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Plus haut que les flammes

Par | 2018-05-23T17:08:04+00:00 17 février 2015|Catégories : Blog|

 

Ton poème a sur­gi
de l’enfer

un matin où les mots t’avaient trou­vée
inerte
au milieu d’une phrase

un enfer d’images
fouillant la pous­sière
des four­neaux

et les âmes
sans recours
réfu­giées sous ton crâne

c’était après ce voyage
dont tu étais reve­nue

les yeux brû­lés vifs
de n’avoir rien vu

rien
sinon des restes

comme on le dit
d’une urne
qu’on expose

le temps de se recueillir
devant quelques pel­le­tées de terre

car la vie reprend
même sur des sols
inha­bi­tables

la vie est la vie

et l’on apprend à pla­cer
Auschwitz ou Birkenau
dans un vers

comme un souffle
insup­por­table

il ne faut pas que le déses­poir
agran­disse les trous
de ton cœur

tu n’es pas seule

à côté de toi
il y a un enfant

qui par­fois pleure
de toutes ses larmes

et tu veux le voir
rire
de toutes ses larmes

il faut des rires
pour entre­prendre le matin

et tu refais ta joie
telle une gym­nas­tique

en levant la main
vers les branches d’un érable
der­rière la fenêtre

où une hiron­delle veut faire
le prin­temps

il y a cet enfant
que tu n’attendais pas

arri­vé avec ses bronches
trop étroites
pour rete­nir la lumière

cet enfant né de la dou­leur
comme d’une his­toire
sans mer­ci

et tu le regardes cares­ser
un trou­peau de nuages
dans un livre en coton

en pen­sant
aux minus­cules vête­ments
des enfants d’Auschwitz

à Auschwitz on exter­mi­nait
des enfants

qui aimaient cares­ser
des trou­peaux de nuages

leurs petits man­teaux, leurs robes
et ce bibe­ron cas­sé
dans une vitrine

cette pauvre mémoire
à défaut de cer­cueils

et les visi­teurs
en rang ser­ré
sous l’éclairage arti­fi­ciel

tan­dis que tu atten­dais

le corps ployé
comme si le monde tout à coup
s’appuyait sur tes épaules

avec ses bibe­rons cas­sés

car les enfants d’Auschwitz
étaient des enfants
avec des bouches pour la soif

comme l’enfant
près de toi

sa faim, sa soif
et des pro­messes que tu tien­drais
à bout de bras

s’il ne s’agissait que de toi

mais ici c’est le monde
et sa folie

puan­teur de sang cru
et de chiens lâchés
sur leurs proies

même quand tu refais
ta joie
telle une gym­nas­tique

ou une prière
sans espoir

il y a des prières
pour les femmes
sans espoir

 

 

Montréal, © Éditions du Noroît, 2010
© Éditions Bruno Doucey, 2015  

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