> L’Intranquille, n°9

L’Intranquille, n°9

Par |2018-10-16T20:44:42+00:00 25 janvier 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

La revue presque car­rée (21×25) et ses larges marges à côté des poèmes qui donnent envie de glo­ser comme sur les anciennes bibles.

Un numé­ro qui offre un dos­sier sur le « sijo » coréen, com­po­sé et tra­duit par Patrick Wertsking. Forme courte (…) il est deve­nu, en Corée, la forme poé­tique majeure à par­tir du XIIIe siècle pour atteindre son plus grand engoue­ment au XVIe siècle. Sous des dehors simples et direct (… pro­po­sant) une sagesse uni­ver­selle, que le voile mince de la vie quo­ti­dienne et banale enve­loppe et révèle, comme une image qua­si spé­cu­laire. Après l’avoir dis­tin­gué du tan­ka et du haï­ku, l’auteur se pose la ques­tion du sens de cette pré­sen­ta­tion au public fran­co­phone d’aujourd’hui : avec plus d’émotion et de sen­ti­ment que les vieilles for­mules guin­dées ou céré­mo­nieuses (…) le sijo offre une assez grande liber­té pour deve­nir entiè­re­ment com­pa­tible avec l’essor poé­tique contem­po­rain. Suit, métho­di­que­ment, un expo­sé sur la ryth­mique, la rhé­to­rique et les thèmes, sui­vi d’un choix d’auteurs clas­siques mais aus­si contem­po­rains :

 

Vous me deman­dez com­bien j’ai d’amis ? l’eau et la pierre, le bam­bou et le pin.
La lune qui se lève sur la col­line orien­tale est une joyeuse com­pagne.
En plus de ces cinq com­pa­gnons, devrais-je en dési­rer d’autres ?
Yun Seondo (1587 — 1671)

 

Plus ori­gi­nal que bien des auteurs d’articles exo­tiques et his­to­riques, Patrick Wertsking se livre à un « si j’osais le sijo » de bon aloi, dans l’esprit de « bien vivre là, les pieds sur ma terre ou dans la boue, selon les sai­sons » :

 

Le car­re­four de la grand’route
et deux pas­sants se ren­contrent

Des sages, ils parlent de leurs vies,
mêlent leurs dif­fé­rences

Ils pour­sui­vront leurs che­mins,
sépa­rés, pour tou­jours, liés

 

Ces formes courtes se dis­posent tête bêche sur les pages presque car­rées, aérées et denses à la fois. Conclues par un plai­doyer pra­tique pour écrire du sijo fran­co­phone. « Il est temps de s’y mettre ! », nous dit cet auteur géné­reux qui renoue avec une spon­ta­néi­té de l’écriture cri­tique, tour­née vers le par­tage et fort robo­ra­tive en ce début d’année.

°

Outre un entre­tien avec un pro­fes­sion­nel du livre concer­né par la poé­sie — cette fois-ci, un libraire —, ce numé­ro donne une place de choix à d’étranges textes de Gertrude Stein (parus à La main cou­rante en 2000). Pierre Courtaud, leur tra­duc­teur, parle de pièces « conçues sur un mode qui se veut proche du cubisme (… et qui doivent) négli­ger les his­toires en faveur de quelque chose comme un rituel conti­nu (…) »

 

Les villes envi­ron­nantes.
Les chats égoïstes.
Et les oiseaux.
Les oiseaux volent.
Les auto­mo­bi­listes aus­si.
Écoute-moi quand je parle.
Je déteste même le vinaigre de fram­boise.
Nous en avions en Californie.

 

On ima­gine en effet les pos­si­bi­li­tés musi­cales de ce texte dans la voix de comé­diens auda­cieux. Si vous en connais­sez, don­nez-leur la revue, vous ferez une bonne action, d’autant que le nom de Gertrude Stein ne pour­ra qu’éveiller la curio­si­té du public.

°

Parmi les poètes invi­tés, fidèles au lyrisme mili­tant des publi­ca­tions de l’Atelier de l’agneau, je signa­le­rai Johan Grzelczyk et ses « constats », poèmes accom­pa­gnant cha­cun une pho­to. Exemple : un pylône sur­mon­té de relais télé­pho­niques ; « c’est cette ten­sion vers l’en avant /​ (… qui) dévoie l’instant /​ le lamine jusqu’à néant /​ et piège les conclu­sions dans un per­pé­tuel à venir ».

Une étude de notre amie Carole Mesrobian sur « L’épigraphe au début du roman­tisme », aborde un de ces détails de l’histoire lit­té­raire, à pre­mière vue incon­gru, et qui nous fait mieux que les grands thèmes res­sen­tir le sel d’une époque ! Où l’on apprend, entre autre, que les nom­breuses cita­tions de Shakespeare au fron­tis­pice des livres de Stendhal ren­voie « à cette liber­té esthé­tique (…de) cet auteur nova­teur qui a réus­si à mêler les registres et les genres lit­té­raires ».

Un dos­sier inti­tu­lé « Provocations » avec un entre­tien de Cendres Lavy sur la « super­che­rie de la cen­sure » à l’âge d’Internet. Commençant par se réfé­rer au « repen­tir », Cendres Lavy exa­mine de manière sti­mu­lante et assez nova­trice la « pro­pa­gande du quo­ti­dien, incons­ciente, omni­pré­sente (et) par­ta­gée et relé­guée par cha­cun-e ».

Un petit salut de Julien Blaine et… de très belles mises en pages de Jean-Bernard Thomas illu­minent ce dos­sier, trois lettres d’un abé­cé­daire éru­dit, à l’air fou­traque, mais pas tant que cela. Textes cal­li­gram­més ou inver­sés, affron­tés, alpa­guant vigou­reu­se­ment le lec­teur-pas­sant et l’invitant sur la « Planète des signes ». On les ima­gine en très grand, non sur des murs mais sur le sol. Devenir soi-même, dans ce sein tur­bu­lent et paci­fique, signe. Et s’aventurer.

X