> Pierre Gondran dit Remoux, La Grande Guerre, extraits

Pierre Gondran dit Remoux, La Grande Guerre, extraits

Par |2018-12-07T20:17:41+00:00 4 décembre 2018|Catégories : Pierre Gondran dit Remoux, Poèmes|

La terre

 

La terre n’a plus ni de haut ni de bas

Tous hori­zons mor­ce­lés et retour­nés

Par le soc rou­lant des obus

 

La terre n’a plus ni de haut ni de bas

Les corps gon­flés en émergent tels les fruits hor­ribles

Du bêchage métho­dique

Par le tran­chant de l’acier

 

La terre n’a plus ni de haut ni de bas

Nulle strate, nul temps, nul ordre

Terre au pas­sé effa­cé et au pré­sent déchi­ré : la mort s’étale sans borne

Où les crânes des uns sub­ductent les crânes des autres

 

Dans la boue

 

L’homme creuse de ses mains

L’argile froide

Et dégage son visage

Pâle et pla­cide

 

Il est mort mais se ras­semble

Un fémur ici, une che­ville là

Il est mort mais se ras­semble

Une pom­mette là, un doigt ici

 

L’homme creuse de ses mains

L’argile froide

Et dégage un visage

Qui lui ordonne de ces­ser

 

Il est mort mais se ras­semble

Sous les cris jaloux des autres morts

Dispersés dans la boue

Qui hurlent seuls dans la nuit

 

Les fantômes

 

Les fan­tômes qui jaillissent des trous d’obus

Sont main­te­nant trop nom­breux pour me faire peur

Régiments entiers de dis­pa­rus

Qui errent entre les lignes

 

Je les vois le jour, figures grises démem­brées sou­le­vées par la poudre noire

Je les vois la nuit, halos pâles et fugaces vire­vol­tant dans les défla­gra­tions

 

Les fan­tômes qui jaillissent des trous d’obus

Sont main­te­nant trop nom­breux pour te faire peur

Régiments entiers de dis­pa­rus

Qui errent entre les lignes

 

Tu m’y vois le jour, accom­pa­gnant les plus intré­pides

Tu m’y vois la nuit, conso­lant les incré­dules

 

Le chapiteau

 

Ma tête gigan­tesque et évi­dée

Est comme un cha­pi­teau posé dans la clai­rière

 

Une longue colonne d’estropiés

Y pénètre par l’orbite

 

Leurs lamen­ta­tions résonnent

Sous ma voûte crâ­nienne

 

Ils res­sortent en ram­pant

Par ma tempe écla­tée

 

Et s’éloignent en clau­di­quant dans la forêt

 

Cortex

 

Ils se tiennent debout dans le champ noir

Une blanche absence der­rière leurs yeux apeu­rés

 

Ils ont per­du la rai­son

Emportée dans l’ombre par le fra­cas

Détachée d’eux, arra­chée au loin, vire­vol­tant dans la poudre

 

Ils ont per­du la rai­son

Comme ces arbres ont per­du leur écorce

Dénudés par le souffle des défla­gra­tions

 

Qui se tiennent debout dans le champ noir

Troncs blancs et fen­dus, étê­tés

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