DANS LA GUEULE DE VIVRE

 

Tu dis qu’elle crève. Pas elle. La bête ne dit pas qu’elle crève. Elle ne 
sent pas comme ça. Elle se bat. Elle en bave et c’est pas tout. Elle a la 
gueule ouverte. Elle est à vif. Elle n’a plus de langue atta­chée. Elle a 
fait quoi toute seule ? Ça ne se dit pas ce qu’elle a fait. Ça se fait dans 
le manque. Ça se fait dans la bête. Ça se fait sans rien faire d’autre.
Détru­ire ce qui détru­it. Elle est dans un sale état la bête. Mais… Elle a 
fini de ressem­bler. Elle fait peur. Elle a une sale gueule. Mais… C’est
gueule de respir­er sans regarder. La gueule de vivre. La gueule 
d’aimer sans être aimé. La gueule d’écrire. La gueule de faire 
autrement. Cette gueule-là. Cet amour-là.

 

                                                                                      Post­ed at sea03:53
                                       Extrait Car­net sans bord/La rumeur libre éditions

 

 

 

CL-426-ZG
LE RECYCLAGE INFINI

 

Et tout ça à tel point que tu sus­pectes l’écriture d’avoir à voir avec la 
récupéra­tion des ordures la récla­ma­tion du corps le recy­clage infini 
des yeux
… Tu sus­pectes mais tu con­damnes pas.
Au con­traire tu sus­pectes et tu défends.
Tu te défends de faire ça.
Tu le fais.
Tu fais par­ler l’éprouvé le griève­ment blessé de toi de moi de tout ce 
qui n’est pas retenu pas désiré pas recon­nu pas bien venu dans 
l’Camion.
Tu éprou­ves le mau­vais état du Camion.
Tu sens l’empêchement.
Tu sens l’Camion de plus en plus lourd à avancer.
Tu fais par­ler l’empêché le rejeté loin l’abattu le mangé l’écrasé le 
broyé l’humilié la bête l’enfant l’analphabète l’infirme le découpé
… Les morceaux.
Tu fais par­ler les morceaux les frag­ments les bouts les lam­beaux les 
miettes le sang le sable le vent mouillé.
Tu fais par­ler. Tu forces pas. Sim­ple­ment tu écoutes.
Sim­ple­ment écouter ça fait par­ler l’Camion.
Sim­ple­ment tu l’écoutes.

 

                                           Extrait « Tôle frois­sée »/Ed La rumeur libre

 

JA-222-TP
QUI A FAIT ÇA ?

 

C’est qui lui ?
Lui c’est lui un garçon.
C’est lui un garçon qui fait pipi debout.
La vie aus­si. La vie debout c’est lui un garçon.
Qui a dit ça ?
Qui a dit lui c’est lui et pas toi. Toi c’est toi et pas lui. 
Qui a dit un garçon c’est pas une fille une fille c’est pas 
un garçon.
Qui a dit ça ?
C’est qui lui et pas toi.
C’est qui lui le mur et pas le ciel. C’est qui lui la mer 
et pas le vent. C’est qui lui les étoiles et pas la nuit.
C’est qui lui la France et pas l’Afrique et pas la Chine et 
pas et pas et pas.
C’est qui lui le monde… Le monde et pas toi. Le monde 
de pas tout l’monde. Le monde et pas le monde entier.

C’est qui lui le monde de qui. Le monde pas fait pour toi.

Qui a fait ça ?

Qui a fait le monde pas fait pour toi. Le monde pas fait 
pour tout l’monde. Le monde pas bien dans l’monde. Le 
monde pas bien au monde. Le monde en dan­ger. Le 
monde pas bien fait.

Qui a fait le monde pas bien fait pour la paix.

Qui a fait ça ?

 

                                                    Extrait « Tôle frois­sée », Ed  La rumeur libre

 

SENTIR

 

Une odeur de rose et pas de rose. Fin des pétales et des épines.
Une odeur de fleur et pas de fleur. Juste une odeur dans la 
bouteille. Ver­sion luxe un par­fum un fla­con… Et tout comme 
ça c’est merveilleux !
T’as plus besoin de la fleur pour sen­tir son par­fum plus 
besoin de la voir plus besoin qu’elle soit là. T’as trou­vé le 
moyen de la sen­tir partout où tu es. La fleur partout. La fleur 
idéale. La fleur pour tout le monde au même moment la 
même fleur. La fleur nulle part. La fleur en série… Et tout 
comme ça à ta mer­ci c’est merveilleux !
Oui mais sen­tir… Tu veux plus sentir ?
Sen­tir l’insolence de sentir.
L’insolence char­nelle de la fleur.
Sen­tir la cam­brure des pétales la rup­ture des épines, l’éra­
‑flure… Sen­tir l’éraflure… Sen­tir le trou­ble tu veux plus ? 
Sen­tir le trou­ble de sen­tir. Sen­tir le désor­dre du bat­te­ment la 
grâce organique du rouge pri­maire. Sen­tir les abeilles qui 
coulent le miel dans la rotule… Sen­tir… Sen­tir l’existence… 
Tu veux plus ?

 

                                                                                   Post­ed at sea, 15 :19
                                      Extrait de Car­net sans bord, Ed La rumeur libre