> Les hommes sans épaules N° 40, « Jacques Lacarrière & les poètes grecs »

Les hommes sans épaules N° 40, « Jacques Lacarrière & les poètes grecs »

Par | 2018-05-24T23:27:34+00:00 17 novembre 2015|Catégories : Revue des revues|

 

Il arrive à l’auditeur de radio de s’impatienter en écou­tant l’énumération des offices de la moindre per­son­na­li­té : « ain­si donc, vous êtes diplo­mate, voya­geur, cla­ve­ci­niste à ses heures, para­pen­tiste, cui­si­nier, phi­lo­sophe, écri­vain & j’en passe… »

Mais, concer­nant Jacques Lacarrière, les dres­seurs de liste pei­ne­raient à faire le tour de ses mul­tiples talents ; « je suis plé­tho­rique » aimait-il à dire. Comme l’illustre encore cet excellent dos­sier que Les hommes sans épaules consacrent, dix ans après sa mort, au poète « por­teur de feu ».

Sujet en outre bien­ve­nu pour redon­ner de la Grèce une autre image que celle de men­diant de l’Europe qui pré­vaut ces temps-ci. Dans l’introduction, citant Lacarrière, Christophe Dauphin rap­pelle que l’histoire de celle-ci n’a été « qu’une suite de com­bats pour sa libé­ra­tion, on y retrouve très sou­vent le poète au milieu même des com­bat­tants ». (6)

S’ensuit une bio­gra­phie éco­nome et directe écrite par César Birène, que com­plète un flo­ri­lège extrait du beau recueil paru en 2011 chez Seghers :

La dor­meuse

D’après une gra­vure de Picasso

Tu cueille­ras tout aus­si bien des fleurs dans le soleil. Tes bras res­pi­re­raient jusqu’au zénith le feuillage que les forêts sou­mettent à l’espace. Ne cherche pas à conqué­rir la pluie que sup­posent les toits, à che­vau­cher les fleuves sur des arbres géants. Reflète-toi entre deux ciels et tu connaî­tras l’amitié que les astres te portent.

… entre deux ciels, cet usage fluide et tra­gique à la fois du pré­sent, du futur et du condi­tion­nel.

 

Mais l’originalité du dos­sier tient à cette somme (post­hume) de Lacarrière sur ses contem­po­rains grecs : un très beau cadeau. Bien sûr, on croise des figures connues comme Ritsos, Seferis et Cavafy, qu’il est tou­jours inté­res­sant de (re)lire sous la plume du tra­duc­teur ami­cal qu’était Lacarrière.

Je m’étendrai d’avantage sur les noms moins connus.

Par un usage tout aus­si inté­res­sant du condi­tion­nel, Anghélos Sikélianos, mort en 1954, se tient à che­val sur le pro­fane et le sacré, sur la terre et au som­met où les noms des dieux sont gra­vés :

 

Ou j’aurais pu sou­dain
Devançant le cor­beau des Ténèbres
Haletant sur mes pas pour s’emparer de moi,
Rassembler toutes les forces vives
Et m’élancer au-delà des cercles étroits de l’univers
Pour cher­cher dans la nuit
Mon dur des­tin de créa­teur.

Mais aujourd’hui, je Vous le dis,
Je veux res­ter à Vos côtés,
Ne plus Vous perdre un ins­tant
Car j’ai fait de mon cœur une aire
Pour que Vous y dan­siez.

Telle parole, en ces temps de trans­hu­ma­nisme et d’hybris géné­ra­li­sé, ne peut que conso­ler le sage !

Voix plus inté­rieure sai­sis­sant des ins­tants, des sen­sa­tions et des lumières en équi­libre pré­caire, que celle d’Andéas Embirikos, un des pre­miers freu­diens grecs, ami de Yourcenar :

 

Accroissement
Parfois il nous arrive de por­ter à nos lèvres
La main d’une lumière auro­rale
Immobiles et bouche scel­lée
Dans le silence du pay­sage
Avant que la ville bruis­sante de fon­taines
Ne s’éveille aux cris bru­taux jetés dans le soleil
Par les éboueurs mati­naux.

Nos souf­frances ne furent pas inutiles
Les voi­ci sou­le­vant leurs voiles et révé­lant
Leurs bras livides et tumé­fiés,
Les voi­ci s’éployant vers le cœur de la ville
Relevant un à un les doigts des endor­mis
Comme des mages orien­taux et gagnant
Le cor­tège odo­ri­fé­rant des caïques
Traçant, tres­sant au cœur des rues
Des espaces aus­si sou­ve­rains que les yeux
D’une femme éper­due de rêve.

 

Les notices de Jacques Lacarrière font bien enten­du par­tie du charme de cette publi­ca­tion, elles sont per­son­nelles, tirées des ren­contres et des ami­tiés que ce der­nier a culti­vées. Un pas­sage consa­cré à Odysséas Elytis (1), « le buveur de soleil », en témoi­gne­ra pour les autres : « Au cours d’un entre­tien que j’eus avec lui après sa paru­tion, Elytis me confia qu’il avait écrit ce poème pour com­pen­ser l’injustice et la non-récom­pense dont le monde contem­po­rain fai­sait preuve à l’égard des souf­frances de son pays. Le titre, emprun­té à un hymne byzan­tin très célèbre, peut se tra­duire par Digne ou Loué soit — sous-enten­du : ce monde. C’est un hymne à toutes les Grèce, l’ancienne, la byzan­tine, celle des guerres de l’Indépendance et celle d’aujourd’hui — qui, elle, sor­tait à peine de l’Occupation et de la guerre civile — ain­si qu’à ses tra­di­tions, ses pay­sages et sur­tout sa langue ».

 

J’ai peine à ne pas faire entendre les autres voix : celle d’Aris Alexandrou, le désa­bu­sé et de Dimitri Christodoulou tout en « résis­tance et vigi­lance ». Terminons ce frus­trant tour d’horizon par l’humour de Nanos Valaoritis :

 

Ainsi donc nous sommes assié­gés
Et nous le sommes par qui
Par toi et par moi, par machin-chose
Nous sommes sans cesse assié­gés
Par les fron­tières, les douanes, les contrôles de pas­se­ports, Interpol, la police mili­taire, les tanks, le bagout, la bétise, (…)

 

Drôle ? Après tout, pas tant que cela.

 

Il serait dom­mage de ne pas signa­ler, dans ce riche numé­ro, le dos­sier que Paul Farrelier consacre au regret­té Claude-Michel Cluny. Jean Pérol rend hom­mage à leur ami­tié « libre, souple, vive, affec­tueuse ». Un remar­quable flo­ri­lège montre que le fon­da­teur de la col­lec­tion « Orphée » fut d’abord un poète :

… Ce matin, est-ce pour sus­ci­ter quelque regain de cou­rage ? j’ai retour­né des tra­vaux anciens, de ceux que je ne me suis pas rési­gné à vendre. Ce fut pénible. Ce qu’on a lais­sé au cours des années dor­mir, face au mur, et que l’on rend au jour, sur­git comme d’une tombe. Le leurre des enthou­siasmes s’écaille, la vie peinte à fresque sur un mur man­gé par le sal­pêtre. Au vrai, on se déprend tôt de soi.

 

 

 

1. voir aus­si : Odysséus Elytis, Axion Esti [To Axion esti]
Trad. du grec par Xavier Bordes et Robert Longueville. Introduction de Xavier Bordes
Collection Du monde entier (repris en col­lec­tion « poé­sie », Gallimard

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