La terre

 

La terre n’a plus ni de haut ni de bas

Tous hori­zons morcelés et retournés

Par le soc roulant des obus

 

La terre n’a plus ni de haut ni de bas

Les corps gon­flés en émer­gent tels les fruits horribles

Du bêchage méthodique

Par le tran­chant de l’acier

 

La terre n’a plus ni de haut ni de bas

Nulle strate, nul temps, nul ordre

Terre au passé effacé et au présent déchiré : la mort s’étale sans borne

Où les crânes des uns sub­ductent les crânes des autres

 

Dans la boue

 

L’homme creuse de ses mains

L’argile froide

Et dégage son visage

Pâle et placide

 

Il est mort mais se rassemble

Un fémur ici, une cheville là

Il est mort mais se rassemble

Une pom­mette là, un doigt ici

 

L’homme creuse de ses mains

L’argile froide

Et dégage un visage

Qui lui ordonne de cesser

 

Il est mort mais se rassemble

Sous les cris jaloux des autres morts

Dis­per­sés dans la boue

Qui hurlent seuls dans la nuit

 

Les fantômes

 

Les fan­tômes qui jail­lis­sent des trous d’obus

Sont main­tenant trop nom­breux pour me faire peur

Rég­i­ments entiers de disparus

Qui errent entre les lignes

 

Je les vois le jour, fig­ures gris­es démem­brées soulevées par la poudre noire

Je les vois la nuit, halos pâles et fugaces vire­voltant dans les déflagrations

 

Les fan­tômes qui jail­lis­sent des trous d’obus

Sont main­tenant trop nom­breux pour te faire peur

Rég­i­ments entiers de disparus

Qui errent entre les lignes

 

Tu m’y vois le jour, accom­pa­g­nant les plus intrépides

Tu m’y vois la nuit, con­solant les incrédules

 

Le chapiteau

 

Ma tête gigan­tesque et évidée

Est comme un chapiteau posé dans la clairière

 

Une longue colonne d’estropiés

Y pénètre par l’orbite

 

Leurs lamen­ta­tions résonnent

Sous ma voûte crânienne

 

Ils ressor­tent en rampant

Par ma tempe éclatée

 

Et s’éloignent en claudi­quant dans la forêt

 

Cortex

 

Ils se tien­nent debout dans le champ noir

Une blanche absence der­rière leurs yeux apeurés

 

Ils ont per­du la raison

Emportée dans l’ombre par le fracas

Détachée d’eux, arrachée au loin, vire­voltant dans la poudre

 

Ils ont per­du la raison

Comme ces arbres ont per­du leur écorce

Dénudés par le souf­fle des déflagrations

 

Qui se tien­nent debout dans le champ noir

Troncs blancs et fendus, étêtés