Ton poème a sur­gi
de l’enfer

un matin où les mots t’avaient trou­vée
inerte
au milieu d’une phrase

un enfer d’images
fouil­lant la pous­sière
des fourneaux

et les âmes
sans recours
réfugiées sous ton crâne

c’était après ce voy­age
dont tu étais revenue

les yeux brûlés vifs
de n’avoir rien vu

rien
sinon des restes

comme on le dit
d’une urne
qu’on expose

le temps de se recueil­lir
devant quelques pel­letées de terre

car la vie reprend
même sur des sols
inhabitables

la vie est la vie

et l’on apprend à plac­er
Auschwitz ou Birke­nau
dans un vers

comme un souf­fle
insupportable

il ne faut pas que le dés­espoir
agran­disse les trous
de ton cœur

tu n’es pas seule

à côté de toi
il y a un enfant

qui par­fois pleure
de toutes ses larmes

et tu veux le voir
rire
de toutes ses larmes

il faut des rires
pour entre­pren­dre le matin

et tu refais ta joie
telle une gymnastique

en lev­ant la main
vers les branch­es d’un érable
der­rière la fenêtre

où une hiron­delle veut faire
le printemps

il y a cet enfant
que tu n’attendais pas

arrivé avec ses bronch­es
trop étroites
pour retenir la lumière

cet enfant né de la douleur
comme d’une his­toire
sans merci

et tu le regardes caress­er
un trou­peau de nuages
dans un livre en coton

en pen­sant
aux minus­cules vête­ments
des enfants d’Auschwitz

à Auschwitz on exter­mi­nait
des enfants

qui aimaient caress­er
des trou­peaux de nuages

leurs petits man­teaux, leurs robes
et ce biberon cassé
dans une vitrine

cette pau­vre mémoire
à défaut de cercueils

et les vis­i­teurs
en rang ser­ré
sous l’éclairage artificiel

tan­dis que tu attendais

le corps ployé
comme si le monde tout à coup
s’appuyait sur tes épaules

avec ses biberons cassés

car les enfants d’Auschwitz
étaient des enfants
avec des bouch­es pour la soif

comme l’enfant
près de toi

sa faim, sa soif
et des promess­es que tu tiendrais
à bout de bras

s’il ne s’agissait que de toi

mais ici c’est le monde
et sa folie

puan­teur de sang cru
et de chiens lâchés
sur leurs proies

même quand tu refais
ta joie
telle une gymnastique

ou une prière
sans espoir

il y a des prières
pour les femmes
sans espoir

 

 

Mon­tréal, © Édi­tions du Noroît, 2010
© Édi­tions Bruno Doucey, 2015 

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