> Ping-Pong : Baudelaire, nouvelle traduction versifiée en anglais (Australie) par Jan OWEN

Ping-Pong : Baudelaire, nouvelle traduction versifiée en anglais (Australie) par Jan OWEN

Par | 2018-02-18T00:33:29+00:00 20 février 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

La rubrique Ping-pong vous pro­pose ce mois-ci de lire l'analyse consa­crée par Judith Bishop à la récente tra­duc­tion ver­si­fié en anglais (Australie) des poèmes de Baudelaire par la poète Jan OWEN 1. L'original anglais du texte peut être lu en sui­vant le lien vers Mascara Review qui en auto­rise la publi­ca­tion. L'article est sui­vi de deux poèmes extraits du recueil, avec la gra­cieuse per­mis­sion de l'éditeur.
(tra­duc­tion de Marilyne Bertoncini)

 

 

 

– Hypocrite lec­teur, – mon sem­blable, – mon frère!” avec ce  vers déran­geant et célèbre, Baudelaire invite  de façon inou­bliable le lec­teur à regar­der en soi  afin d'y recon­naître ce qu'il a vu en lui-même : l'ennui, l'avarice, le dégoût et la mort : mais aus­si, dans un tout autre état d'esprit, les chi­mères dan­santes qui leur échappent, por­tiques vers un éclat entr'aperçu de la brillante immen­si­té de l'existence.

Baudelaire aujourd'hui semble tou­jours notre "sem­blable" – notre double, mal­gré les dis­tances que toute com­pa­rai­son doit prendre en compte : écarts de sen­si­bi­li­té et aus­si d'époque. Exclamatoire et puis­sant, vitrio­lique et exta­tique, un poème tels que "Je t'adore à l'égal de la voûte noc­turne" ajoute à son pro­pos – la com­plainte d'un amou­reux déçu – une inten­si­té exis­ten­tielle qui fait sou­vent défaut  à la poé­sie contem­po­raine :

 

Je t'adore à l'égal de la voûte noc­turne,
Ô vase de tris­tesse, ô grande taci­turne,
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
(…)
Et je ché­ris, ô bête impla­cable et cruelle !
Jusqu'à cette froi­deur par où tu m'es plus belle !

 

I wor­ship you as I do the mid­night sky’s
majes­tic vault, O silent broo­ding vase
of sad­ness, and all the more as you take flight
[…]
and I che­rish, cruel, unyiel­ding crea­ture, even
the icy air by which you are my hea­ven !

 

L'intensité qui ins­crit chaque image sur une trame bien plus vaste que celle d'une expé­rience per­son­nelle (ici l'immensité du ciel noc­turne) est sans doute le vrai sujet du poème, ain­si que le sug­gé­rait Gaston Bachelard il y a un demi-siècle :

 

"Baudelaire dit qu'en de telles occur­rences, « le sen­ti­ment de l'existence est immen­sé­ment aug­men­té » Nous décou­vrons ici que l'immensité du côté de l'intime est une inten­si­té, une inten­si­té d'être (…)( Gaston Bachelard, La poé­tique de l’espace. (1957) [1961] 219 )

 

A  tra­vers des oeuvres comme celle de Baudelaire, le lec­teur est invi­té à par­ta­ger la (re)découverte de l'intensité de l'existence – à  lire une dimen­sion plus large de sa propre expé­rience.

Baudelaire a vécu entre l'effacement de la pre­mière et l'avènement de la seconde Révolution Industrielle. Pour la masse de ceux qui n'étaient pas assez for­tu­nés pour tirer pro­fit de ces immenses inno­va­tions, la perte de contrôle cau­sée par ces chan­ge­ments pou­vait être dévas­ta­trice. Un grand nombre des images et des méta­phores de Baudelaire tour­noient comme des vau­tours autour d'une absence de contrôle – dans ses rela­tions amou­reuses, inca­pable de réfré­ner le désir qu'il mau­dit ; dans l'omniprésence de la mort ; même dans la joie et l'exaltation, quand un par­fum aimé le trans­porte en rêve­rie, vers quelque dis­tant et volup­tueux royaume d'expérience inté­rieure. Dans tout cela, Baudelaire semble rare­ment, s'il l'est même jamais, maître de son navire, et sa vie per­son­nelle reflète la situa­tion de son époque.

Si la révo­lu­tion de l'époque de Baudelaire peut sem­bler  loin­taine, nous devrions nous rap­pe­ler que nous vivons, à ce qu'on dit, l'aube d'un bou­le­ver­se­ment lié à une qua­trième révo­lu­tion tech­no­lo­gique, sui­vant de près ce qu'on appelle la révo­lu­tion digi­tale – tout comme la seconde révo­lu­tion indus­trielle ren­for­ça et radi­ca­li­sa l'action de la pre­mière. Une conver­gence de nou­velles tech­no­lo­gies maté­rielles – les bio­tech­no­lo­gies, la robo­tique et l'intelligence arti­fi­cielle – de vastes capa­ci­tés en res­sources et trai­te­ment data – sans par­ler des consé­quences des chan­ge­ments cli­ma­tiques – pour­rait vite bou­le­ver­ser des aspects de nos vies que nous tenons pour acquis, et des chan­ge­ments sociaux simul­ta­nés pour­raient nous éjec­ter de nos orbites fami­lières, de façon simi­laire aux coups exis­ten­ciels vécus par Baudelaire et ses contem­po­rains.

En pro­po­sant ces nou­velles tra­duc­tions de poèmes choi­sis dans Les Fleurs du Mal, Jan Owen s'est atta­quée au défi de nous pré­sen­ter un Baudelaire qui reste notre frère, mal­gré la dis­tance tem­po­relle et les conven­tions du conte­nu émo­tion­nel : elle nous rap­pelle une inten­si­té de vie qui est aus­si la nôtre, même quand nous choi­sis­sons de nous en détour­ner. Les poèmes qui en résultent sont un miracle, à la fois de tech­nique et d'empathie avec leur conte­nu, qui trans­pa­raît dans le choix de chaque mot ou expres­sion. Cette empa­thie est telle qu'elle sou­ligne aus­si la néces­saire paren­té  entre la tra­duc­trice et le poète qu'elle tra­duit.

Les poèmes per­son­nels de Jan Owen, ain­si qu'on le voit dans la sélec­tion et les nou­veaux poèmes de The Offhand Angel (Eyewear Publishing : 2015)  sont d'un ton léger et ludique – par­fois déli­cieu­se­ment espiègle. Ils forment une trame habile et mélo­dieuse de lieux habi­tés autour du monde, de gens connus, d'oiseaux, d'insectes et de fleurs, de temps et d'objets per­dus, entre­mê­lés de ques­tions et d'à-côté phi­lo­so­phiques ouverts comme des fenêtres sur la gra­vi­té et le silence. Au pre­mier abord, ils n'ont pas d'évidente paren­té avec ceux de Baudelaire, hor­mis un cer­tain fil de mémoire mélan­co­lique. Mais ceux qui nous sont proches dif­fèrent aus­si de nous dans des domaines aux­quels nous aspi­rons.

La musi­ca­li­té d'Owen, son aisance tech­nique et sa grande inven­ti­vi­té pour trou­ver des façons de faire écho, sinon reflé­ter le conte­nu et  la forme des son­nets de Baudelaire et d'autres formes contraintes, sont un signe cer­tain de cette paren­té. Prenons par exemple les trans­for­ma­tions dans cette strophe de "L'Hymne à la Beauté" qui, en pré­fé­rant la musi­ca­li­té d'un lan­gage fami­lier aux cor­res­pon­dances lit­té­rales, donne un poème plus voi­lé que l'original dans son éner­gie, mais tou­jours en har­mo­nie avec lui. Remarquons en par­ti­cu­lier le choix de "séra­phin" pour tra­duire "ange",  les yeux de velour de la fée ren­dus comme "doe-eyed"(yeux de biche), l'habile demi-rime de "sirène/​lessen" et l'adjonction, de "dead" pour "dead-weight" :

 

Are you from God or Satan – seraph or siren –
you doe-eyed fay of rhythm, scent and light ?
Who cares, my queen, since only you can les­sen
this world’s ugli­ness, this hour’s dead weight ?

 

De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
Rythme, par­fum, lueur, ô mon unique reine ! –
L’univers moins hideux et les ins­tants moins lourds ?

 

La réus­site de ces tra­duc­tions peut se mesu­rer à la façon dont elle res­ti­tuent les poèmes les plus célèbres : "L'Albatros", les "Correspondances", Le "Voyage", "Méditation" : Owen ne tré­buche sur aucun de ces poèmes. Sa ver­sion des  "Correspondances" est la plus char­mante tra­duc­tion de ce poème que je connaisse : elle est auda­cieuse ici aus­si, s'appuyant sur ses affi­ni­tés avec le poète pour juger quand un chan­ge­ment d'expression reste un bon équi­valent :

 

 

All nature is a temple. Words and cries
drift from her living pillars and arcades ;
a thou­sand sym­bols throng those woods and glades
and watch us pass, with long-fami­liar eyes.

 

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent par­fois sor­tir de confuses paroles ;
L’homme y passe à tra­vers des forêts de sym­boles
Qui l’observe avec des regards fami­liers.

 

Là  où d'autres se sont bat­tus avec le sens lit­té­ral de "confuses paroles", Owen exprime le conte­nu émo­tion­nel de "confuses" par l'addition de "cris". Pour gar­der un rythme mélo­dieux – un élé­ment déci­sif du plai­sir pro­cu­ré par les poèmes bau­de­lai­riens – elle ajoute "  “and arcades” à “pillars” et “and glades” à “woods”, choi­sis­sant à chaque fois un mot qui rap­pelle le monde mytho­lo­gique de la Grèce antique, pré­sent dans tant de poèmes. La forêt des sym­boles que tra­versent les hommes devient pré­sence plus active dans la ver­sion d'Owen, mul­ti­pliant  par "thou­sands" cette foule de pas­sants : pour­tant, de nou­veau, on soup­çonne que Baudelaire aurait approu­vé, sen­sible comme il l'était à tout ce qui peut affec­ter le pro­me­neur soli­taire : foules des villes, par­fums, la clar­té solaire du jour. Le der­nier vers du poème est lui aus­si un écart par rap­port aux autres ver­sions anglaises, pour­tant, il a une réson­nance qui manque à celles-ci ; je ne les cite­rai pas, mais j'invite for­te­ment le lec­teur à voir et juger par lui-même.

Il faut lire ces tra­duc­tions pour leur audace, et leur affi­ni­té avec un grand poète, et les lire pour la joie espiègle qui trans­pa­raît ici et là, à tra­vers un choix de termes argo­tiques qui, par­fai­te­ment musi­caux, donnent au poème une voix nou­velle et contem­po­raine.

 

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notes

1 – https://www.recoursaupoeme.fr/jan-owen/po%C3%A8mes-de-jan-owen-traduits-par-marilyne-bertoncini

https://www.recoursaupoeme.fr/essais/la-po%C3%A9sie-de-jan-owen/marilyne-bertoncini

2 – http://​mas​ca​ra​re​view​.com/​j​u​d​i​t​h​-​b​i​s​h​o​p​-​r​e​v​i​e​w​s​-​s​e​l​e​c​t​e​d​-​p​o​e​m​s​-​f​r​o​m​-​l​e​s​-​f​l​e​u​r​s​-​d​u​-​m​a​l​-​b​y​-​c​h​a​r​l​e​s​-​b​a​u​d​e​l​a​i​r​e​-​t​r​a​n​s​-​j​a​n​-​o​w​en/

 

 

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