quelques autres. On ne pré­sente plus Jean Pérol mais on apprend qu'à la demande d'Aragon il réa­li­sa, pen­dant la ving­taine d'années qu'il pas­sa au Japon, une série d'entretiens avec les plus grands écri­vains de ce pays… Ses poèmes, mar­qués par l'urgence et l'indignation, ne convainquent pas tota­le­ment car l'histoire ne comble jamais les creux, elle ne fait que les accen­tuer : c'est le pou­voir de la poé­sie de chan­ger le monde pour de bon qui est posé… Mais me touche Pérol quand il dit la proxi­mi­té de la mort comme dans "Où demain ne vient plus", la soli­tude et le mau­vais côté de l'humanité comme dans "Laissé". Pour dire vite, très vite… Le reste de la livrai­son est occu­pée par diverses pré­sen­ta­tions, par des notes de lec­ture très variées et par des poèmes…

            Si Les Hommes sans épaules font une très large place à leurs proches (mais pas exclu­si­ve­ment), c'est que la revue est l'organe d'expression d'une cer­taine concep­tion de la poé­sie. Il faut le savoir pour ne pas être déçu de ne pas y trou­ver ce qui était atten­du. Mais n'en est-il pas de même pour toutes les revues de poé­sie ? Aussi faut-il lire Les Hommes sans épaules dès lors que l'on veut avoir une vision com­plète (ou la plus com­plète pos­sible) de la poé­sie qui s'écrit ici et aujourd'hui…

Sommaires