> Suzanne Dracius, Exquise déréliction métisse

Suzanne Dracius, Exquise déréliction métisse

Par | 2018-07-11T11:52:11+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Poèmes, Suzanne Dracius|

L’entrebâillement de la porte

 À Samantha et à Marie Gauthier

 

En plé­ni­tude d’œil ouvert,
Polychroïsme jouant dans
L’entrebâillement de la porte
Au gré de ces inci­dences que, vive, la lumière apporte
En mul­ti­tude, champ offert
Par sur­gis­se­ment d’incarnats
Sur fleurs épan­dues en émoi
D’infinitude d’yeux cil­lant,
Immuable regard vigi­lant
Sur l’insigne fémi­ni­tude,
Ton ave­nir n’est pas si dif­fé­rent du mien ;
Pourtant nos pas­sés abo­lis divergent bien.
Or dans l’entrebâillement de la porte, là,
Paraît ton pré­sent, Pandora.
Car dans l’entrebâillement fur­tif de la porte, là,
L’Espérance au fond res­te­ra.
Si s’oblitérait le pas­sé, nous serions tous condam­nés
À mille fois le res­sas­ser.
Sur tré­fonds d’ardent naca­rat,
De sueurs, de sucres et de sangs,
Mêlés — ô métis­sage fervent —
Absolu regard vigi­lant,
Dresse-toi, libre, tu es là,
Fière, affran­chie, Pandora.
Marronne de corps et de cœur,
Marron de force et de cou­leur,
Pour mar­ron­ner, faire le mur,
Fuir, altiè­re­ment fugueuse.
Les murs de la honte, fou­gueuse,
Les diri­mer, trou­ver la faille.
La dive porte s’entrebâille :
Sans pro­cras­ti­ner, Pandora,
Sur tré­fonds de vif bac­ca­rat,
Laisse glo­ser ces fronts d’exégètes fac­tices
Sur les indé­cryp­tables essences métisses.
Abandonne-leur ces pâleurs,
Ce qu’ils érigent en valeurs.
Quitte-les, ces pisse-copie !
D’Afrique et d’Inde et d’Utopie,
Dans l’entrebâillement de la porte, là,
Paraît ton pré­sent, Pandora.
Parée pour ta Révolution,
Telle une ultime Abolition,
Parée, oui, de tous les dons,
Femme debout sur fleurs haut levées,
Écarlates, écar­te­lées,
Bien plan­tée, fer­me­ment cam­pée
Dans la confu­sion de tes sangs.

 

© Suzanne Dracius 2012
Exquise déré­lic­tion métisse, éd. Desnel (Prix Fetkann Poésie)

 

 

Pascale Monnin, Danser le chaos (détail) 20×20 pces, perles, papier sur toile.

 

Pointe-des-Nègres

 

 

 

À Aimé Césaire, cette pro­so­po­pée de

la ville qui eut pour maire un poète

 

 

Là débar­quèrent

naguère

les frères

et sœurs d’Afrique

en souf­france

sous France

sous-France

dépor­tés.

Là s’épand ma gésine urbaine.

Thalassique est cette hys­té­rie :

ce ventre est ventre

de la mer.

J’ai fécon­dé l’écume marine.

Moi je pénètre, ten­due,

la houle por­teuse de négriers.

Moi j’ai poin­té mon phal­lus

dans l’utérus

océan

pour en faire naître des lots de nègres

tout debout.

D’ores et déjà, désor­mais

je fais assaut d’urbanité

sans par­ve­nir à oublier

que je me nomme « Pointe-des-Nègres »

dépos­sé­dée de mon nom d’Afrique.

Comment me crièrent-ils

antan

ces enchaî­nés, lorsqu’ils posèrent

sur mon écale

leurs mil­lions de pieds san­gui­no­lents : 

Fongo ? Dankan ? Goanuà ?

Ou bien Nchi Kavu ou Goà ?

 

Montent à mon oreille par gros vent

les noms qu’ils me hur­lèrent naguère

ces rauques gosiers afri­cains

avant que je ne fusse « Pointe-des-Nègres »,

pen­dant que j’étais Pointe à Nègres,

pen­dant que, de mon fer poin­té

au fond des entrailles de la mer,

nais­saient des lots, des piles de nègres

à l’envi,

des charges de nègres

à l’encan,

de mes graines, dans l’effervescence

de la matrice océane

au temps où je vio­lais, impa­vide,

l’immensité caraïbe.

En elle j’épandis ma semence

en plein mitan de cet océa­nique bas­sin.

En sor­tirent des myriades de nègres

debout

hauts congos

haut levés.

 

Quel nom d’Afrique me don­nèrent-ils

avant que les leu­co­dermes

ne me baillent pour nom « Pointe-des-Nègres » ?

Souf ? Terroubi ? Lessdi ?

De leurs cabèches escla­vées,

de leurs bou­dins

gon­flés de faim,

leurs langues assé­chées d’eau saline,

du tré­fonds de leurs gosiers rau­quis

de tant et tant crier famine,

quel nom d’Afrique pou­vait sourdre ?

Fus-je criée Mabélé, Oto,

Monkili, Hmsé ou Molongo ?

Lorsque, sur ma squame cour­bant

leurs indé­nom­brables échines

lacé­rées à coups de chi­cotte,

ils posèrent leurs pieds en sang

cou­verts de chiques,

tchip ! com­ment avaient-ils rau­qué

« Terre ! Terre ! » en leurs langues d’Afrique ?

Terre je suis, sacrée, sub­ur­baine,

mul­ti­co­lore, à ce jour.

En mon hyper­mar­chand rond-point

quelle noire lumière dif­fuse mon phare ?

 

 

Pointe-des-Nègres  – quar­tier de Fort-de-France, lieu de débar­que­ment des esclaves dépor­tés d’Afrique pen­dant la traite négrière

 jan­vier 2006

 

 

© Suzanne Dracius 2011

Exquise déré­lic­tion métisse, éd. Desnel (Prix Fetkann Poésie)

 

Finiséculaire haruspice

 

On dirait que des ciels s’entrouvrent,
Non encore étales, pour­tant,
Somptueusement neufs, au demeu­rant
Et sereins, poten­tiel­le­ment,
Si fini­sé­cu­laires, si fastes,
Si fini­mil­lé­nai­re­ment fes­tifs
Pour de dextres envo­lées, de favo­rables aus­pices,
De mul­tiples sur­gis­se­ments pro­pices
Hors des pré­sages funestes.

J’optai pour que tous les ciels s’ouvrent, vastes
Et clairs, en nonante-sept.
Que calme et cirée s’offre à nous l’immensité océane
— Kalmisiré, pour de vrai —
En nous, pour nous et alen­tour, ad vitam aeter­nam.

 

© Suzanne Dracius 2012
Exquise déré­lic­tion métisse, éd. Desnel (Prix Fetkann Poésie)

 

Pascale Monnin,  Ma chair et mes coli­bris, pho­to  : Josué Azor.

Pascale Monnin, La Déboussole.

Antonomase en temps de cyclone

 

Avec les flots bruis­sants de la rivière qui coule au fond de ce jar­din,
S’échappant, mar­ron­nant, fluette mais fou­gueuse tel­le­ment
Jusqu’à la Pointe-des-Nègres — qui sait ? elle en a l’impétuosité —
Exit la lycéenne scéenne en DS 21,
Femme pour­fen­due à la mer­ci du moindre macho venu.
Existe, dans les tour­billons, les ondes béné­fiques, cyclo­niques d’un voci­fé­rant hur­ri­cane,
Mordillé des dévo­ra­tions d’érotomanes dis­tin­gués,
Un palin­drome sal­va­teur de l’épéen guer­rier de l’Iliade,
Le para­doxal pseu­do­nyme si incroya­ble­ment gau­lois,
En ana­gramme de cet homé­rique hapax

Exit la moi­tié de moi­tié,
La mi-ceci mi-cela.
Existe la réap­pro­pria­tion d’un être dans son inté­gri­té
 — Sa tota­li­té recou­vrée,
Son entiè­re­té assu­mée —
Pour qui toute dis­cri­mi­na­tion posi­tive est un oxy­more,
Pour qui chaque récri­mi­na­tion légi­time est tau­to­lo­gie,
Pour qui l’affirmative action n’est pas que figure de style
Pour qui le chiasme n’est pas qu’impure ou vaine rhé­to­rique
S’il est « peau noire, blanc dedans »
Ou « la peau sau­vée, noir au fond ».
Entonnant en ces temps de cyclone
Une anto­no­mase plus réelle qu’Hercule, Apollon ou Vénus
 — Métis, métis —,
D’une pali­no­die plus qu’humaine,
Trois petits tours firent les Pléiades
D’onyx et d’albâtre, puis s’en furent,
Au nombre de sept, tou­jours.

 

© Suzanne Dracius
extrait d’Exquise déré­lic­tion métisse(Prix Fetkann Poésie), éd. Desnel

 

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