> Raphaël Monticelli, Les Creux de l’ombre et autres poèmes

Raphaël Monticelli, Les Creux de l’ombre et autres poèmes

Par |2019-02-03T06:52:27+00:00 3 février 2019|Catégories : Poèmes, Raphaël Monticelli|

LES CREUX DE L’OMBRE

Pour Gérard Serée

 

Branches lianes ronces langues encres longs enche­vê­tre­ments pous­sées vio­lences ce qui cherche la lumière la cache là où elle n’est pas atteinte elle perce troue trouve passe ondu­la­tions végé­tales qui suivent les com­bi­nai­sons impré­vi­sibles de la lumière du vent des acci­dents de la terre des obs­tacles des branches des rup­tures tu pousses cher­chant dans les creux l’ombre et accu­mu­lant les traits tu accu­mules ce qui cache le blanc le trouve où il n’est pas atteint il reste et passe il suit et des­sine les com­bi­nai­sons impré­vues de ta lumière de l’air des acci­dents de la plaque des obs­tacles de la résis­tance des traces des car­re­fours creux ornières trous gra­vant à force le cuivre et croi­sant le gra­vé je pousse cher­chant dans les mots l’encre et les accu­mu­lant du sens accu­mule ce qui masque le papier le crée lui don­nant sens le trouve où il n’est pas atteint il perce trouve espace qui suit les com­bi­nai­sons impré­vues de ma lumière de l’air du temps de la langue de ses trous ses creux ses croi­sées ses pertes sa lour­deur sa gra­vi­té ses rup­tures branches lianes ronces langues encres traces voix elles giflent fouettent attaquent griffent la main les écarte le bras les pousse passe les repousse  comme elles le repoussent et attaquent au visage le giflent fouettent égra­tignent griffent les bras comme d’un nageur à bout de souffle les écartent cherchent à trouer l’ombre la nuit main Lucifer trouée d’air comme tu pousses et tires la pointe le grat­toir le burin égra­tignes grattes érafles griffes écorches la plaque ou la donnes à mordre puis obs­ti­né soignes ses creux ses sca­ri­fi­ca­tions ses cica­trices ses dou­leurs les encres frottes pour com­bler les manques les com­blant les faire appa­raître et long­temps tu frottes pour faire dis­pa­raître l’encre du métal intact comme je pousse et tire gratte rature biffe reprend super­pose raye reprends redis­pose pour cher­cher à faire appa­raître ceci arbres bras branches hanches ronces corps encres traces voix sirènes traits mots comme un nageur per­du cher­chant son souffle la lumière la trouée d’air ou encore la lente ondu­la­tion des algues de la langue du corps qui suit sans qu’on puisse savoir à l’avance com­ment et pour­quoi les ten­sions de l’eau sa danse ses remous quand elle heurte les obs­tacles que patiem­ment elle réduit ou quand elle char­rie ses propres obs­tacles et tout en les rou­lant s’y heurte s’y entoure s’en des­sai­sit les reprend les écharpe les algues se sai­sissent des membres s’y collent  s’y enroulent et leur rota­tion va à l’inverse du mou­ve­ment de sai­sie elles s’y attachent les retiennent et tes mou­ve­ments pour lut­ter contre elles donnent plus de force à leur mou­ve­ment il faut se lais­ser aller suivre leur force accep­ter leur des­sin aller dans son sens se don­ner force de leur force en aban­don­nant les gestes de sa main à la ten­sion de la plaque aux traits anté­rieurs aux mou­ve­ments du regard à la rota­tion de la presse qui essuie le papier dans ses langes et l’encre dans le papier aux bruits assour­dis de la langue à ses remous quand elle char­rie ses propres obs­tacles et tout en les rou­lant s’y heurte s’y enroule s’en écharpe s’en des­sai­sit s’y retrouve et sans cesse s’y perd pour en naître comme en ceci où sour­de­ment dansent arbres bras branches hanches ronces corps encres traces voix sirènes traits mots        

 

∗∗∗∗∗∗

TRAVERSÉE DU TRAPÈZE

 

Pour Daniel Farioli

 

Poussant la porte entre­bâillée je m’ouvre à l’assaut des peuples de la mer Ils se pressent grouillantes mul­ti­tudes der­rière la sur­face de l’eau si aucun cri ne sort de leurs bouches c’est soit que leurs voix sont cou­vertes par l’empire impa­vide de l’eau soit que leur éton­ne­ment ou leur dou­leur se forgent dans des zones où ni le temps ni le bruit n’ont prise Dans l’entrebâillement de la porte de l’eau je me livre à l’assaut des peuples de la mer C’est le fré­mis­se­ment infi­ni­ment figé l’équilibre pré­caire où se sta­bi­lisent les ten­sions où elles s’apaisent c’est le lieu où dans l’entrebâillement des yeux court le fil ténu où le monde s’inverse entre eau et ciel l’un à l’autre s’ouvrant ou s’entrouvrant Horizon C’est le fré­mis­se­ment infi­ni­ment figé l’équilibre pré­caire où les ten­sions s’apaisent là où les regards d’en haut et ceux d’en bas se croisent entre l’eau qui se res­suie et celle qui indé­fi­ni­ment reti­rée  en son mou­ve­ment se fige Entre l’eau trem­bleuse qui boit les reflets pâles de l’à fresque et celle qui dur­cit ses cha­toie­ments dans la sourde lueur des mosaïques c’est le bord qui se mire et s’inverse où gisent au plus pro­fond des miroirs silen­cieux tous les corps des enfants que nous fûmes Poussant la porte entre­bâillée je suis assailli par la fureur de souffles char­gés de pous­sières et d’odeurs étran­gères La mer char­rie le lin­ceul de Leucate où dansent des ombres pâlies aux seins de vio­lettes elle roule vineuse des corps irra­diés de la lueur d’îles pier­reuses Voici l’aube et près du bord où des caresses pleines de larmes par­courent des ombres mou­rantes je file ces mots de sable mesure d’un temps qui entre l’eau de la fresque et celle de la mosaïque se fige dans l’intervalle d’un cli­gne­ment de l’oeil

 

∗∗∗∗∗∗

FANTAISIE DE LA MANGROVE

 

Pour Jean Marie Cartereau

 

 dans ce monde incer­tain qui grouille comme au creux de mon crâne dans une indé­ci­sion de limbes ce qui est dit aus­si qu’autre chose pour­rait être que toute chose pour­rait être autre évi­dem­ment puisque je pour­rait être l’autre ou un autre

dans ce monde comme au creux de mon crâne ou au creux du crâne autre au cœur du plexus des vis­cères ce qui remue est indé­cis c’est dedans dit-on mais dedans dit aus­si que toute chose pour­rait être du dedans ou du dehors comme je qui pour­rait être cet l’intime ou l’ailleurs et l’en dehors de soi comme l’est ce crâne mul­tiple dans lequel chaque je infi­ni­ment baigne immen­sé­ment la langue nos langues

dans les limbes espace creux qui n’est ni vie ni mort ni salut ni per­di­tion « ce qui n’est pas » déjà  grouille comme allant être ce qui fut n’est pas encore dis­sout mais déjà autre ou pas encore là mais déjà créant le vide de sa non encore appa­ri­tion c’est cet espace dont on dit qu’il est l’innocence là où le pas encore est déjà où le déjà plus remue encore

c’est d’avant tout espace ou d’en dehors du temps l’art se fai­sant dans son espace et dans son temps propres l’artiste pous­sant de la main des doigts des épaules même l’aiguille de plomb ou d’acier le rameau de char­bon ou la touffe de poils orien­tant les ruis­seaux et les tor­rents fugaces qui char­rient les poudres de pierres d’arbres de fleurs ou de fruits dans la ten­sion et le pro­jet de l’œil comme rivé aux doigts et aux cir­con­vo­lu­tions du cer­veau du dedans du cer­veau du dehors

tout comme on suit la piste d’un ani­mal il a lais­sé sa trace on ne sait quand elle est là lui ailleurs et la pro­jec­tion de ma vision est telle qu’il est à la fois la per­ma­nence de lui même dans la trace et le sur­gis­se­ment de son futur dans mon pro­jet ou même comme on voit aux ridules de l’eau l’effacement de l’animal dans le silence des eaux et je dans ce silence encore enfant sans voix mais déjà dési­rant et déjà pro­je­tant

c’est suivre la piste du pos­sible quand au creux de mes crânes limbes grouille le monde et du monde ce que je pour­rait dire et autre­ment que dire je l’art comme une forme tou­jours autre et ni vie ni mort mais sans cesse pro­jet actant infi­ni­ment pos­sible pro­jet

 

∗∗∗∗∗∗

ARIA

(Extrait de FATA)

 

Pour Leonardo Rosa

 

Les mor­ceaux de nuit se retirent dans leurs propres replis
(Ainsi le font les oiseaux dans leurs ailes
Qui s’abandonnent au som­meil).
L’aube vacille et chan­celle, chas­sant les chif­fons d’ombres.

Au des­sus des eaux, dans les flui­di­tés ter­reuses qui montent des roseaux immo­bi­li­sés et des bois flot­tés,
L’air
Tremble
Encore
Incertain
De l’à peine ébau­chée d’un fruit au pre­mier plan
Ou de l’improbable pré­sence d’un mas­sif sus­pen­du, dans le loin­tain, à la légè­re­té des gouttes de lumières.

Bientôt les hori­zons se char­ge­ront de trans­pa­rences bleues ;
L’air le plus proche s’échauffera pro­gres­si­ve­ment,
Et dans l’or pauvre des pailles usées par le temps,
Vapeurs lentes des rêves de renais­sance,
Se dila­te­ront nos regards.

 

 

 

∗∗∗∗∗∗

VOL INVERSE

Pour Pierrette Bloch

Oiseau tran­quille au vol inverse  oiseau
qui nidi­fie en l’air
Guillaume Apollinaire

 

Attaquer le vide le
gri­gno­ter pous­ser la vie lan­cer
la vie

excrois­sance

là où il n’y avait rien

là où
il aurait pu ne jamais rien exis­ter
et de ma main ser­rant les fibres
et de mes doigts les nouant
creu­set
où se construit la len­teur
la chi­mie du temps de la lumière de l’espace et des mots

Ariane en tes détours construis le laby­rinthe

ce que tu pièges c’est la mort

végé­ta­tion ani­male
et ses pauses mous­sues s’élancent
oublieuses des creux et des sources
nua­geuses
res­pi­ra­tion ténue et tenace
pos­tée au seuil du silence

la main
tenant la plume sur les che­mins de la feuille
tenant les fibres

liant le vide
il n’est d’autre cane­vas que l’infini à com­bler
d’autre métier que la main
atten­tive
pos­tée au seuil du vide
filant l’espace à l’opposé des pouces

 

 

∗∗∗∗∗∗

TROUÉES

 

Pour Martin Miguel

 

Écrire les cou­leurs du monde Regarde tes mains la vie en dépend elles tremblent Tous les souffles retournent au bleu ta voix s’enfonce dans ta gorge la caresse de l’air fait un cri l’espace remue Diluer l’espace trouble le cri te tra­verse le corps Torpiller le temps bous­cu­ler les sou­bas­se­ments du monde leur implo­sion pro­duit des musiques pro­fondes te cloue Tu ne sais jamais si tu parles ou si tu dans une cou­lure sou­daine hantes ta propre mort retournes à l’eau des ori­gines Tu nais des trans­for­ma­tions de tes mains les mots voguent se glacent Tu devais nous dire un jour ce qui t’effraie voi­ci que le monde s’ouvre sous tes mains tu les unis  Mais le pour­rais-tu si elles ne conte­naient le ciel paumes et doigts joints Ton effroi étouffe les mots tu serres en toi le tran­chant et l’acide sans cesse renou­ve­lés la lame et le poin­çon Bruit de la mort des mots bour­donnent au bout des doigts l’aigu et le grave Toutes les cou­leurs du monde les larmes et les sources effon­dre­ment des voix qui bour­donnent au bout de nos doigts glaces et buées Tu as recueilli le sang et les cendres Trouant nos langues de constel­la­tions Basculant l’envol de tes mains émiette le cri Pourquoi faut-il qu’écrire soit si hési­tante fron­tière entre vivre et mou­rir

X