> Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs : Mathieu Hilfiger

Regards sur la poésie française contemporaine des profondeurs : Mathieu Hilfiger

Par | 2018-02-12T16:29:31+00:00 31 août 2014|Catégories : Chroniques, Essais & Chroniques, Mathieu Hilfiger|

     

     L’écriture, Mathieu Hilfiger la découvre et la pra­tique, comme tous ses sem­blables, dans la tiède obs­cu­ri­té du milieu aqua­tique pri­mi­tif. Il y fait en 1979 ses pre­miers et plus authen­tiques gestes d’écrivains : frô­ler, pal­per, glis­ser, cares­ser – errer dans les pages ani­males, anal­pha­bètes, du livre de contes archaïques de l’espèce humaine.
     Enfant, les rudi­ments de sa poé­tique s’inscrivent en lui en même temps que le sen­ti­ment de l’irréversibilité du per­du, et la vie, elle, est vécue avec une joie mélan­co­lique. Il est vrai que chez lui la nos­tal­gie semble innée.
     Adolescent, la ren­contre enthou­siaste de la poé­sie (Rimbaud, Apollinaire, Baudelaire) lui fait son don ini­tial : celui du sen­ti­ment d’un espace où pour­rait être recom­po­sée une part de cette dou­ceur ani­male qui s’est sou­dai­ne­ment échap­pée avec la perte des eaux amnio­tiques. Le pre­mier recueil Lettres Touchées retrace cette genèse poé­tique dans un contexte de crise fami­liale extrême.
     Parallèle à l’étude des lettres, des langues anciennes et de la phi­lo­so­phie (essen­tiel­le­ment grecque), cette redé­cou­verte de l’écriture par les mots le conduit effec­ti­ve­ment à éla­bo­rer un rap­port pri­vi­lé­gié à la langue et une poé­tique tout à fait sin­gu­lière, où se retrouvent, natu­rel­le­ment fau­drait-il dire, l’origine et l’enfance, la nuit et le rêve, la plante et l’animal – tout ce qui, fina­le­ment, pré­tend consti­tuer la dimen­sion d’un monde. La proxi­mi­té des œuvres de Saint-John Perse, de Grosjean, de Rilke, et sur­tout celle de Celan, lue quo­ti­dien­ne­ment pen­dant des années, encou­rage un lyrisme à l’aura « noc­turne » chan­tant cette pro­fon­deur.
     Les pay­sages, eux, sont ceux à l’Ouest de sa région d’adoption, la Normandie, et de la matière de Bretagne, et ceux à l’Est de sa région natale, l’Alsace, et des rémi­nis­cences de la Mitteleuropa – tous ana­mor­pho­sés par la rêve­rie et les géné­ra­tions.
     Toutes les res­sources, tous les mys­tères, peuvent être inter­ro­gés dans ce che­min d’ombres qui ne sau­rait prendre une autre courbe que celle d’une longue ini­tia­tion (Pierre Dhainaut l’a bien sai­si dans sa pré­face aux recueils de 2009 D’une craie qui s’efface et Reflets et Disgrâce) : un che­min retour impos­sible et pas­sion­nant, alors même qu’une vie sans écri­ture serait une réclu­sion.
     En 2001, Mathieu Hilfiger crée la revue décen­nale Le Bateau Fantôme, dont les thèmes reprennent méta­pho­ri­que­ment les grandes étapes de l’existence humaine. Les apports des sciences humaines com­plètent créa­tions et articles lit­té­raires.
     Il ne cesse d’écrire des poèmes, aus­si bien en vers qu’en prose, qui paraissent en livres et régu­liè­re­ment en revues (récem­ment : Phoenix, Nunc, Arpa, Écrits du Nord) ; des entre­tiens et des lettres avec des amis poètes – Yves Bonnefoy (plu­sieurs réédi­tions de leur entre­tien sur le livre), Pierre Dhainaut (co-signa­ture de De jour comme de nuit), Jean Maison, Jean-Marc Sourdillon, Jacques Dupin ; des proses en frag­ments (en par­ti­cu­lier le trip­tyque sur l’origine inti­tu­lé Vestiges et son pre­mier volet Nuit Primitive) ; des articles lit­té­raires et phi­lo­so­phiques, ain­si que des notes de lec­tures ; de plus en plus, des textes en échos d’œuvres d’artistes ; du théâtre, plus récem­ment.
     Le Bateau Fantôme renaît fin 2013 sous la forme d’une petite mai­son d’édition lit­té­raire tour­née vers la pra­tique même de l’écriture et les marges de la créa­tion, et dont les livres seront conçus et impri­més en France sur des papiers éco­lo­giques d’excellence.
     Parmi les autres auteurs qui comptent le plus : Homère, Platon, Chrétien de Troyes, Shakespeare, Kafka, Quignard, aux­quels il ne fau­drait omettre d’ajouter des noms de musi­ciens, et d’abord celui qu’il désigne comme son « maître », Monteverdi.
     Mathieu Hilfiger construit une œuvre poly­morphe, qui se rami­fie à tra­vers des modes d’expression plu­riels et à par­tir d’un noyau de sens ; noyau qui doit fon­da­men­ta­le­ment être sans cesse inven­té et recher­ché. En défi­ni­tive, c’est la pen­sée, corde sen­sible vibrant per­pé­tuel­le­ment avec le bat­te­ment des choses, qui consti­tue le moteur de son écri­ture. « Aucun poème de Mathieu Hilfiger qui ne constate loya­le­ment com­bien nous sommes entra­vés ou meur­tris, aucun qui ne se dresse et ne défie, en trem­blant, l’opacité : la voix qui dit ‘’l’exil’’, qui l’éprouve en sa pro­fon­deur, appelle éga­le­ment un ‘’royaume’’, elle res­pire au large, c’est une ‘’voix d’enfant’’. Avec Mathieu Hilfiger les com­men­ce­ments sont per­pé­tuels. » (Pierre Dhainaut).

 

 

Œuvre poé­tique :

Lettres Touchées, Pierron, 2002.
D’une craie qui s’efface, pré­cé­dé de Reflets et Disgrâce, L’Harmattan, 2008.
De jour comme de nuit, avec Pierre Dhainaut, Le Bateau Fantôme, 2013.
L’Aube Animale, à paraître.
Fulminations, à paraître.

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