> Philippe Leuckx, Comme un devoir d’offrande

Philippe Leuckx, Comme un devoir d’offrande

Par |2018-05-05T19:18:10+00:00 5 mai 2018|Catégories : Philippe Leuckx, Poèmes|

1

Reclus, l’enfant veille, absor­bé par le sombre. Le cagi­bi ombreux est un pur refuge. il y voit par­fois rayon­ner les rémiges de son âme comme autant de par­ti­cules vivent. Aura-t-il seule­ment rêvé ? Ou semé de mots le doute né du noir ?

L’enfant veille en moi, sa troupe de syl­labes toute prête à ser­vir. Les mots n’ont jamais peur du noir ni les rythmes du bat­te­ment régu­lier que l’obscurité douce rend plus vifs.

 

2

Dans son enceinte de paille, l’enfant, secret, veille au menu des plus petites choses. L’aire souffle. La grange ordonne le monde. C’est un uni­vers de par­ti­cules qui s’élèvent comme des mots. Il observe sans regar­der. il pense sur­tout au silence qui s’émiette sous lui, autour de lui, dans l’embrasement du jaune.

L’heure est sans nom pour qui serre l’heure en gros blocs com­pacts.

Elle freine l’esprit. Elle arrête les petites mains qui gigotent.

La paille sent l’offrande d’un champ. Il se sou­vient aus­si qu’à cou­rir dans la mois­son close, au sein des éteules, lui étrille les petites jambes.

Pour l’heure, dans son enceinte, il pense.

 

3

On ne voit pas la rue ni la grange ni l’enfant qui a goû­té au ciel sans dépla­cer ses étoiles.

Le plus sombre de son temps, il creuse en lui des espaces.

Il tisse sous le pis des vaches la paille dont il se repo­se­ra quand le rêve passe le mur de sa chambre.

Il va sur le che­min des morts égayer quelque tombe avec le buis des mots et la langue tra­ver­sière.

Il ne sait presque rien sauf dans les plis des blés la fer­veur des mois­sons.

Jamais il ne s’aère plus que du seul bruit du vent lorsque l’étable cogne et que les seaux en fer blanc secouent la mousse des fatigues.

Parfois, il revoit sans s’éblouir la lune des pauvres jours.

pour Françoise L. et pour Angèle P.

 

 

4

Les fêtes sur la place com­mu­nale étaient por­tion congrue : quelques tirs à pipes, quelques balan­çoires sous le tilleul indé­mo­dable.

A bien tirer au fusil sur des tiges métal­liques recou­vertes de papier, on gagnait qui une pho­to dénu­dée de BB, cou­verte de ses seuls che­veux blonds (on était en 1962 ou 1963), qui un jouet en plas­tique qui serait bien vite reje­té.

L’enfant était malade comme un chien à vou­loir faire de la balan­çoire plus haut et il lui fal­lait à chaque fois vomir tout son saoul.

La place, il est tou­jours ques­tion de place dans les récits d’enfance, est vide.

L’enfant est mort, il y a long­temps, devant son ancienne école ; l’enfance se balance, se balance jusqu’au creux des ruelles qui partent de la place et s’enfoncent dans le pas­sé.

pour Gil J.

 

5

Un jour de plus à mettre

Une ban­de­lette

Autour de notre cha­grin

 

6

Qui vient là sou­dain dans mon sang comme un poème qui ouvri­rait ses mains sans faire tom­ber de cendres ?

L’enfance s’assoupit dans une herbe fer­tile.

Le cœur à regret puise les mots avec une pelle toute déchi­que­tée qui les laisse filer.

La neige vient sou­vent, et la pluie, et les larmes, mouiller d’ombre la plus petite lumière.

 

7

On n’en croyait pas ses yeux, plein de larmes.

Les crues avaient empli les cœurs, et les jar­dins, et toutes les alertes avaient eu beau jeu, Marne, Yonne, Seine ne for­maient plus en cer­taines zones décou­sues que de larges bas­sins d’eau qui avaient tout cou­vert jusqu’aux plus simples sou­ve­nirs, mêlant pho­tos, bar­rières, plas­tiques, troncs d’arbres, jouets d’enfants désos­sés, pelures des rives, jaune sale des limons arra­chés.

On voyait le matin, après le désastre, quelque pêcheur ten­tant de retrou­ver la rive, un enfant ramas­ser avec son père qui l’éloignait des rats quelques détri­tus à four­rer dans un sac.

Le ciel n’était plus le ciel, et la mémoire débor­dait de tout ce que les pauvres gens avaient per­du, murs, lisières, confort, habi­tudes des tra­cés, comme une sou­ve­nance éper­due, débon­dée.

 

8

On est sous tant de couches qu’on se cherche sans bras, presque sans voix. Le temps ce linge pesant a trop sou­vent pesé sur la pulpe des pau­pières. On a vécu sans doute comme d’un oubli moins pur.

Tant de noms venus nous cares­ser d’enfance !

Et puis les mots ont tout enfoui de ce désir qui frôle le nomade et son cours. Peu de sable sinon. Peu de sang sans cou­ture.

On vit d’ombre, s’entend.

Quand il fau­dra heur­ter les plus sombres marches, il y aura un peu d’air pour faire fi de l’effroi, un peu de baume sur les mains du temps.

 

 

9

Lèpre

 

On est la lèpre

pour le genre sain

la cre­vasse

si c’est plaine

la bure pour cacher le moi­neau

la drôle de véri­té sans demeure probe

dans l’interdit

la sombre rumeur

celle dont on coud les poches

dans l’opprobre

on migre à recu­lons

comme l’être

 

10

Je vais jusqu’au bord de ma tris­tesse

pour boire

je sais que chaque vers tisse

un peu plus

cette espèce de conso­la­tion fade comme l’herbe

je vais vers le jar­din en quête d’eau

pour essayer une larme

moins vive

qui coupe moins la ride.

 

11

L’oubli com­ment ne pas

l’avoir éprou­vé

sou­vent

on a quit­té le bord

on a sen­ti la marge

on s’est trom­pé pour soi pour vous pour l’autre

on a cru à une sourde

menace

qui ne vouait pas de coup

à cette audace de vivre

L’oubli je le ramasse

à chaque coupe de ciel

je l’éteins je l’étreins

d’un seul vers

de beau temps

sur la fenêtre

je passe le plus clair de ma tempe

à réflé­chir pour rien

pour la mémoire obs­cure

d’une non­cha­lance éparse

au tra­vers de la nuit

on m’oubliera pour sûr

je ne crains rien

dans le gar­ni enfoui des vieux livres qu’on froisse

par­fois il est un vers qui sou­rit qui gri­mace

entre deux pous­sières

cette seule image vit rit

au fron­ton de l’oubli

je ne crains rien

le sou­rire du vent a très sou­vent souf­flé

sur la buée

du temps

(12 février 2018)

 

12

Pour l’ami Armand Guibert (1906-1990) :

Vers le soir vers la ville

— —  —  —  —  —  —  —  —  —  —  — -poème

 

à force d’écouter dans le noir

la lumière se frôle

à tra­vers les terres

habi­tées”

quand aux ter­rasses du soir

viennent boire quelques étoiles

ou quelques éteules d’une mer de blé

quand les apôtres s’enivrent

loin des soli­tudes

et qu’un vin âpre s’esseule

dans les jarres

à tra­vers quelques âmes

c’est tout le peuple qui s’élève

dans le mur­mure des colombes

dont le gris s’agrège au sombre étal

des lampes mur­mu­rantes

et par­fois l’oiseau du cœur chante

vers le désert

et appelle des vœux de pain

de par­tage et de ciel

(same­di 3 mars 2018)

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