> Miron Radu Paraschivescu, intellectuel et poète roumain

Miron Radu Paraschivescu, intellectuel et poète roumain

Par |2018-10-19T19:57:15+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Poète, essayiste, jour­na­liste et  tra­duc­teur rou­main, Miron Radu Paraschivescu (1911 – 1971) est un témoin de son époque, qu’il a mar­quée sur les plans intel­lec­tuels et lit­té­raire, notam­ment pas son acti­vi­té de jour­na­liste, et son sou­tien aux écri­vains d’avant-garde tels que  Leonid Dimov, Virgil Mazilescu, Iulian Neacşu, Sanziana Pop. Il a décou­vert, sou­te­nu et publié des nom­breux talents lit­té­raires par­mi les­quels quelques-uns des plus grands pro­sa­teurs rou­mains comme Marin Preda ou Norman Manea .

Son fils, André Pascal, poète de langue fran­çaise, nous  pro­pose ici sa tra­duc­tion d’une sélec­tion de poèmes de Miron Radu Paraschivescu, pré­cé­dés d’une “Lettre à la jeu­nesse”  écrite en 1961 :  ce témoi­gnage d’une période his­to­rique mar­quée par la cen­sure de la dic­ta­ture com­mu­niste (ins­tau­rée en 1945 et ren­ver­sée en 1989), parle encore avec per­ti­nence de liber­té et de jeu­nesse.

 

 

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LETTRE A LA JEUNESSE

 

 

Jeunes gens, je parle avec vous main­te­nant et je vous demande ce que vous avez com­pris du splen­dide slo­gan de notre temps : “le peuple prend son des­tin dans ses propres mains et le mène jusqu’au bout” ? Ou bien pen­sez-vous que ceci s’applique uni­que­ment au peuple, comme une notion abs­traite, et non pas à cha­cun d’entre nous ? D’autant plus que nous sou­hai­tons deve­nir des artistes, c’est-à-dire nous vou­lons expri­mer à tra­vers notre œuvre l’âme de la col­lec­ti­vi­té.

Vous vou­lez deve­nir quoi, des épi­gones, comme du temps d’Eminescu, ou des créa­teurs, tels que notre époque l’exige de nous ? Des confor­mistes ser­viles, ou des nova­teurs révo­lu­tion­naires ? Vous, peut-être, non pas peut-être mais sûre­ment, vous ne savez pas autant que nous, qui avons dépas­sé la moi­tié d’un siècle, quel tré­sor est la jeu­nesse. Mais elle est un tré­sor uni­que­ment si vous vous obs­ti­nez à le gar­der intègre. Et le plus grand symp­tôme de cor­rup­ti­bi­li­té de l’esprit est le confor­misme. Que je me fasse bien com­prendre : je ne fais pas ici l’apologie de l’indiscipline ; la dis­ci­pline est néces­saire à n’importe quelle armée et l’adhésion de la jeu­nesse à la dis­ci­pline de la cama­ra­de­rie est spon­ta­née et tou­jours sin­cère. Alors que le confor­misme c’est jus­te­ment le contraire de la spon­ta­néi­té et de la sin­cé­ri­té. Le confor­misme c’est hypo­cri­sie, lâche­té, « cal­cul », mani­gance, mes­qui­ne­rie. Peut-être que de telles qua­li­tés sont bonnes dans le négoce ou dans la diplo­ma­tie, mais elles ne mènent à rien dans le domaine artis­tique. A rien si ce n’est à l’échec. Il suf­fit à un jeune de vingt ans une seule année de pra­tique dans le confor­misme pour res­sem­bler non pas à quelqu’un dans la qua­ran­taine, dans la soixan­taine, mais à un cen­te­naire.

Jeunes gens, n’attendez pas qu’on « vous donne » la liber­té, appre­nez à la gagner ! Quand j’entends cer­tains d’entre vous se plaindre comme les femmes : « Si on m’avait per­mis d’écrire comme je veux ! » Mais quoi ? Attendre que les alouettes tombent toutes rôties ? La liber­té signi­fie pour les indi­vi­dus comme pour les peuples la même chose : prendre son des­tin dans ses propres mains et le mener jusqu’au bout. Libre, ne confon­dons pas les termes, n’est pas la même chose que dis­po­nible. Au contraire, libre est celui qui s’est enga­gé dans une grande cer­ti­tude pour laquelle il est tou­jours prêt à sacri­fier sa vie. Paul Valéry disait à Stéphane Mallarmé, qui regret­tait de ne pas être com­pris par le public : « – Mais dites-vous qu’il existe quelque part, ici, sur terre, un jeune qui est tou­jours prêt à se lais­ser décou­per en mor­ceaux pour Votre poé­sie ! » L’éloge est pré­sen­té ici par Valéry non seule­ment pour la poé­sie de Mallarmé, mais dans une égale mesure au jeune qui est prêt à se lais­ser décou­per en mor­ceaux pour sa cer­ti­tude. C’est la révo­lu­tion qui nous accorde cette liber­té, c’est elle qui nous donne les cer­ti­tudes fon­da­men­tales de la vie, mais en même temps elle ne nous les accorde pas. Pour un poète, pour n’importe quel vrai artiste, la cer­ti­tude fon­da­men­tale de sa vie fait corps, c’est la même que celle de son art. Et la pre­mière marche de la cer­ti­tude, dans la vie comme dans l’art, c’est la sin­cé­ri­té vis-à-vis de nous-mêmes, la seule à tra­vers laquelle nous pou­vons éga­le­ment être sin­cères vis-à-vis du monde. Donc deman­dons-nous si ce que nous avons dit dans notre art est uni­que­ment ce que nous aurions du dire, ce pour quoi,  si nous n’avions pas pu expri­mer, on aurait pu mou­rir, comme disait quelque part Tolstoï. Tout ce que nous avons écrit sans être contraints par un impla­cable com­man­de­ment inté­rieur – et c’est ici la preuve que la plus pro­fonde liber­té ne signi­fie pas dis­po­ni­bi­li­té mais option – ne fait que nous retran­cher la liber­té inté­rieure, en nous faus­sant par­fois sans que nous nous en aper­ce­vions. La liber­té est une chose trop pré­cieuse pour la retrou­ver par­tout et pour qu’elle puisse être accor­dée par n’importe quel fonc­tion­naire admi­nis­tra­tif ; une telle liber­té res­semble plu­tôt à l’aumône. Ce que vous assure notre époque sont les condi­tions maxi­males pour la conquête et la réa­li­sa­tion de cette liber­té. Mais ce serait une naï­ve­té de croire qu’elle puisse être obte­nue sans com­bat. Je vous demande, donc : quel est votre com­bat ?

Quand je vois, dans les rédac­tions et les bureaux des mai­sons d’édition, des jeunes vieillis avant de mener com­bat, alors je m’effraye. Quand je lis une de leurs pro­duc­tions lit­té­raires, écrite et publiée non pas en rai­son du besoin de dire quelque chose qui leur tenait à cœur, mais par besoin de gagner de l’argent, je m’épouvante. Le confor­misme va main dans la main avec la cor­rup­ti­bi­li­té. Mais alors, nous n’avons plus rien à attendre de ces jeunes.

J’ai eu l’idée de pro­po­ser, il y a envi­ron quatre ans, aux forums de l’état, la publi­ca­tion d’une revue lit­té­raire qui fai­sait savoir qu’elle ne paye aucune col­la­bo­ra­tion – en dehors, évi­de­ment, de ce qui aurait pu être obte­nu  de sa dis­tri­bu­tion com­mer­ciale. Ainsi on pou­vait être sûrs de s’être débar­ras­sé des chas­seurs d’honoraires, que les jeunes qui se pré­sentent à la rédac­tion pour publier leurs vers ou leur prose soient gui­dés par un démon inté­rieur, et non pas pour gagner une cen­taine, deux, trois. On m’a fait remar­quer : d’accord, mais de quoi vont vivre les jeunes poètes ? Comme si les hono­raires des revues pou­vaient leur assu­rer le néces­saire pour vivre. Ils vont vivre de leur tra­vail. De n’importe quel tra­vail. En tout cas, l’écriture devrait être la der­nière source de reve­nu. Dans notre jeu­nesse, aucun d’entre nous n’a tar­dé, fût-il homme de peine de la rédac­tion, en rédi­geant la cor­res­pon­dance de pro­vince et jusqu’à l’épreuve de nuit, et je vous assure que si c’était dif­fi­cile, c’était aus­si beau, car c’était conforme à l’idéal de pure­té de la jeu­nesse. La poé­sie – l’écriture – res­tait la récom­pense à tra­vers laquelle, comme Marx a défi­ni l’art, « l’homme se rend le plus grand bon­heur à lui-même ». Nous avons appris en tra­vaillant et nous avons appris le métier des maîtres plus âgés que nous. A l’époque on n’imaginait pas une mai­son d’édition qui nous paye parce qu’elle nous impri­mait un livre. C’est nous qui payions les mai­sons d’édition ou les impri­me­ries pour nous faire publier – et cela nous sem­blait natu­rel qu’il en soit ain­si – mais aujourd’hui, quand la jeu­nesse a le débou­ché assu­ré, on peut exi­ger qu’elle connaisse son métier. Je pense que l’une des voies les plus fer­tiles pour décro­cher son métier, c’est, pour les jeunes, une entre­prise à eux, une publi­ca­tion qu’ils puissent réa­li­ser eux-mêmes, et la réa­li­ser de telle manière qu’elle puisse être ren­table. Bien-sûr, le strict néces­saire doit leur être four­ni : le papier et l’imprimerie, une rédac­tion et les quelques rédac­teurs per­ma­nents. Mais pas des sub­ven­tions pour les hono­raires, ni des salaires pour les col­la­bo­ra­teurs. Ces der­niers doivent être gagnés par eux-mêmes, par la qua­li­té de leur publi­ca­tion. Des lec­teurs assoif­fés d’une bonne lit­té­ra­ture, ça existe. La preuve c’est le tirage des revues d’aujourd’hui.

Pour réa­li­ser une bonne publi­ca­tion, on a besoin, de la part des jeunes, de cou­rage, de per­son­na­li­té, de lutte contre la rou­tine et la bureau­cra­tie. En ce sens j’ai fait mon expé­rience per­son­nelle, et assez triste. A Cluj, je rédi­geais, en 1950, le men­suel « L’Almanach lit­té­raire », qui devien­dra par la suite « L’Etoile ». Là, j’ai essayé d’apprendre aux jeunes écri­vains à réflé­chir par eux-mêmes. Certains – les moins nom­breux – ont appris quelque chose ; ne vous ima­gi­nez pas qu’ils sont les plus loués dans les maga­sines, au contraire ils sont les plus calom­niés et pris pour exemple néga­tif. Il n’y aurait même pas besoin de telles recom­man­da­tions ; on ne peut pas écrire faci­le­ment comme eux car ce sont des indi­vi­dua­li­tés fortes. D’autres n’ont pas aimé réflé­chir par eux-mêmes, mais par la tête de mon ami, Traian Selmaru. Mais, apprendre à pen­ser en révo­lu­tion­naire, signi­fie d’abord apprendre à être soi-même. Lorsqu’on entend cer­tains jeunes rédac­teurs de revues ou mai­sons d’édition, cachant leur esprit timo­ré devant « les forums d’en haut » ou « la direc­tion de la presse », on réa­lise qu’ils ne sont ni jeunes, ni révo­lu­tion­naires. Que leur soif d’innovation artis­tique et de cou­rage dans la pen­sée n’est qu’un vain mot. Mais qu’est-ce que cette direc­tion de la presse ? Que sont ces « forums d’en haut » ? Ne sont-ils pas nos col­la­bo­ra­teurs ? Ou sont-ils un épou­van­tail pour main­te­nir le confor­misme ? Je ne pense pas – et j’ai toutes les rai­sons de ne pas le croire :  en 1953, lorsque je m’opposais, non pas à la direc­tion de la presse, mais à toute sorte de rédac­teurs confor­mistes et timo­rés par un confor­misme qui leur était propre et non pas impo­sé par moi – pour impri­mer une recueil de vers inti­tu­lé « Louanges », j’avais fait hom­mage d’un poème avec dédi­cace à Georges Enesco, qui était encore en vie. On m’a deman­dé de renon­cer à cette dédi­cace. J’ai refu­sé, en deman­dant que le livre soit trans­mis à la direc­tion de la presse et si la direc­tion de la presse déci­dait de le cen­su­rer, tant pis pour elle. La dédi­cace n’est jamais arri­vée à la direc­tion de la presse, mais à un cama­rade « d’en haut » qui m’a expli­qué qu’il était pré­fé­rable de la sup­pri­mer. J’ai répon­du que je pré­fè­rais ne pas publier le livre plu­tôt que de reti­rer la dédi­cace. Je pen­sais que je j’avais per­sua­dé mais voi­là que le livre est sor­ti, avec le poème, sans dédi­cace. Qui l’avait enle­vé, je ne sais pas. Mais il s’agissait évi­dem­ment de quelqu’un de la rédac­tion de la mai­son d’édition. Et le cama­rade « d’en haut », qui s’opposait à l’apparition de cette dédi­cace, vous savez qui c’était ? Le cama­rade Tugui. Quel sym­bole est deve­nu, entre temps, George Enesco, nous le savons. Et nous savons éga­le­ment ce qu’est deve­nu le cama­rade Tugui.

La chose s’est répé­tée il y a deux ans, lorsque je me suis oppo­sé aux Editions de la Jeunesse, pour l’apparition de « La décla­ra­tion pathé­tique ». Il y avait là un poème sur les mal­chan­ceux, poème que j’estime très valable comme on dit. Mais la mai­son d’édition, par ses rédac­teurs, a insis­té pour que je l’enlève. J’ai refu­sé. Ils ont fait sem­blant d’accepter pour m’informer ensuite que la direc­tion de la presse avait enle­vé le poème du livre. Lorsque j’ai deman­dé : « Qui à la direc­tion de la presse, je veux le savoir », les rédac­teurs ont fait marche arrière et ont recon­nu que c’était eux qui l’ont sup­pri­mé du livre.

Enfin, récem­ment, j’ai trans­mis un poème au Journal Littéraire. Le poème était dédié au plus grand maître de la langue poé­tique rou­maine, depuis Eminescu et jusqu’à nos jours – Ion Barbu – décé­dé dans un silence pénible ; au moins pénible pour l’Union des Ecrivains, qui est pas­sé outre le fas­cisme de Goga et de Rebreanu (et elle a bien fait car ce n’est pas le fas­cisme qui reste der­rière eux) mais qui n’a pas vou­lu par­don­ner les éga­re­ments poli­tiques de Ion Barbu, mal­gré le fait que ni sa poé­sie d’avant, ni celle d’après 23 août n’avaient rien à faire avec le fas­cisme mais avec Anton Pann et avec la plus grande tra­di­tion et inno­va­tion de la langue poé­tique rou­maine. Malgré le fait que j’aie insis­té pour que le poème soit impri­mé avec la dédi­cace mémo­rielle, où alors qu’il ne soit pas impri­mé du tout, je me suis retrou­vé avec le poème publié dans la revue, évi­dem­ment sans dédi­cace. L’explication, écrite cette fois, du rédac­teur qui m’avait deman­dé le poème : « Il a été reti­ré du calandre dans la nuit de mer­cre­di car il a été déci­dé par les forums d’en haut qu’il n’est pas le moment de par­ler main­te­nant de Ion Barbu… ». Il est facile de devi­ner qui étaient les « forums d’en haut » : le cama­rade Paul Georgescu et ses confrères. Il est évident que nous avons à faire avec des situa­tions typiques de confor­misme et des « machia­vé­lismes » bureau­cra­tiques des rédac­teurs. Car la com­bine est la forme spé­ci­fique de la dic­ta­ture bureau­cra­tique.

Mais il y a une chose qui me semble par­ti­cu­liè­re­ment grave dans tous ces pro­cé­dés ;  de deux choses l’une : soit un écri­vain répond de sa per­sonne devant les forums, petits ou grands, de ce qu’il pense et ce qu’il couche sur le papier soit il en est inca­pable et à la mer­ci du bon plai­sir de chaque rédac­teur de revue ou de mai­son d’édition.

C’est pour­quoi, jeunes gens, ne vous habi­tuez pas à être trai­tés d’une autre manière que celle de votre inten­tion et de votre cœur ! N’apprenez pas à faire des conces­sions car à ce moment là il ne res­te­ra plus rien de votre jeu­nesse. Ne faites pas de conces­sions ni vis-à-vis des autres mais en pre­mier lieu ni vis-à-vis de vous-mêmes. J’ose affir­mer : même par erreur, une telle intran­si­geance est, par elle-même, de nature révo­lu­tion­naire. Alors que, même au ser­vice de la plus noble cause, un confor­misme timo­ré est de nature contre-révo­lu­tion­naire. Car – et je vais m’arrêter là – je vais m’arrêter avec les mémo­rables mots d’un grand écri­vain de la France popu­laire (Georges Bernanos), des mots qui vous concernent tel­le­ment et pré­tendent encore plus de vous – « C’est la fièvre de la jeu­nesse qui donne à un peuple la tem­pé­ra­ture nor­male. Lorsque la jeu­nesse refroi­dit, le reste du monde claque des dents ».

Ne soyez pas, jeunes confrères, froids et – encore moins – tièdes ! Faites le devoir pour lequel vous sen­tez que vous êtes venus au monde. Mais faites-le avec toute la cha­leur dont un  jeune cœur est capable. Et si vous vous sen­tez capables de com­pro­mis­sions et de renon­ce­ments pru­dents, jetez plu­tôt pour tou­jours la plume, car une telle plume ver­sa­tile ne vous appor­te­ra ni lau­riers, ni accom­plis­se­ment !

 

Miron Radu PARASCHIVESCU

(Journal, novembre 1961)

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