> Óscar HAHN, Peine de vie et autres poèmes

Óscar HAHN, Peine de vie et autres poèmes

Par | 2018-02-26T02:26:38+00:00 1 mars 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

 

 

Par quoi com­men­cer ? Sans doute par l’éditeur (Cheyne) qui per­met, dans cette col­lec­tion « D’une voix l’autre », que l’on accède en bilingue à cette poé­sie venue de l’étranger, col­lec­tion diri­gée par Jean-Baptiste Para. Ensuite saluer le tra­vail de la tra­duc­trice, Josiane Gourinchas, qui signe la très belle pré­face de cet ouvrage remar­quable per­met­tant donc aux non-his­pa­ni­sants de décou­vrir en fran­çais cet immense poète chi­lien qu’est Óscar Hahn. La tra­duc­tion est un tra­vail pour lequel j’ai le plus grand res­pect ; sans elle, je n’aurais lu ni Pavese, ni Rilke, ni Juarroz…

Je me suis pen­ché avec atten­tion sur cette tra­duc­tion. S’il est vrai que les vers simples de Hanh, sans bizar­re­ries gram­ma­ti­cales, laissent sup­po­ser une plus grande faci­li­té que beau­coup d’autres, dans leur trans­crip­tion dans la langue de Molière, il n’en demeure pas moins que le choix du mot exact, de l’expression, de la tour­nure par­fois légè­re­ment dif­fé­rente de l’original, sont les outils du tra­duc­teur, révé­lant sa capa­ci­té à inves­tir le texte de départ, son état d’esprit, et à le res­ti­tuer dans une mesure poé­tique égale. Josiane Gourinchas a pro­duit là une très belle tra­duc­tion, qui ne s’éloigne qua­si jamais du poème ini­tial – lorsqu’elle le fait, très rare­ment et imper­cep­ti­ble­ment, c’est pour conser­ver le rythme et la flui­di­té du vers, tout en en pré­ser­vant aus­si l’esprit. Ainsi, « Me lamen con sus len­gas /​ dimi­nu­tas y ento­nan /​ una can­ción des­co­lo­ri­da » devient : « Ils me lèchent avec leurs petites /​ langues et ils entonnent /​ une chan­son grise ». Rien à lui repro­cher donc, tout au contraire !

Venons-en main­te­nant à ce chef d’œuvre – je dis bien ! – qui ras­semble une cin­quan­taine de poèmes denses, lim­pides, dénués dans leur majo­ri­té de toute ponc­tua­tion. Des strophes le plus sou­vent brèves les consti­tuent, don­nant à voir un décou­page net et pré­cis, qui est celui du décou­page séman­tique, rien de tara­bis­co­té ou d’inutilement expé­ri­men­tal. Clarté et sim­pli­ci­té semblent les maîtres-mots, tant dans la mise en espace du poème que dans son conte­nu.

« Je dois ramas­ser mes décombres
leur don­ner la forme humaine qu’ils avaient
et aller de l’avant

Que je n’aie pas de braises dans les yeux
ni de nuages de fumée noire dans l’âme

Quelques cica­trices
Par-ci par-là sont accep­tables

Pour le reste reje­ter la dou­leur der­rière soi
net­toyer ses cendres
et pour­suivre son che­min »

Chaque poème a un titre. Celui-ci s’appelle Après l’incendie. Pas besoin d’exégèse com­pli­quée pour y entendre l’allégorie. Avec le coup d’état du géné­ral Pinochet en 1973 et l’instauration d’une dic­ta­ture mili­taire, qui arrê­te­ra arbi­trai­re­ment, tor­tu­re­ra, empri­son­ne­ra, fera dis­pa­raître, Hahn, comme beau­coup d’autres vic­times de la junte, subi­ra le trau­ma­tisme des geôles chi­liennes de cette sinistre époque. Mais jamais, il ne l’évoque aus­si crû­ment, de rares allu­sions, comme dans le poème pré­cé­dent, y sont faites – encore faut-il connaître son his­toire – et il garde une pudeur exem­plaire vis-à-vis de ces années d’emprisonnement et de tor­ture psy­cho­lo­gique qu’il subit. Il sou­haite d’ailleurs tour­ner la page, d’une cer­taine façon, « net­toyer ses cendres /​ et pour­suivre son che­min »

Ce n’est pour­tant pas un hasard si le poème qui ouvre le livre s’intitule La mort est assise au pied de mon lit. Cette mort, décrite comme un per­son­nage, a sans doute  déjà ten­du les bras à l’auteur, quand il fut arrê­té, enfer­mé et qu’on lui annon­ça qu’on le fusille­rait le len­de­main. Elle est tou­jours là, comme elle peut être auprès de tout un cha­cun dès qu’on songe à elle : « Cette mort obs­ti­née s’est échauf­fée à mon contact /​ et vou­drait me lais­ser sans suc comme une figue sèche » mais le poète ne se laisse pas faire, essaie de la chas­ser. « A pré­sent elle dit qu’elle veut se cou­cher près de moi /​juste pour dor­mir, que je ne m’inquiète pas. Par égard je me tais car je connais sa mau­vaise répu­ta­tion. » Grande force assu­ré­ment de ce poème que d’allier acces­si­bi­li­té du pro­pos, humour, évo­ca­tion de la mort – l’auteur n’en a pas une peur obses­sion­nelle mais on croise régu­liè­re­ment son ombre au détour d’un poème, il l’interpelle, la sait tapie, à l’ouvrage  : « On sent le temps qui glisse sur la peau /​comme s’il était une langue de chat […] On sent ses crocs poin­tus : /​ et tout ce qu’il reste de nous /​ce sont les reliefs d’un fes­tin silen­cieux » ou encore « Le cours de la vie dévie : change de direc­tion et s’engage sur un che­min d’erreur /​ il entre par une porte qu’il n’avait pas pré­vue /​ et n’en res­sort pas […] Quelqu’un sait-il ce que pense l’eau /​ la terre, l’air, le feu ? /​/​ La mort est le cin­quième élé­ment ». Un der­nier exemple dans ce flirt avec la méta­phy­sique : « Non je ne suis pas le nageur d’Héraclite /​ Je me baigne tou­jours dans le même fleuve /​ Et si ce fleuve va se jeter dans la mer /​ qui est la mort /​ là-bas je m’en vais avec lui /​ Parce que moi je suis le fleuve /​mais aus­si la mer »

La ques­tion phi­lo­so­phique, sans emphase mais en fili­grane, pointe en dehors de cette seule pro­blé­ma­tique de la mort ; bien sûr, ce que l’on pour­rait essayer d’enfermer dans les concepts de temps, de mémoire, d’identité et tant d’autres, mais les poèmes ne sont jamais la table de dis­sec­tion de ces concepts, plu­tôt des pay­sages aux mul­tiples lec­tures pos­sibles dans les­quels ils s’inscrivent avec jus­tesse et dis­cré­tion : « Le pré­sent est le lieu où j’habite /​ la mai­son qui est la mienne », « Dans ce miroir accro­ché /​ dans le cabi­net de toi­lette de ma chambre /​ elle s’est coif­fée une nuit /​ et ensuite elle s’en est allée pour tou­jours /​/​ Maintenant je me demande si son image /​ n’est pas res­tée cap­tive dans le miroir /​ comme la jeune fille qui se coiffe /​ dans le tableau de Renoir », « Où que je veuille aller /​ où que je veuille me dépla­cer /​ rien ne va se pas­ser /​ rien ne va chan­ger /​ car c’est moi-même que j’emporte avec moi ». Pour autant, le poète est atten­tif au monde, aux autres. Il sait dire, non sans une forme de mélan­co­lie, certes, ce pay­sage d’hiver à Iowa City (lieu de son exil où il est deve­nu pro­fes­seur de lit­té­ra­ture lati­no-amé­ri­caine) :

« L’hiver traîne les pieds sur la neige
et n’arrive jamais à la porte de sor­tie

Des arbres ébou­rif­fés
comme Francine à huit heures du matin

Le prin­temps picote l’œuf de l’intérieur
mais n’arrive pas à bri­ser la coquille »

Et lorsqu’il regarde autour de lui, c’est le regard d’un homme enga­gé qui, à tra­vers les énon­cés les plus sobres qui soient, dénonce la cruau­té et le cynisme de ce monde. Par exemple, dans le poème Portait d’une famille ira­kienne :

« Le père au tur­ban
et à l’épaisse mous­tache noire
les bras croi­sés
A sa gauche l’épouse
avec son abaya bro­dée
et son voile blanc
Ahmad et Zainab
les deux jeunes enfants
se tenant la main
Les grands-parents assis
dans un fau­teuil d’osier
Tous en train de sou­rire
depuis une pho­to à demi rous­sie
trou­vée dans les décombres
de leur mai­son
après le bom­bar­de­ment »

Ou dans Famille amé­ri­caine :

« Des parents blancs et blonds
aux yeux bleus

visitent Disneyland avec leurs enfants
aux traits arabes ou asia­tiques

On bom­barde Hanoi
On bom­barde Bagdad
On bom­barde Kaboul

Mais eux empreints de com­pas­sion
adoptent les orphe­lins »

Mais l’autre, ce peut aus­si être la femme aimée, « J’ai ache­té des draps rouges /​ de l’étoffe la plus douce /​/​même si je sais qu’ils ne peuvent riva­li­ser /​ avec la dou­ceur de ta peau », la dou­leur de la sépa­ra­tion et le manque, « Mon amour /​/​ bien des choses /​ auraient pu se pas­ser en août /​ mais elles ne se pas­se­ront pas », « Notre navire s’est fra­cas­sé contre les récifs /​/​ Nous avons essayé de fran­chir le cap de Bonne-Espérance /​ mais le gou­ver­nail s’est mis à tour­ner comme un fou ». Cette soli­tude fait écho à celle, plus pro­fonde et défi­ni­tive : onto­lo­gique. Ainsi, évo­quant les morts par mil­liers des atten­tats, de la guerre ou des catas­trophes natu­relles, Óscar Hahn ter­mine son poème par ces ter­ribles mots :

« Tous ces défunts si nom­breux
ne sont pas moins seuls
que le vaga­bond qui a expi­ré
sous un pont
avec  pour seule com­pa­gnie
la rumeur du fleuve »

Le fleuve conti­nue­ra certes sa rumeur, lorsque nous-mêmes seront empor­tés vers l’absence abso­lue. J’aime à croire qu’à tra­vers cette rumeur quelques-uns per­ce­vront, comme un tin­te­ment, les mots d’ Óscar Hahn.