Très émouvant recueil de Parme Ceriset, Amazone d’outre-monde, Entre la mort et l’extase, avec une préface de Jean Azarel.
« Je marche outre-monde ». C’est précisément par ces mots que débute l’ouvrage. « Outre-monde », c’est-à-dire dans, ou plutôt vers un lieu situé « hors du monde » (pour reprendre l’expression de Baudelaire), à l’écart des convulsions de notre époque âpre et chaotique « où la violence flambe ». Un lieu indéfini, multiple et atemporel, vers lequel cheminer en se frayant un passage à travers la réalité du temps présent. Cette réalité que la poétesse perçoit avec la lunette de son imagination mais surtout par le prisme d’une extrême lucidité née d’une sensibilité à fleur de peau, elle qui, depuis l’enfance, « fixe Thanatos dans les yeux », ayant frôlé la mort à cause d’une maladie rare dont elle a été sauvée par une greffe des poumons à l’âge de 29 ans. Sachant « lire à travers les écorces », Parme Ceriset possède ainsi le don de voir le cœur même de « toutes les composantes du vivant ». Et de restituer celles-ci au fil de poèmes qui bâtissent un univers certes peuplé de figures légendaires (essentiellement issues de la mythologie grecque) mais reflétant sans fard la matière intime du réel. Un réel mis à nu, dont se dévoilent ici la chair frémissante et l’authentique visage, que l’on contemple comme dans un miroir.
Un visage d’abord tourmenté, grimaçant. « Il fait un temps de guerre », écrit l’auteure dès la première page du livre, qui s’ouvre sur l’évocation presque hallucinée d’un monde aux allures d’« enfer chauffé à blanc » rappelant Dante : « Des grêlons d’albâtre mitraillent l’alpage. / Les taillis carbonisés / gémissent dans le souffle des haines. »

Parme Ceriset, Amazone d’Outre-monde, Entre la mort et l’extase, préface de Jean Azarel, Tarmac Editions, 2025, 68 pages, 15,00 €.
Une vision extralucide — et quelque peu fantasmagorique — d’une ère post-désastre qui glace les os : « L’odeur de la pourriture / s’imprègne dans mon sang », écrit encore Parme Ceriset. Véritable apocalypse, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire au sens d’une révélation, ce livre nous donne avant tout à voir ce que nous ne savons ou ne voulons pas regarder en face — à commencer par la plaie béante qui défigure notre planète sous les coups d’une folie destructrice sans nom : « L’humus souffre. / Ses larmes humectent l’herbe sous mes pieds. / On a imprimé des meurtres sur sa peau, / le chiendent de la cruauté s’y est enraciné. » Il en faut de la force d’âme, du courage intellectuel, pour affronter et qualifier sans faux-semblant ce à quoi la plupart n’osent se confronter, à savoir la décrépitude de notre civilisation et la maltraitance infligée par celle-ci à la nature. Pour se plonger au cœur du monde des signes secrets que nous envoie désespérément le réel dans l’espoir qu’un poète les décryptera, se fera le porte-parole de ce qui est sans voix, le porte-voix du silence.
Car Parme Ceriset n’oublie pas qu’en plus d’être poétesse, elle est médecin : « Me relevant d’un bond / d’entre les corps devenus ombres, / je me penche vers les blessés gisant à mes côtés, / rince leurs plaies à l’eau argileuse, / les panse à la gomme de sapin ». Même de façon métaphorique, on devine là le soin qu’elle s’est vouée à apporter aux maux d’une humanité en souffrance : « Soigner les corps et les âmes, / apposer des mains de chamane / sur les congères figeant les êtres / dans les geôles glacées ». C’est ici que s’opère le retournement salutaire : ce qui sauvera — peut-être — le monde de l’effondrement total, c’est, d’abord, l’attention de chacun à l’autre, au réel, la main et les mots tendus en un même geste vers ce qui est là, palpitant sous nos yeux, n’attendant que d’être choyé et nommé. Progressivement, le visage du monde que nous donne à contempler Parme Ceriset au fil des pages en devient plus apaisé, voire radieux, inondé des « lueurs de l’aube », du « halo de joie blanche » qui le baigne une fois dissipées les « brumes sépulcrales » de la nuit. Visage dont Parme Ceriset ne cesse de déchiffrer les traits, les effleurant de sa paume, les yeux clos, pour mieux en ressentir les rides comme le grain de la peau et les bercer de sa voix.
Parme Ceriset semble ainsi traverser la réalité sur la pointe des pieds, à pas de loup, « les sens à l’affût du moindre bruit, / du moindre mouvement ». Fine silhouette avançant « en équilibre entre deux mondes », au milieu des ruines et des paysages en fleurs, la « peau déchirée aux ronces des chemins ». « Âme de fauve, corps de coquelicot », elle reconnaît ce qu’elle cherche au moment même où elle le trouve dans « la clarté vive de la rivière » ou « sur la ligne des crêtes ». Son ombre au sol ou sur les murs est courbée par les vents de l’existence mais jamais ne s’envole, maintenue sur la page du monde par la force même de sa démarche poétique et les traces d’encre qu’y laisse le sillon de ses phrases. Elle y écrit son nom à la pointe de sa plume, parsemant ça et là des mots qu’elle « sculpte […] à l’encre de passion » et qui nous montrent le chemin, nous guidant « dans les catacombes de notre in-humaine condition ». Des mots, surtout, qui nous indiquent la marche à suivre pour se rapprocher des autres et de soi, afin de nous sentir, chacune et chacun, profondément rattachés « à une source intemporelle, immémoriale, au mystère du souffle qui unit les êtres ». Oui, l’écriture de Parme Ceriset nous donne une raison de continuer sur la voie du sens et, en cela, nous aide à vivre. La poésie étant pour elle ce qui « ajoute une intensité supplémentaire à l’existence » jusqu’à « l’étincelle mystique » (dans l’acception d’un « mysticisme à l’état sauvage »). Elle qui, inlassable voyageuse intérieure, « arpente les pierriers / des Hauts-Plateaux de l’âme / là où le soleil fou brûle tous les Icares ».
Car la poésie de Parme Ceriset est avant tout une double affirmation, voire une double incantation. Celle, d’une part, d’écouter le cri de l’âme blessée du monde pour le traduire en chant de consolation et de lutte. Celle, d’autre part, de rechercher sans cesse « l’extase », ce sentiment de plénitude que procurent la contemplation de la beauté du réel et, par moments, la rencontre amoureuse. Cosmique et sensuelle, voire érotique (« Enivrée de toi, assoiffée de ta fougue / je saisis ton mât brûlant, bondis, te dévore »), à la fois lyrique et épique, la poésie de Parme Ceriset est ainsi, fondamentalement, « un acte de résistance contre le non-sens et la mort ». Nous avons bel et bien affaire ici à une poétique de la résilience (« Je reviens de la Nuit »), du combat « humaniste » pour un monde plus juste où faire « triompher l’espoir », mais aussi du désir charnel comme de la ferveur mystique — « l’état de poésie » étant pour l’auteure cette connexion intime à l’univers dans « la sensation d’un absolu immense et hors d’atteinte ». Cela sans naïveté aucune, tant demeure prégnante de bout en bout du livre la conscience aiguë de la fragilité de toutes choses (« Le sang, dans mes tempes / bat la mesure de l’éphémère ») et du péril sourd des « nappes de poussières brunes / qui menacent d’engloutir toute la lumière ».
« Guérisseuse » des corps guérie par le corps d’un autre, médecin des âmes sauvée par l’âme du monde, « guerrière » défiant la domination ancestrale des hommes — à la façon des Amazones, ces antiques combattantes scythes mentionnées par les Grecs —, poétesse de la sororité dénonçant sans relâche le sort des « femmes-gibiers » aux « dos lézardés de blessures », « Aphrodite sereine » ayant « l’Amour en équipage », Parme Ceriset nous offre ainsi un véritable bain de jouvence, comme une parenthèse salvatrice dans le marasme des temps présents, « entre menace du gouffre / et pulsion de vie ». On ressent une profonde émotion à la lecture de ces pages où se joue quelque chose de sacré — au sens profane du terme — comme l’immémorial combat du jour et de la nuit, de la vie et de la mort, je n’ose dire du Bien et du Mal tant ce dualisme manichéen ne rend absolument pas compte de la subtile complexité de cette poésie ni de l’écriture toute en nuances de l’auteure aux mots « de glace et de feu mêlés ».
Bravo aux éditions Tarmac pour la publication de ce recueil empreint d’une intense et douce lumière d’outre-ténèbres.
Extraits d’Amazone d’Outre-monde, Entre la mort et l’extase de Parme Ceriset :
Je marche nue sur les plages du Temps
drapée dans l’écume rougie de naufragés,
trempée de voix dissoutes, étreintes et souffrances.
Je fends la mer, l’ombre amère,
me mêle aux fantômes des noyés
dans la rumeur mugissante du ressac.
Je marche libérée de tout carcan,
du souvenir des peaux glacées,
des yeux enfuis dans des trous noirs.
Je marche en étoile rendue à l’univers
le soleil dans les mains,
emplie d’une joie nouvelle
à poser sur les plaies au détour des chemins
Je marche en Amazone chevauchant la tempête
en chamane des mots
et j’apaise les êtres
pour les rendre à l’éther
libre des soirs d’été. (p. 42)
***
Nous sommes de la Terre et du souffle de vie,
femmes-lumière de tout temps soulevées
par les tempêtes et les marées,
debout devant l’infini.
Nous sommes ce qui lutte et renaît,
l’aube radieuse après le gouffre,
l’eau vive surgissant, indomptable
de la roche où elle fut enfermée.
Nous sommes des nuits ardentes, immémoriales,
Nous sommes des météores et de tous continents,
unies dans une seule chair, un seul sang
s’écoulant de flamme en flamme,
d’être en être. (p. 49)
Présentation de l’auteur
- Parme Ceriset, Amazone d’Outre-monde, Entre la mort et l’extase - 6 janvier 2026















