> Marguerite Charbonnier, Aux passagers

Marguerite Charbonnier, Aux passagers

Par | 2018-02-01T16:40:52+00:00 10 juillet 2016|Catégories : Critiques, Marguerite Charbonnier|

Aux pas­sa­gers de Marguerite Charbonnier est un titre1 sous forme de dédi­cace à ses lec­teurs. Il semble que la poé­tesse ait pui­sé son ins­pi­ra­tion dans les voyages de Paris vers ces « régions de grande pro­vince humide » (14) qu’elle affec­tionne tant2. Les lec­teurs sont donc les pas­sa­gers d’un train qui met en mou­vance l’écriture  poé­tique :

êtes-vous
avec moi
prêt pour ce grand voyage
qui brûle
en nous déjà
et qui nous fait lever
chaque aube 
pour demain
(49)

Le poème est une invi­ta­tion au voyage.

Marguerite Charbonnier, Aux passagers, coll. « Poésie(s), L’Harmattan, 2015.

Marguerite Charbonnier, Aux pas­sa­gers, coll. « Poésie(s), L’Harmattan, 2015.

Dans le train, le bruit est par­fois si régu­lier qu’il équi­vaut au silence, le mou­ve­ment si conti­nu que l’esprit le prend pour l’immobilité. C’est du silence de ce lieu que jaillit l’inspiration du poème de Marguerite Charbonnier.

Cette poé­sie, proche de la sen­si­bi­li­té et de la forme brève des haï­kus est impré­gnée par la notion des sai­sons :

le déver­se­ment du temps
sur nous
sur notre vie 
et nos sai­sons
(22)

La ful­gu­rance de l’instant est cap­tée par un dis­tique : une prai­rie aveu­glante /​ de chants d’insectes (20) ; un ter­cet : l’aube /​ son regard froid jeté /​ de son front blanc déga­gé (16) ; ou, encore, ce neu­vain : « tasses remuées /​ les soirs d’été /​ bruit /​ cho­qué /​ des vais­selles /​ des cafés /​ des tables /​ des villes /​de pro­me­nade (66).

L’instant est un don de ce mou­ve­ment qu’il est pos­sible de vivre dans d’autres véhi­cules que le train :

il arrive un ins­tant où le car d’où
qu’il vienne
même char­gé des monts des rivières
des alpes glo­rieuses
des villes et d’horizons splen­dides
des orients
passe le tour­nant fami­lier
l’angle de rue où l’on va au pain
(71)

Être en par­tance ne se conçoit que s’il y a, quelque part, un autre être qui vous attend : « et com­ment font tous ceux /​ qui n’ont pas /​ quelque part quelqu’un /​ qui les attend pour ce pro­jet /​ et qui plonge avec eux /​ dans la vague /​ ou le ciel /​ ou l’infini des forêts » (27). Ce sera un des seuls ques­tion­ne­ments d’un recueil dont la tona­li­té est sur­tout séré­ni­té, cer­ti­tude, joie et espoir :

Tout fleuve est pas­sage à l’espère (44)

La nature, elle aus­si pour exis­ter est en attente du regard poé­tique : « nar­cisses des patiences innées /​ atten­dez que nos yeux éblouis /​ dans l’herbe verte /​ vous regardent (11)

Le seul anta­go­nisme réside entre la nature que l’œil découvre à tra­vers la vitre du train en mou­ve­ment et la ville figée aux tours de verre. Vitre de la trans­pa­rence : « l’ardeur immense /​ la froide emprise /​ la belle glace /​ o vitre franche » (22). Verre de l’apparence : « verre glis­sant des appa­rences /​ monde de verre /​ glissent nos mains /​ conver­sa­tions /​ fac­tices /​ conseillers de loin /​ télé­con­seillers (51).

Dans le monde de la trans­pa­rence, les choses sont vues dans la réelle pré­sence de leur beau­té, mais dans le monde de l’apparence, le regard se voile de mélan­co­lie.

Alors que tous les vers du recueil com­mencent par des minus­cules, les majus­cules n’apparaissent qu’en trois endroits qui sont autant de sta­tions poé­tiques. D’abord dans deux strophes conti­guës, de quinze et cinq vers, au milieu du livre, qui décrivent la déso­la­tion du gigan­tisme urbain :

Tours de l’humain
Sœurs inhu­maines
Absentes vides aux yeux de verre
Sans le voir
Au bord du fleuve debout sans fin 
Attendez-vous que l’onde s’use
Ou le ciment
S’effrite
Pour reve­nir 
Aux berges tendres 
D’argile autre­fois
Habitées alors
De prai­ries de vie
De ver­sants boi­sés
D’osiers pâles et saules verts 

Sœurs d’enfantine ardeur
Patientes sans savoir
Construites par folie
Dressées par dérai­son
Et pauvres d’abandon (53)

Les majus­cules marquent l’orgueil inhu­main qui a sai­si l’homme moderne mais elles peuvent aus­si dési­gner la néga­tion du voyage, l’absurde tour­ner-en-rond, la crainte du retour vers le point de départ de la Capitale, que sym­bo­lisent les ronds-points, comme le montre la deuxième occur­rence des majus­cules, dans ce ter­cet : « Que de ronds-points /​ Universels acci­den­tels /​ Semés dic­tés au long des routes » (86). Enfin, l’étrange troi­sième occur­rence des majus­cules, dans ce qua­train qui sonne la fin de l’automne et l’entrée dans la sai­son de l’hiver pari­sien : « Odeur de la feuille /​ D’automne /​ De la terre /​ Du der­nier oiseau » (92). Sensation mélan­co­lique, rêvée au milieu des hautes tours de la ville, dans les cours cita­dines aux bar­reaux majus­cules : 

cours d’anciens immeubles à Paris
où l’on peut faire des rêves
si long­temps
des années d’ennui
de silence
de vie de sau­vage enfance
des pri­sons d’espoir
(89)

Si les majus­cules des villes engendrent la mélan­co­lie, c’est que leur centre en est occul­té : « villes qui ont l’allure /​ d’éternelles /​ ban­lieues /​ éta­lées en ruban le long des voies rapides /​ de centre com­mer­cial en zone /​industrielle /​ parc de loi­sir /​ d’activité /​ zone /​ rési­den­tielle /​ pan­neaux indé­cis men­tion­nant /​ le centre /​ caché /​ où des traces /​ de vie nor­male rap­pellent qu’un jour /​ des villes furent bâties /​ pour des hommes (69). Le rythme des sai­sons est don­né par le centre, autant géo­gra­phique que spi­ri­tuel :

centre
des sources et des pla­teaux
cœur de France
(62)

Quel est le pro­jet de ce livre ? La poé­tesse le révèle : il s’agit de « des­cendre le tra­jet /​ de notre des­ti­née » (27), de retrou­ver notre centre qui se trouve sur la route de notre Midi :

Paris Vierzon Limoges Brive Toulouse Agen
le grand air frais qui court
dans le train du pays 
les retours et les arri­vées
du sud
places cam­pagnes et villes
habillées du midi
danses et par­lers légers 
noblesses héri­tées de race sou­ve­raine
(55-56)

Le mou­ve­ment qui engendre l’inspiration poé­tique est por­teur d’un rythme qui donne la clef du secret de l’écriture :

pour l’amour de vous
et de moi
appe­lons-nous d’un nom nou­veau
d’un nom qui sonne et qui chante
au grand air
qui nous réveille
et nous révèle
un nom d’espace
un nom de langue
secrète
et douce
de langue
ancienne et neuve
comme un grand fleuve
passe
sage et usé sous les ponts de l’Histoire
et comme
bouillant aux bancs des galets ronds
dans les mon­tagnes sans témoins
sa source
petite et vive gla­cée
jaillit
(65)

Cette langue secrète du cœur, le lec­teur la décou­vri­ra dans un sizain, caché dans un tout petit com­par­ti­ment, au fin fond de ce train poé­tique conduit par la main écri­vante de Marguerite Charbonnier ; c’est la langue d’Oc des trou­ba­dours et des poètes du Félibrige qui, inté­rieure à la langue poé­tique de l’auteur, invi­sible à l’œil lisant, impulse le rythme des sono­ri­tés d’une poé­sie qui se pré­sente comme un « défi de vivre /​ en amants /​ et en enfants /​ la liber­té » (11) 


Notes

  1. Marguerite Charbonnier, Aux pas­sa­gers, coll. « Poésie(s), L’Harmattan, 2015.[]
  2.  Les chiffres entre paren­thèses cor­res­pondent à la pagi­na­tion du recueil.[]

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Alain Santacreu

La quête d’Alain Santacreu se joue depuis des années autour d’un mot : contre­lit­té­ra­ture. Dans une post­face remar­quable à un recueil de ses essais, Au cœur de la tal­ve­ra, Matthieu Baumier a dit de lui : « Le sait-il seule­ment ? Alain Santacreu est un poète. Je le sais bien moi qui ai recon­nu la poé­sie en l’écriture née du dedans de lui » ; et, plus loin, il ajoute : « Alors, si l’écriture visible de Santacreu s’exprime appa­rem­ment en forme d’essai, l’état d’esprit qui anime mots et lettres tra­cés est cepen­dant celui de la poé­sie. » La contre­lit­té­ra­ture est une poé­tique, cela est si pro­fon­dé­ment vrai que la démarche sin­gu­lière d’Alain Santacreu a par­fois recours au poème… 

À lire : Alain Santacreu, Au cœur de la tal­ve­ra,  (post­face de Matthieu Baumier), Arma Artis, 2010.

Site de l’auteur : contre​lit​te​ra​ture​.com

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