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Les orties noires de Claude Vigée

Par | 2018-02-22T19:57:55+00:00 12 août 2013|Catégories : Blog|

« Parfois je crois sur­prendre un écho dans l’oreille de ces mots mur­mu­rés,
Que des voix de jadis, depuis long­temps per­dues, disaient presque en silence :
Ainsi suinte la pluie de cam­pagne en automne
A tra­vers les feuilles mortes, avec tant de patience,
A la lisière du petit bois de chêne gris et touf­fus
Où le ruis­seau chu­chote,
Puis elle s’enfuit goutte à goutte dans la terre,
A pas de sou­ri­ceaux, comme fait la semence,
Par le che­min pro­fond,
La sente aux orties noires »
(p.559)

« Les Orties Noires » pour­rait être une de ces bal­lades dia­lec­tales, nos­tal­giques et douces-amères, agré­men­tées de comp­tines :

  « Hoppelé hop­pe­lé raï­da­da
Savélé savé­lé saï­da­da
Le che­val blanc galope, trapp, trapp,
L’enfant s’est trop pen­ché,
Il se jette en arrière,
Disparaît dans la trappe
– Tombe au fond du trou noir … »
(p. 571)

Si Claude Vigée ne lui don­nait dès les pre­mières pages un ton caus­tique et grave :

« La rafale du nord abat l’ancienne vie
Dans le champ d’épines brû­lées :
Déjà tinte l’acier dans la main du fau­cheur
Lorsque la lame heurte les gla­çons de décembre,
En atta­quant, la nuit, les hautes orties roides. »
(p. 559)

En exergue aux « Orties Noires », dans l’édition de ses Poésies Complètes (1936 – 2008), inti­tu­lée « Mon heure sur la Terre », publiées en 2008 aux édi­tions Galaade dans la col­lec­tion « Le siècle des poètes », ces deux vers pro­gram­ma­tiques de Claude Vigée extraits de son poème « La lune d’hiver » :

« Survivant, j’apporte ici le témoi­gnage de notre jeu­nesse bri­sée ;
Rescapé, je dis le des­tin d’une géné­ra­tion vouée toute entière au désastre »
(p. 558)

Si le pre­mier vers intro­duit le thème de l’enfance dis­pa­rue, cas­sée par l’Histoire ; le second évoque l’indicible de la Seconde Guerre Mondiale.

Ce long poème en vers libres, struc­tu­ré en trois par­ties, est dédié à Adrien Finck (uni­ver­si­taire ger­ma­niste, poète dia­lec­to­phone et ami). C’est qu’il faut savoir que « Les Orties Noires » ont été rédi­gées d’une seule traite en dia­lecte alsa­cien (puis tra­duits en fran­çais par Claude Vigée lui-même), « en l’été de guerre 1982 » (cf. p. 585) alors qu’il réside depuis la fin des années 60 à Jérusalem.
Exilé aux Etats-Unis durant le second conflit mon­dial, après avoir été caho­té de ci de là en France au grès de l’invasion alle­mande puis de l’occupation, il y mène­ra des études de lettres, aban­don­nant celles de méde­cine ini­tiées en France, qui le condui­ront à une charge d’enseignement uni­ver­si­taire.
Sa chère Alsace natale (décrite dans les deux tomes du « Panier de Houblon ») qu’il n’a plus revue depuis les vacances pré­cé­dant la décla­ra­tion de guerre, lui revient donc comme une résur­gence vio­lente par l’intermédiaire de la langue, du « verbe ». Et avec elle les sou­ve­nirs de l’enfance :

« A pro­pos, dites-moi, qu’est-il donc adve­nu
De ces gen­tils gar­çons, de ces filles mignonnes,
Qui jadis, avec moi, étaient assis en rond,
Si sages, si tran­quilles,
Sur les gra­dins de bois, un rang der­rière l’autre,
A l’angle de la place des pla­tanes, là-bas,
Dans l’antique bâtisse de la salle d’asile ,
Avec leurs têtes rondes
Aux che­veux bruns bou­clés,
Leurs nattes de soie blondes
Soigneusement tres­sées ? »
(p. 562)

Et le gâchis de la guerre :

« Qu’est-elle deve­nue, leur tendre chair d’enfant ?
On l’a ven­due, tra­quée, meur­trie et tor­tu­rée ;
Mais per­sonne, jamais, n’a pu la retrou­ver. »
(p. 564)

Car le poème « Les Orties Noires » est bien plus qu’une ode à la langue natale :

« Gosses de Bischwiller, hors des salles d’asile,
A par­tir d’aujourd’hui peut-être
Ne vous fait-on plus honte
Quand, pleins de tou­pet dans les rues,
Sans res­pect pour les conve­nances,
Même sous les yeux des gens bien,
Vous osez entre vous, gaie­ment,
Si le cœur vous en dit,
Laisser trot­ter au vent votre langue natale … »
(p. 584)

C’est une dénon­cia­tion du concert des Nations (à com­men­cer par la France et l’Allemagne) :

« Quoi qu’il arrive, un jour
Il faut qu’on en finisse, avec nos col­lec­tions
D’insectes et de nations : »
(p. 565)

La troi­sième et der­nière par­tie du recueil semble être un mes­sage d’espoir pour l’avenir. Il demeure tou­te­fois ter­ni par le lourd pas­sé de l’histoire récente :

« Sache, libre et rieur,
(tant que tu peux encore),
[…] »
(p.584)

Une « héroïne » revient pério­di­que­ment han­ter les vers de Claude Vigée : « Dame Marthe-au-Pilon », ou la fau­cheuse sous les traits de la guerre.
Pourtant, le sort qu’elle réserve aux alsa­ciens n’est pas le même selon leur confes­sion :

« Les petits juifs, – en bal­lade à Auschwitz,
A Belsen ou à Maïdanek, –
Les petits chré­tiens à Tambov :
On a beau cher­cher, cha­cun
Niche dans un autre coin ! »
(pp. 566 – 567)

Distinguo de taille et qui porte à consé­quence !

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