Ouver­ture

Il y a cette ligne à dessiner
comme un sil­lon sur le sable.
Ô trace­ment perpétuel,
entrelace tous les linéaments
vers une autre trajectoire,
décris ta courbe confidente,
fais du paysage traversé
le gar­di­en de l’énigme,
tour­bil­lonne en souf­fle vigoureux,
loin de bal­ay­er sur ton passage,
épouse con­tours et replis,
étends le silence jusqu’au geste,
le geste jusqu’au voyage…

Extrait de L’esquisse du geste, 2013.

 

La nuit souveraine

Clarté,
clarté de l’aube,
clarté de l’aube naissante,
soleil levé sur une terre vibrante
où sur la pierre
la révolte
se trouve
gravée.

Les rayons apparaissent
et tout autour demeure
le car­can des heures
mais au fond de l’être
s’illumine
l’aspiration
à une vie plus digne.

Clarté,
clarté de l’aube,
clarté de l’aube naissante,
jour souverain
où émer­gent d’autres possibles
à même de trac­er ses con­tours salvateurs.

Clarté du mur qui se fend
clarté de l’instant,
clarté du temps,
clarté de chaque seconde,
clarté de l’air vif,
clarté du ciel bleu.

La tiédeur du matin
augure d’âpres luttes
con­tre tout ce qui humilie,
mais en toi, en moi,
se loge la flamme
à con­jur­er l’horreur.

La terre a reconquis
la pré­cieuse incise,
conviant
à écarter le sort.

La rosée annonce
le ruis­selle­ment des eaux
qui irrigueront les val­lées sauvages
pour que germe la graine de la liberté.

Clarté du chemin,
clarté de l’étoile,
clarté de la chaleur,
clarté de la joie,
clarté de l’ami,
clarté de l’aimée.

La lueur retrouvée
est ce noy­au de sens
à garder au fond de soi
comme un éclat.

Nous voilà libres d’explorer
toutes les dimensions
pour rem­plir nos besaces.

Que la lumière
et sa compage,
la chaleur,
accompagnent
longtemps
cha­cun de nos pas…

Extrait de La nuit sou­veraine, 2014.

 

L’ocre bleu

            Bleu, bleu nuit des secrètes fan­tas­magories, bleu out­remer des grands voy­ages, bleu
ciel des ultimes espérances, bleu, bleu, bleu encore, à perte de vue, mag­né­tique, salvateur.

            L’apaisement de la couleur ne doit pas nous faire oubli­er les bleus des coups, acharnés 
à  nous cogn­er pour trou­ver la per­cée d’azur, d’art sûr, sere­in, à la lisière du minus­cule et du 
sub­lime, cos­mos des trous noirs et des nébuleuses mirifiques.

            Bleu comme un sésame qui ouvre la palette intérieure de l’âme, cette énigme du corps 
qui invoque un peu plus de sens, un peu plus d’absolu, de grandiose, dans ces à‑plats presque 
divins s’étendant au-dessus de nos têtes.

      1.

            J’ai cher­ché le bleu toute ma vie, dans une quête de toiles en toiles, de poèmes en 
poèmes, qui fasse de moi l’oracle d’une couleur s’avérant bien plus qu’une 
couleur, une légende de lumière et d’infini.

            J’ai écarté le bleu jeans de ma civil­i­sa­tion pour élire l’émeraude de mes aspi­ra­tions où 
le souf­fle intime ne fait qu’un avec le grand vent de l’univers, tous unis vers…

            Le bleu me dépasse, il me relie, impal­pa­ble, à tous les êtres qui me 
sont chers, me don­nant ce vague à l’âme plus pro­fond que l’excitation des nerfs, ce blues pri­mor­dial qui 
par­court les chants noirs des origines.

            2.

J’ai cher­ché encore dans le mauve trou­ble de la mort et des vio­lettes que l’on cueille 
pour des sépa­ra­tions qui ne se nom­ment pas, mélange impos­si­ble de rup­tures, de deuils, et de 
renouvellement.

            Dans cette sec­onde couleur rougie, le bleu était la ressource, la mer où plonger, sen­tir 
les embruns, nag­er, marcher, nu comme les pre­miers hommes à la con­quête du monde, le bleu 
était la clé des possibles.

            Oui, le bleu du pos­si­ble, de la per­spec­tive qui s’ouvre, de la ren­con­tre inat­ten­due, des 
retrou­vailles inespérées et des décou­vertes essen­tielles, la fenêtre sur le dehors du dedans…

            3.

           Dans les vari­a­tions chro­ma­tiques, il était le repère, l’écrin de l’arc-en-ciel comme un 
fuse­au de lumières dans son four­reau si intense, avant de décrocher la flèche du printemps.

           Bleu du ciel con­tre l’ocre du sable sur cette plage sans fin qui invoque l’été des jeux 
solaires, où le tutoiement des deux élé­ments ; la terre-rive et la mer-ciel, me prend à rêver 
d’un oxy­more qui dépasse les déclinaisons.

 L’ocre bleu, ce sera l’ocre bleu…

          4.

Pour mon étoffe,
j’ai trem­pé dans le bleu du ciel
et dans l’outremer des océans.

J’ai puisé dans le rouge sang
et le vert si jeune.

Pour mon étoffe,
j’ai volé
l’éclat jaune de l’astre,
la noire ébène de la nuit,
et la blancheur du jour.

 J’ai mélangé les couleurs
et à ma grande surprise
l’ocre-bleu de la terre a surgi.

 

Extrait de Par­cours, 2017.

 

Figures

Peu­ple dans l’ombre
ou peu­ple dans la lumière,
mon­tr­eras-tu un visage
dont nous puissions
être fiers,
celui des héros
interrogateurs ?

Peu­ple dans l’opprobre
ou peu­ple dans sa gloire,
goûterons-nous aux fruits
qui ren­dent nus
mais droits
comme des i ?

Peu­ple en jachère
ou peu­ple en récoltes,
serons-nous les laboureurs
des sil­lons de la mort
ou du creuset de la vie,
à l’infini ?

Peu­ple en poussière
ou peu­ple en vertèbres,
redresserons-nous l’échine
con­tre les tyrannies
faciles
qui nous mettent
à genoux ?

Peu­ple à l’écoute
ou peu­ple anathème,
resterons-nous
les mail­lons d’une chaîne
ou deviendrons-nous
les fers de lance ?

Peu­ple que j’abomine,
peu­ple que je chéris,
ou atom­es épars,
entends-tu
l’appel
à conquérir
ce que tu as perdu ?

Peu­ple à demi-mots,
vul­gaire foule,
à moins que ce ne soit
cette silhouette
que je devine
et qui m’est plus chère
que mon rang ?

Cette sil­hou­ette
que je devine,
et trace.

Extrait de Variation(s) 3042, 2020.