> Mort nette

Mort nette

Par | 2018-02-25T04:44:41+00:00 6 septembre 2013|Catégories : Blog|

 

 

                                                                                          25 août 2010

Les mots sont dans les his­toires que tu m’as fait voir.
Tout ce qui n’est jamais vu, tout ce qu’on ne dit pas aujourd’hui !
Aveugle, le corps conti­nue, fait confiance, obli­gé de res­ter.

Ta main ne cherche pas les cham­pi­gnons.
Ta main a fer­mé tes yeux avec des spa­ra­draps.
Tu vois ? Qu’est-ce qu’on peut faire ?

_​_​_​_​_​_​_​

 

Combien de mots qui n’existent plus.
Le pré­cis repas n’est pas la soupe.
La mer n’est pas l’eau qui reste ici.
Une aide c’est trop deman­der.
Mourir et n’y a aucun vivre et n’y a rien, m’enlève les mots.
Et pas de sauts, de mains qui ensemble se tiennent
à la corde, sou­rires, caresses, bai­sers. Une lande impro­non­çable
est le lit dans la mai­son de repos des mou­rants,
agi­tée, dans les spasmes de sen­tir que l’on vit encore.
Province d’Udine, Codroipo, le malade des deux pou­mons,
le pan­ta­lon large, le visage avec la peau sur les os,
le nez effi­lé ne sont pas l’histoire à racon­ter, ni les sou­ve­nirs.
Aride savoir, aride sen­tir.
Et je dis, ren­dez-vous compte, n’ayez pas juste vingt ans,
et une vie comme tou­jours, à me faire juste du mal.

_​_​_​_​_​_​_​

 

MERE

 

Le parole non sono per chi non c’è più.
Si com­muo­vo­no e pos­so­no dire il viso mor­to.
Gli occhi era­no quel­li che mos­tra­va,
il ves­ti­to sepol­to quel­lo vis­to altre volte.
Vedere che non ci sei più, non dire niente.

                                                                                       3 octobre 2011
Les mots ne sont pas pour qui n’est plus là.
Ils s’émeuvent et peuvent dire le visage mort.
Les yeux étaient ceux qu’elle mon­trait,
l’habit ense­ve­li celui vu d’autres fois.
Voir que tu n’es plus là, ne rien dire.

[Une tra­duc­tion dif­fé­rente dans « Poezibao » 8 déc.
2011, et dans « le nou­veau recueil » 4 sept.
2012 ; un autre texte tra­duit, ‘Il res­pi­ro den­tro’
a été fina­le­ment sup­pri­mé par l’auteur]

_​_​_​_​_​_​

 

Qu’est-ce que je dois regar­der pour sen­tir que ce n’est pas si vrai,
et réus­sir à te dépla­cer dans les acti­vi­tés domes­tiques,
à te pous­ser de nou­veau le long des routes. Et entre les raies
proches des che­veux je regarde les sen­tiers du sous-bois
jau­ni. Et j’arrive à voir les ruelles de Naples,
les années Trente, les chats, les jupes longues d’une jeune fille.
Et tu me dis : tu sais que c’est vrai, toi reste fort et serein,
com­bien de jours devant toi ! Moi je suis morte un lun­di,
tu es arri­vé à me regar­der, j’étais une chose vêtue
de cet habit bleu que tu m’avais offert et toute la bro­de­rie
du fou­lard. Si bien élé­gant, si bien beau.

                                            [Idem]
_​_​_​_​_​_​

 

 

Les rêves dans les volets pous­sés
c’était nous pour toi. Après la vie des grands-parents
il y avait la vôtre, la mienne, Roberto
et le ter­rain, la mai­son, l’argent à mettre de côté.
Et ce film, Le comte de Montecristo, les maga­zines,
la radio de quelques opé­ras lyriques,
des chan­sons napo­li­taines. Sainte Marie Majeure
à Rome, où tu es res­tée jusqu’à la guerre.
Moi j’ai habi­té çà et là, un troi­sième étage, un qua­trième,
de mai­sons où tes yeux ont appuyé.
Je vou­lais deve­nir maî­tresse d’école,
tu deman­dais : est-ce qu’Alessandra est maî­tresse ?
Maintenant c’est moi qui vide tes rêves, au-dedans de moi
j’ai tou­jours Les amies de Michelangelo
Antonioni, après l’inscription qui dit Fin.

[Une pre­mière tra­duc­tion dans « le
nou­veau recueil » 4 sept. 2012 ; Le amiche
d’Antonioni est connu aus­si comme
‘Femmes entre elles’]

_​_​_​_​_​_​_​

 

 

Le tram à Milan bou­le­vard Monte Nero,
tu le regar­dais assise comme tu regar­dais les trains.
Avec un vélo sans freins,
après le col de Monte Croce
pour aller à Attimis, à Forame,
ç’a été une chance de ne pas tom­ber, se fra­cas­ser.
Je savais que tu étais là, que tu regar­dais tout près
pen­dant que j’y pen­sais, et te rete­nais.
Comme une feuille par­mi les feuilles
tu étais sur le banc. Il y avait des arbres et des arbres,
et ton visage, l’habit du bleu habi­tuel.
Mère, per­sonne morte
bou­le­vard Monte Nero, sur la route d’Attimis,
de Forame où tu es née.

_​_​_​_​_​_​_​_​

 

Ce rien que nous ne serons pas
emporte avec soi et efface tout.

Je dois le tenir par la main,
je ne vois per­sonne tenir par la main les enfants.
Près de la manche longue du bras
ses yeux libres, et tant de mères,
tant de chiots de chiennes et des vaches avec leurs veaux
qui dorment comme les enfants.
À pré­sent ils sortent des murs des mai­sons, entrent
dans la main sans dou­leur.
Ils sont entrés dans la main comme un de ses os.
Les mères sont si seules avec leurs petits.
Les enfants ont seule­ment nos os.
Mais moi dans ma vie je n’ai écrit aucun poème,
moi dans ma vie je n’ai lu aucun poème.
Et celui-ci per­sonne ne l’a écrit, per­sonne ne l’a lu.

[Une tra­duc­tion légè­re­ment dif­fé­rente
dans « le nou­veau recueil » cité ; un
autre texte publié là, ‘Madre che non
mi ascol­ti’, a été sup­pri­mé par
l’auteur]
 

_​_​_​_​_​_​_​_​

 

 

PRINTEMPS, HIVER

 

Je vais à avril deux mille dix
quand la mai­son était à nous, et l’asphalte,
les fils élec­triques, les mon­tagnes, le soleil.

Personne ne nous voyait et nous voyions tout.
C’était le secret de cha­cun pour vivre.

Tombe ce prin­temps sur les semelles de neige
avec le poids de toutes mes années :
un blanc pié­ti­né en un amer sel gris
la seule image, mon corps de main­te­nant.

_​_​_​_​_​_​

 

 

Tu ne pou­vais pas le savoir. Il n’y avait que l’herbe,
le dos des si nom­breuses mains dans la terre,
les doigts longs qui grimpent dans l’air.

D’autres se sont noués aux tiens,
la moi­tié qui alors te man­quait
tu l’as trou­vée en sui­vant la vie.

Ne dis rien. Le silence repas­se­ra
et tu mour­ras pour quelqu’un. Que peux-tu faire ?
Maintenant tous ne sont pas comme toi. Ils chantent,

ils ont des affaires pour s’occuper,
presque quo­ti­dien­ne­ment ils se sentent éter­nels.
Même s’il est stu­pide de diluer la mort

avec la vie, ne te pose pas cette ques­tion :
c’était au début du jeu, heu­reux
et macabre que tu ne peux pas ne pas jouer.

_​_​_​_​_​_​_​

 

La joue salie par le seigle
court dans le pré en ima­gi­na­tion.
Le souffle de la mai­son est l’effritement des murs
dans la gorge où presse le sang qui ne sort pas.
Confuses les tiges éten­dues sous les bras froids,
invi­sible la fosse de l’enterrement.

_​_​_​_​_​_​_​

 

 

                                               sou­ve­nir d’Andrea Zanzotto

Les fleurs toutes les nuits ouvertes, tu me regardes en scru­tant alen­tour
ou par la fenêtre le champ pareil au champ d’autrefois.
Venus par les prés, pour ne pou­voir les dire juste herbes et arbres.
Nous pou­vions être faits d’un simple fer, d’un museau.
Le pota­ger est seule­ment une chose que nous fai­sions, une demande.

[Cette tra­duc­tion a paru, légè­re­ment
dif­fé­rente, dans « Recours au
Poème » 22 nov. 2012]

_​_​_​_​_​_​_​_​

 

Les visages sans les os, nos car­ti­lages
par­mi les brous­sailles sou­lèvent des lits de feuilles
comme farine et eau mélan­gées sans mains.
Un autre novembre est assis dans le vide,
les mots font des trous de champ,
sou­lèvent des bérets de mottes dans la terre labou­rée.

_​_​_​_​_​_​_​_​

 

 

Dans les dis­cours se perd
la pre­mière chose que l’enfant a regar­dée.
Il joue silen­cieux et ses yeux il ne les bouge pas.
Ils ont cou­pé l’arbre, le tronc est tom­bé,
il ne bouge pas les yeux, il écoute ce qu’il faut faire.
Il apprend à vivre pau­vre­ment.

_​_​_​_​_​_​_​

 

Voir nue la vie
alors qu’on parle une langue pour dire quelque chose.
Sortir le soir rend le soir plus beau
mais c’est ce peu de soleil oblique le soir sans paroles.
Voir nue la vie quand tu y étais avec tes choses.
À pré­sent les choses sont seules,
il n’y a pas la pro­messe de ton réveil
et conti­nuer avec tes savates, les tasses, les cuillères.
Ce n’était pas la peine de s’affairer.
Le jeu des jours est la pro­messe que tu ne savais pas
devoir perdre tou­jours déjà avant.

[Ces deux der­niers textes ont paru,
légè­re­ment dif­fé­rents, dans
« Recours au Poème » cité]
_​_​_​_​_​_​_​_​

 

Moi aus­si seul comme ce porte-man­teau,
comme sont les tables, comme est la planche à repas­ser.
Murs et ram­bardes, le fau­teuil, la che­mi­née.
Brûle le feu incen­diant le jar­din tout entier,
tout le pré, les bois, tous les prin­temps.

 

Tersa morte, (extraits)

Milan, Mondadori, 2013 (92 p.)

© Mondadori, 2013