Muriel Quesne, Des lignes et des tas

Par |2020-05-06T06:30:58+02:00 6 mai 2020|Catégories : Muriel Quesne|

Tasse­ment

 

On se voit
Debout
Avec des bâtons
Dans le vide                                                                Sinon quoi 
Sur les nœuds des arbres
Et les moignons blan­chis à faire cra­quer les branch­es mortes
Et tomber tête la première

On se voit sous l’om­bre de l’oiseau                             Un de ceux qui tisse l’air libre 
A éten­dre ses bras
A presque touch­er l’île des containers
L’île cal­caire des containers
Entre ciel et mer
Dans le soleil qui s’étire
On se voit encore
Avec la mère                                                               Entassé entre la vaisselle
Les tas de linge et les draps de lit
Au milieu des neiges du printemps
A jouer avec le coton
La gaze pour les petites blessures
A sen­tir le réconfort
A tenir dans ses mains
A laiss­er filer

On se voit avec les petites voitures
Les jeter dans la mer
Pour faire un bloc de petites voitures             Quelque part
Un bloc ou un rocher
Avec les roues et les phares
Comme des coquil­lages incrustés

Et on se demande main­tenant où est l’en­fant              La mère
Main­tenant qu’on a per­du les bâtons
Main­tenant qu’on a jeté les petites voitures 
Que le poing sur la table est tombé
Et qu’il ne reste que les neiges du printemps
Pour se sou­venir der­rière le rideau
Pour se sou­venir de ce qui a échappé

On voudrait voir ce qu’on ne peut pas
C’est là qu’on prend la pioche
Et qu’on déterre
Les hort­en­sias les genêts la bruyère
Et qu’on déterre
Et qu’on défait le tas de bois
Le tas de pierres
Le tas de fissures
Le tas de caress­es comme des taloches
Et on voudrait dire
Ce qu’on ne peut pas
Le hoche­ment des morts
Le tam­bour des ossements
Le cri obscur de la chouette
Les os tassés

Fris­sons du vent et crin de cheval
On rassem­ble les bois de tilleul et de chêne
Les pier­res anguleuses et blanches
Le fumi­er la cen­dre et les bris de verre colorés
Sur ses jambes
Sous le tricot

On se voit crier
Tout en croy­ant que tout est cri de récréation
Cris pour des cheveux tirés
Ou croche-pieds sous les pla­tanes                              Un coing jaune sur le muret

Dans la laine des manches
Les mains s’enroulent
Et on tasse les bouts de doigts
Dans la laine trouée
Les bouts de doigt qui voudraient se tendre
Vers le ciel agran­di du champs
Vers le fil à linge de la mère                                       Emmêlé de chèvrefeuille 
Vers les veines d’eau raréfiées
Qui ond­u­lent Suin­tent Sous la mousse assoiffée

On se voit laper le fond trouble
Extraire le lait chocolaté
La mère et l’usure ordinaire
Des draps à repris­er                                                    Un fil pris dans son ongle cassé
Et on jette des mou­choirs de calcaire
Les miettes et les cail­loux à la volée
La langue tirée 

Des graines accrochées au tricot
On mâche l’herbe sèche
Les yeux de sécher­esse pro­longés jusqu’à la clô­ture des cils
On observe la mouette
Un point silen­cieux dans le vaste ciel

Alors on tasse                         La suie La sci­ure La boue Le bord et le débord Le sac et le ressac 
Dans le coin des secrets
Et on se tasse
En tas d’osselets
En tas d’ossements
A la marge du soleil
Masse informe sous le tricot

Puis on dépose l’en­fant dans la terre
L’en­fant dans la terre humide et légère
Celle qui l’a faite naître
Celle qui l’a longue­ment piétiné
Et on se voit
Sous un champs de moutarde 
Cha­touil­lé par les racines des fleurs de moutarde
Envelop­pé de laine comme des flo­cons de neige
Des feuilles col­lées aux pieds
Des bou­tons d’or dans le cou
Tu crains le beurre
Dis-le que tu crains le beurre
Peut-être qu’un ani­mal veille
Et tasse la terre de l’enfant
De ses gross­es pattes
Veille sur celui qui essaimait les caresses
Et qui croy­ait qu’un sourire ame­nait un autre sourire Celui dis­trait de la mère

C’est là qu’on trait encore et encore la langue afin de            La retenir La déli­er Puis la cracher 
C’est là qu’on voit tout ça dans la lumière
Qui joue avec le rideau
Et on se tasse un peu plus dans le fauteuil

 

 

 

 

 

Orages

 

A croire qu’on est là
Dans un west­ern sur de hauts plateaux herbeux
Près de vach­es couleur tourbe
A croire que les filles sor­tent du saloon
Celles qui s’esclaffent
Pleines de maquil­lage et de cellulite
Pleines de fun et de tatouages
Pleines de culottes qui dépassent des jupes en jean
Et de fric qui s’échangent entre les sacs à main
Des boucles d’or­eille à pom­pon dode­li­nent vers le bas-côté
Envahi de presque valériane
Elles ne sen­tent rien
Pleines d’al­cool et de paillettes
Dans les cheveux sur le visage
Le train passe caresse les feuilles et s’enfuit

A croire que des chevaux s’élan­cent à l’as­saut des pouliches
Dans l’herbe haute
Ah ah ah ah ah
Piail­lent les filles
Les yeux bril­lants de suie
Des mèch­es blondes
Dans leurs cheveux noirs
Devant la petite gare

On observe leur manège
Leurs lèvres gon­flées à sucer les pailles
Leur coeur sans chlorophylle
La tem­pête se lève et le chahut des filles 
Des éclairs dans les yeux
Elles vibrent avec le tonnerre
Avec le vrom­bisse­ment du ton­nerre qui cherche
Leurs seins bal­lot­tent sous leurs chemises
Les arbres se courbent
Elles piail­lent plus fort
Puis tout autour ça frappe sec
Ça claque les fess­es des filles
Et se fend­ent les chênes les noy­ers et les charmes
Tout autour la riv­ière souil­lée s’é­tale comme les robes sur les genoux des garçons
Un jour de mures sauvages dans les cafés noirs de monde

Il n’y a plus rien à boire que le thé fumant ou le whisky houblon
Il n’y a plus rien à voir que la femme qui passe et ramasse les verres
Des pièces cliquè­tent sur le comptoir
Les filles sont en bonne compagnie
La pluie grat­te les vitres
Le vent souf­fle entre les interstices
Des éclairs s’insin­u­ent dans les trous des serrures
On se recro­queville un peu
Nuit de plein jour
Suspens

Soudain le monde s’ouvre
Une fille s’as­soit dans sa robe de pom­padour délavée
On dirait un Pavlo­va à la crème défraichi
Son ombrelle mal­menée par le vent s’est arrachée des baleines
Elle enlève déli­cate­ment des escar­gots sur ses socquettes
Refuse l’écureuil à manger préfère à défaut les navets fumants du hag­gis
Soupirs
Dans sa poche elle prend une poire de la Saint-Jean
Creuse de son index la moisissure
et croque sec ce qui reste de la poire dure

L’or­age est passé

On sort emmi­tou­flée de laine de Tartans
On esquive les fougères humides
On enjambe les troncs brisés
S’é­gratigne les chevilles
Cueille une noix verte sur l’ar­bre terrassé
Un cri d’oiseau comme un singe
Les pieds empêtrés dans les branches
On marche indif­férente aux gouttes qui tombent sur les pieds nus
Jusqu à la boue du fleuve déchainé
Un cri de feuille ou de fille
On veut en avoir le coeur net
On saute de la digue
Les pois­sons se coin­cent entre les orteils
Les cheveux se mêlent aux herbes filantes
On s’im­merge dans le vivant boueux
Les seins pointent vers le ciel au milieu des remous et des cat­a­plasmes de galets
On file sous le pont de pier­res et on s’é­coule entre les bulles
Dans le courant on s’étend

Les filles boivent un dernier verre au can­nis man’s
Sus­pendue au pla­fond une man­nequin des années
20 leur jette un regard canaille
Non loin d’un clap de film
Non loin d’un lan­dau dégarni
Non loin des assi­ettes peintes et des clés des cham­bres closes
Mais où est le bébé
L’hor­loge anci­enne a sor­ti ses rouages
Les filles s’esclaffent
Pas dans le tiroir à maman
Elles ont des pilules toutes prêtes
Et des étoiles d’en­cre sur les chevilles

On s’é­goutte sur le rivage

 

 

 

 

Matin

 

Le vis­age
Rayure
Sur les joues des draps
Les cheveux ras
Rayure des rêves
On som­meille dans un ray­on de lumière
Rayure du réveil
On se ren­dort puis se réveille
Se lève
Enfile ses habits ajuste ses bretelles
Rayures rayées
Boit son café y trempe
Des oiseaux railleurs

Une main sur son cha­peau bar­ré de feutrine
On part
Son ombre col­lée aux bar­res d’immeuble
De la brume froide dans les bronches
On va vers
Des forêts bar­rées rayées brulées
Et on desquame et panse et soigne les bois noirs jusqu’à la découpe des rochers
Jusqu’à la bar­rière infranchissable
Plus tard on revien­dra des bar­res de bois sur ses épaules
Y construire
Des nichoirs bar­i­olés ou des barricades

 

 

 

 

 

De tra­vers

 

L’hiv­er se fane
Effroi et petits mouchoirs
Le silence s’aiguise de légères pertes
On se sent à fleur d’eau
On avale
Les lys mêlées entre nos doigts brossés d’eau calvaire

Dans la bas­sine d’eau croupie le corps se fripe
Le silence se dilue
Des anguilles frétil­lent sous les doigts engourdis
Des mimosas éclosent

Tout autour la glace se fendille
On se fend d’un sourire
Frappe-moi si tu peux
Tu frappes
Le pot à lait dégouline de blanc sur le gris pro­fond du puits
On avale
La peau du lait avec des plis

Nos paupières s’entrouvrent
Les flo­cons glis­sent sur les carreaux
La robe de mar­iée dépasse de l’armoire ouverte
Un tir
On a le corps parsemé de salves odorantes
On avale
La pluie détri­cote le bon­net blanc des toits
La blouse s’effiloche en jours maussades
On avale une puis deux
Tartines qui empes­tent le moisi
Les bou­tures du spleen sur­gis­sent sous les cica­tri­ces roses
Immo­bil­ité de nos mains moroses
Les pieds nus givrés

On se propulse vers des jours vides
Un cil sur une joue grise
Un arbre dévêtu
Des ailes vibrent sous la chemise dans l’entrelacs des draps peignés
On est à la pour­suite d’un lièvre gangrené
On incise le monde
On le col­ore de bacilles
Un enfant pleure
Nuages bas
On ouvre
La bouche
On déglutit
La mer
Blanche fer­raille ou grise mistral 
Elle crache des mou­ettes dans le ciel radiographique
Humérus Fémurs Tibias

La robe de moire nous lacère
Nous con­fine dans un calme isoloir
On avale
Le poi­son de l’amande amère et deux poussières
Les voiliers n’en­vahissent plus la sur­face libre
L’eau s’étiole sur la toiture
Des flocs dans la bas­sine dessi­nent un sys­tème cos­mique temporaire

On avale
La grise mine du ciel blanc qui s’éclaircit de ruti­lantes dorures éblouis­sant le monde
Empli de cages de cris
On avale
Le papi­er mâché à la machette

On est nue
Rien à perdre
Tout à irradier
L’arbre se grandit de jeunes pousses
On rétréc­it dans une soli­tude inerte

Assise sur le banc de bois lâché du bastringue
Dans le vent affolé
On attend la trans­for­ma­tion des nuages en encre pâteuse
Les champs dorés en blondeurs hir­sutes pour longer les voies fer­rées les ter­res brûlées de béton
Et peu­plées de grues mécaniques 

On avale
Ton par­fum rance
La résine des pins maritimes
La terre molle comme un bis­cuit trem­pé dans du lait chaud
L’écrevisse améri­caine invasive
Les herbes folles des vallons
Les ter­rains vagues
Le chien qui aboie

On ravale
Son cri dans le champs des possibles

 

 

 

Présentation de l’auteur

Muriel Quesne

Née en 1968, elle étudie le ciné­ma, la pho­togra­phie et la pein­ture. Après l’écri­t­ure et la réal­i­sa­tion de courts-métrages, elle se met à écrire des nou­velles et de la poésie. En 2012, elle pub­lie à compte d’au­teur Errances (poèmes et pho­togra­phies) puis une nou­velle Tri­cots de pier­res anguleuses dans le mag­a­zine Muze. Elle se met aus­si à écrire pour la scène Les dis­pari­tions (lec­ture à trois voix, une con­tre­basse et un chant). Elle pub­lie aux Edi­tions Le Frau : Tout part peut-être et Les dos noirs, dans la revue FPM, Lignes de pas­sage. En 2018, elle obtient un Mas­ter 2 de Recherche et Créa­tion lit­téraire à L’U­ni­ver­sité d’Aix-Mar­seille autour de l’écri­t­ure théâ­trale poé­tique. Actuelle­ment, elle finit d’écrire un recueil de poésie Echard­es et cail­lots, deux pièces de théâtre Fast­food et Les affamés. En col­lab­o­ra­tion avec le col­lec­tif Et autres choses inutiles (www.etautreschosesinutiles.com) qu’elle a créé avec d’autres poét­esses en 2017, elle lit régulière­ment des P.L.O.C : Per­for­mances Lit­téraires pour Oreilles Con­tem­pla­tives. Elle sera en rési­dence d’écri­t­ure virtuelle sur le site des Edi­tions Le Frau, d’avril à juin 2020 : editions-du-frau.jimdo.com.

 

 

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

Muriel Quesne, Des lignes et des tas

Tasse­ment   On se voit Debout Avec des bâtons Dans le vide                                                                Sinon quoi      Sur les nœuds des arbres Et les moignons blan­chis à faire cra­quer les branch­es mortes […]

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