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Rome Deguergue, Girondine

Par |2018-09-02T12:34:49+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Critiques, Rome Deguergue|

Grâce à la géné­ro­si­té et l’ouverture d’esprit de la pas­seuse de poé­sie et elle-même déli­cate poète japo­naise, Shizue Ogawa, le pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise à l’université de Kyôto, Éric Faure, (qui en outre étu­die avec pas­sion les « contes et légendes du Japon ») s’est vu offrir un exem­plaire de Girondine, de Rome Deguergue paru récem­ment aux édi­tions belges, Traversées, dont il a sou­hai­té déli­vrer un regard immé­diat pro­po­sé, tel quel, ci-après :

 GIRONDINE

 

« Girondine. adjec­tif f.sg : du dépar­te­ment de la Gironde. » Le titre de l’ouvrage est ambi­gu car, en fran­çais, les mêmes adjec­tifs s’appliquent aus­si bien aux per­sonnes qu’aux choses. Alors, le « giron­dine » du titre, fait-il réfé­rence à l’auteure ? À défaut de l’être pour l’état civil, Rome Deguergue l’est incon­tes­ta­ble­ment de cœur car, dans son nou­vel opus, c’est à une balade oni­rique et contem­pla­tive dans la nature et l’histoire giron­dines qu’elle nous convie. Guide, elle nous emmène « sur les franges de la Garonne /​ de Bastide, Cambes, Langoiran, vers l’île /​ de Raymond, Paillet et au-delà de Rions » (Le mur), nous pré­sente ses humbles habi­tants en dres­sant ici le por­trait d’un Pauvre pêcheur et nous fait décou­vrir sa faune et sa flore en évo­quant là le pas­sage des vols d’alouettes, de grives, de canards et de bécasses (Vols).

Rome Deguergue, Girondine, Editions Traversées, 2018.

Initiatrice, elle invoque le sou­ve­nir des dieux antiques de la Garonne, des Romains, d’Ausone, des Vandales, de Jeanne D’Arc, du Prince Noir, des « Trois M » et de biens d’autres auteurs plus contem­po­rains pour retra­cer les heures, sou­vent sombres, de la région. Elle y parle en effet du ton­nerre des armes qui grondent, du sang des Huguenots qui coule et des éter­nelles injus­tices de ce bas-monde qui font que les uns ripaillent tan­dis que les autres crient famine (Plaintes). La Garonne, « la mar de bour­deu », spec­ta­trice de ces atro­ci­tés mil­lé­naires, croit faire un « cau­che­mar », elle dresse un constat sans appel de la nature humaine « per­fi­die, fièvres, ver­mine et sau­va­ge­rie » et repousse non­cha­lam­ment « car­casses de navire de guerre, cadavres de mouettes flu­viales, de ragon­dins et de quelques marins noyés. »

Le pay­sage giron­din, lui, est moins chan­ceux. Il garde des séquelles de la pré­sence humaine : « le sou­ve­nir de ce qui fût émerge encore par­mi les ruines /​ Rideau de végé­ta­tion où se devine l’insidieuse pré­sence humaine » (Îles). Il subit régu­liè­re­ment les agres­sions de l’espèce pré­ten­du­ment humaine qui pense davan­tage à son confort per­son­nel qu’à la vie en har­mo­nie avec la nature : « route noire, écorce ter­restre asphyxiée » (Yesterday).

Les magni­fiques pho­tos en noir et blanc qui accom­pagnent l’ouvrage se font l’écho de ce triste constat. Nous y voyons des pay­sages où règne le métal­lique, le métal­lique qui enferme les mou­tons, attrape les pois­sons, trans­porte les hommes ou se trans­forme en grue insecte. Nous y voyons aus­si des pho­tos de pieux plan­tés dans les eaux de la Garonne, hideux totems d’un culte ren­du à un dieu qui s’appellerait Industrialisation ou Progrès. Et ce n’est pas tout. Rome Deguergue nous dresse le por­trait d’un monde où l’homme ne détruit pas seule­ment la nature. Il détruit aus­si sa propre nature et édi­fie un monde domi­né par les appa­rences et les faux-sem­blants.

À cela, l’auteure pro­pose une solu­tion, « ten­ta­tive pour retrou­ver la source », mais, consciente de la nature et des fai­blesses humaines, elle conclut tris­te­ment qu’il y a « impos­si­bi­li­té d’atteindre à la pure­té ori­gi­nelle à la culture adulte, réflé­chie » (La ville se com­prend sur l’autre rive) et que notre clin­quant « Liberté, éga­li­té, fra­ter­ni­té » n’est, en fin de compte, qu’un rêve. À ce monde déna­tu­ré à tous points de vue, il ne semble y avoir que deux échap­pa­toires : « la fuite des mas­ca­rades des gens de Bordeaux » (Rückkehr) ou le sui­cide pour rejoindre les dieux et dor­mir avec les fées (Vertigo) !

Nous l’aurons com­pris, Girondine nous convie  à une visite poé­tique dans la nature et l’histoire giron­dines mais ce n’est pas une nature subli­mée et idéa­li­sée que Rome Deguergue dépeint, c’est une nature bles­sée et meur­trie par l’insidieuse pré­sence humaine. Contrairement à l’image que l’on se fait des poètes et que l’on se repré­sente sou­vent comme des êtres décon­nec­tés des réa­li­tés du monde, Rome Deguergue est, au contraire, une obser­va­trice atten­tive des mou­ve­ments du monde qui l’entoure, que ce soit l’urbanisation de Bordeaux ou les atten­tats de Charlie-Hebdo (Pont Ba-Ba). Et ce n’est pas tout car, à tra­vers son évo­ca­tion de la région giron­dine, elle entend, de toute évi­dence, nous déli­vrer un mes­sage de por­tée uni­ver­selle, un peu à la façon de cette goutte des eaux café au lait de la Garonne qui rêve d’atteindre l’Amérique et de mouiller « les pieds de la fière sta­tue, celle de la Liberté » (Accents de Garonne).

J’habite au Japon et, tan­dis que je décou­vrais l’ouvrage de Rome Deguergue, les auto­ri­tés et les médias japo­nais célé­braient, à grands coups de com­mé­mo­ra­tions et d’éditions spé­ciales, le sep­tième anni­ver­saire de la catas­trophe de Fukushima, et répé­taient à l’unisson que le dan­ger était écar­té afin de pou­voir remettre les cen­trales nucléaires en acti­vi­té et ras­su­rer le monde à quelques mois de l’ouverture des Jeux Olympiques de Tôkyô. Alors, vous com­pren­drez qu’en ces ins­tants-là, les pro­ésies de Rome Deguergue qui évoquent les dégâts cau­sés par la pré­sence humaine et la terre asphyxiée trou­vaient un curieux écho dans mon quo­ti­dien pour­tant si éloi­gné des rives de la Garonne. J’en prends à témoin ce qua­li­fi­ca­tif de « nucléaire estuaire » uti­li­sé par Rome Deguergue pour évo­quer la cen­trale au cœur du marais du Blayais, en bord de Gironde, entre Bordeaux et Royan, et ces quelques vers qui, même s’ils parlent d’une autre catas­trophe, pour­raient par­fai­te­ment conve­nir à évo­quer celle de Fukushima : « je conserve un goût amer, mer de boue, eaux tour­men­tées de Garonne sor­ties de leur lit pour noyer le mien. Tourbillonnantes, cri­mi­nelles rafales frappent et volent les grands anneaux du temps. Les bar­reaux sombres des Landes & du Médoc choient, l’ombre croît et la peur s’installe. Le pro­grès détri­cote ses bien­faits. Maille après maille s’en vont les ans » (Bug).

Tout ceci me donne furieu­se­ment envie de faire le poète qui ne se pré­oc­cupe pas des contin­gences maté­rielles et géo­gra­phiques pour for­mu­ler le sou­hait que la petite goutte des eaux café au lait de la Garonne, cette petite goutte por­teuse de l’histoire et des leçons du pas­sé, par­vienne non seule­ment à atteindre les côtes amé­ri­caines mais trouve aus­si, d’une manière ou d’une autre, son che­min jusqu’au Japon pour y faire par­ta­ger son expé­rience.

Kyôto, le 27 mars 2018

Éric Faure ©

 

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Eric Faure

Eric FAURE habite depuis 25 ans à Kyôto. Il y enseigne le fran­çais et tra­vaille sur les légendes et les tra­di­tions de la ville. Il a publié plu­sieurs ouvrages sur le sujet (édi­tions L’Harmattan) et il en a aus­si par­lé dans les médias fran­çais et japo­nais. Il pré­pare actuel­le­ment une thèse à pro­pos des légendes qui se sont for­mées autour du poète du 9e siècle Sugawara no Michizane et rêve de réa­li­ser, un jour, un flo­ri­lège des contes et légendes de Kyôto. 

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