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Titus-Carmel : autant poète que peintre

Par | 2018-05-23T05:27:21+00:00 20 janvier 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

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            Gérard Titus-Carmel : peintre, gra­veur et poète mais aus­si auteur d’écrits sur les artistes contem­po­rains ou du pas­sé. Ce livre, une somme, réunit les textes des der­nières 45 années. Roland Recht, dans sa pré­face, met en évi­dence quelques pistes :

– inter­ro­ger la pein­ture parce que “une part de la chose qui sert de modèle” se déro­bant, il est néces­saire de “la sai­sir avec d’autre moyens”,

– une acti­vi­té d’écriture est un “retour sur la pra­tique de la pein­ture” (décons­truc­tion ?),

– la pein­ture est spé­ci­fique par rap­port aux autres arts plas­tiques,

– les rap­ports entre écrire et peindre.

À la lec­ture de ce gros volume, qu’en est-il au juste ? Je pose la ques­tion, je n’y réponds pas : car l’important est bien de la poser, non d’y répondre ; il ne s’agit pas d’imposer au lec­teur mon point de vue…

 

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            Sans doute est-il dif­fi­cile de rendre compte d’une telle somme dont les pièces s’étalent de 1971 à 2015 : le point de vue de l’auteur a eu le temps d’évoluer. Aussi ces notes reflé­te­ront-elles mon humeur, mes pré­fé­rences, mes lec­tures… Aussi, ce que le lec­teur remar­que­ra immé­dia­te­ment, c’est la cohé­rence du recueil : cohé­rence entre le des­sin et la nature qui n’est pas sans rap­pe­ler le tra­vail récent de Titus-Carmel (ses feuillées, ses nielles…) ou cohé­rence entre la poé­sie et la pein­ture ou le des­sin (“Travaille comme le tan­neur : racler le derme du papier. (Je lui fais la peau)” : tout est dit dans cette der­nière brève phrase, y com­pris la coïn­ci­dence entre la poé­sie et le des­sin ! La phrase se fait sac­ca­dée, courte, nomi­nale pour mieux cap­ter le flux de la pen­sée, la ful­gu­rance de la vision. L’écriture est ici le moyen de tenir à dis­tance (être conscient) le des­sin. On se moque alors de ne pas connaître tous les tra­vaux pic­tu­raux qui donnent nais­sance à ces écrits : on devine. Comme on devine qui est Titus-Carmel : il suf­fit de lire le Portrait de l’Artiste en ses goûts et cou­leurs mêmes (pp 42-47). Le plas­ti­cien n’élude pas le rôle joué par le hasard dans les formes trou­vées (l’éventail, la croix…). Reste alors à s’interroger sur l’origine de ce hasard : pure contin­gence ? ou résul­tat de l’enseignement voire de la fré­quen­ta­tion des œuvres ? Gérard Titus-Carmel fait péné­trer le lec­teur dans le secret de l’atelier, dans les pro­cé­dés de fabri­ca­tion, de la matière qui va ser­vir de sup­port, com­ment finir une série…

 

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            Sur l’exposition : Titus-Carmel s’interroge sur le fonc­tion­ne­ment de l’oeuvre ; “en-dehors du tête-à-tête avec l’artiste” propre à l’atelier. Les expres­sions concrètes sont mises au ser­vice des réponses : réac­tion au sens chi­mique, prendre corps dans la réa­li­té, mettre en vue…

 

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            “Le rap­port entre le vrai et le faux est uni­que­ment un rap­port men­tal”, tel est le titre d’un entre­tien avec Bernard Noël. Gérard Titus-Carmel y inter­roge le rap­port du vrai et du faux dans le rap­port des­sin /​ modèle. Le des­sin est aus­si réel que le modèle.

            Quelques pages plus loin, Gérard Titus-Carmel met en évi­dence ce qui dif­fé­ren­cie la pein­ture et le ciné­ma. Je ne par­le­rai pas de cette oppo­si­tion clas­sique entre la néga­tion du temps propre à la pein­ture et le dérou­le­ment de la fic­tion propre au ciné­ma : il faut lire atten­ti­ve­ment le rai­son­ne­ment de Titus-Carmel ici, mais aus­si sans doute ailleurs dans le livre car com­ment lire une telle somme ?

 

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            Gérard Titus-Carmel dresse une gale­rie de por­traits de peintres dans un texte de 1988 inti­tu­lé “Ombre por­tée”. Tous ont un frère, peintre le plus sou­vent. C’est la manière pour Titus-Carmel de poser le pro­blème de son iden­ti­té comme le pré­cise la note pré­cé­dant ce texte dans laquelle il avoue avoir du mal à se recon­naître dans les pho­to­gra­phies prises de lui… Éclairant !

            Changement de registre avec “L’Indolente d’Orsay”. Les notions de plai­sir (p 209), de gra­vi­té (p 210) et de modèle dans ses dif­fé­rentes variantes (celui qu’on a sous les yeux et celui qu’on a dans la tête, p 238) ont leur impor­tance. Les titres de ce tableau se sont suc­cé­dés comme si Bonnard hési­tait à nom­mer sa toile. La pein­ture est une affaire  sérieuse et au tra­vers de ce texte on découvre que Titus-Carmel connaît bien l’histoire de la pein­ture, les tableaux des uns ou des autres : on ne parle pas impu­né­ment de la pein­ture.

 

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            Gérard Titus-Carmel com­mence son “Imprécis de l’estampe” (publié en 1992 par les Éditions de l’Échoppe à Caen) par des vers, pla­cés en exergue, de Michel Leiris rap­pe­lant ain­si que le peintre est aus­si poète. Ça com­mence par quelques lignes lourdes de sens : “Travailler la gra­vure ou la litho­gra­phie, c’est d’abord et avant toute chose pen­ser et tra­vailler à l’envers” (p 247).

            Quelques idées inté­res­santes (qu’il est bon de rap­pe­ler) :

– le tirage n’épuise pas le des­sin (fait à l’envers), il n’y a pas de pré­séance dans le tirage ;

– c’est le temps qui est par­ta­gé entre les dif­fé­rentes épreuves ;

– la dif­fé­rence entre la gra­vure et la litho­gra­phie réside dans le deve­nir de la matrice ;

– Titus-Carmel maî­trise son sujet : il connaît bien l’histoire de l’estampe, les dif­fé­rentes tech­niques, et même une cer­taine inquié­tude, méta­phy­sique (pour­rait-on dire, au sens pre­mier du qua­li­fi­ca­tif) comme cela appa­raît dans un texte inti­tu­lé jus­te­ment “L’ épreuve du pre­mier regard” (p 259) ;

– le goût des grands papiers et de l’écran séri­gra­phique ;

– la culture de Titus-Carmel ignore les fron­tières géo­gra­phiques comme les limites du temps ;

– etc …

 

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            L’une des dif­fi­cul­tés ren­con­trées à la lec­ture pro­vient de ce que je ne connais pas (et loin de là !) toutes les œuvres abor­dées ou ana­ly­sées (je pense, par exemple à “Two Black Angels” de Kurt Schwitters). Mais l’auteur donne l’envie de pro­lon­ger la lec­ture par la décou­verte de visu de l’œuvre. Est-ce pos­sible ? Sans doute aban­don­ne­rai-je devant la dif­fi­cul­té… L’important, n’est-ce pas le désir ? Ce que je retiens, c’est le savoir ency­clo­pé­dique du dadaïste…

 

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            L’étonnant est que le peintre Philippe de Champaigne ne m’intéresse pas. Mais que l’exergue de Chaïm Soutine (p 373 : “Je tue­rai tous mes tableaux”) retienne mon atten­tion. Pourquoi faut-il que je pense à la chan­son d’Alain Bashung, “Je tue­rai la pia­niste” ? L’association d’idées, comme moyen de connais­sance ? L’horreur de la mort ? Mais je divague. Encore que ! La réfé­rence (p 403) à “L’Enterrement à Ornans”  de l’immense Gustave Courbet me donne sans doute rai­son. Qui dira les méandres et les mys­tères de la lec­ture ? Ainsi la réduc­tion de ce texte de 80 pages à cette note de quelques lignes…

 

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            (Lire plus de 700 pages est une gageure ; les lire d’affilée, une impos­si­bi­li­té ou qua­si­ment. Aussi cet article reflè­te­ra-t-il les humeurs chan­geantes du lec­teur, ses doutes, ses inter­ro­ga­tions. Dont celle-ci : ai-je bien lu ? n’ai-je  pas déri­vé ?)

 

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            À la page 453 d’Au vif de la pein­ture, à l’ombre des mots, Gérard Titus-Carmel place son texte sous un exergue de Jean Genêt (extrait de L’Atelier d’Alberto Giacometti)  qui défi­nit l’origine de la beau­té par la bles­sure per­son­nelle que cha­cun porte en lui. Titus-Carmel cite Genêt pour dire qu’il se recon­naît dans cet espace ain­si nom­mé, espace où il peint ou des­sine et écrit aus­si, “à part égale” ; mais c’est pour aus­si­tôt ajou­ter que la beau­té lui échappe. C’est donc une leçon de méthode que donne Titus-Carmel rele­vant des arts plas­tiques autant que de l’écriture : il faut sou­li­gner les verbes employés, éla­guer, étê­ter, cou­per, rompre, tran­cher, démon­ter… Leçon d’une méthode à décou­vrir, à lire !Écrire et peindre, même com­bat.

 

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            Ce qui nous mène au constat qu’on sait : Titus-Carmel est autant poète que peintre. Vers la fin de ce gros volume, on trouve plu­sieurs textes qui abordent le pro­blème de cette double acti­vi­té. De “Retour d’écho” (un texte de 2011), j’extrais ces lignes signi­fi­ca­tives : “J’entends pra­ti­quer l’exercice de l’écriture avec ce même sen­ti­ment d’être tou­jours au bord du gouffre et de n’avoir rien à par­don­ner à cette vaste blan­cheur sur laquelle je me tiens éga­le­ment pen­ché”. Ou, plus loin : “Pareillement, la poé­sie prend leçon aux parages de la pein­ture, tout en s’informant d’elle-même, là où elle se bâtit dans la phrase, dans le rythme et la scan­sion des mots, comme dans l’arrangement des frag­ments qui com­posent le poème…” ou encore : “Car der­rière tout cela se tient un même être, qui régente ces deux voix au sein d’une ambi­tion com­mune, ou disons qu’un même écho les enchante en deux lieux dis­tincts, ce qui jus­te­ment me per­met de les gar­der à bonne dis­tance l’une de l’autre” (p 632 et p 633). Plus loin, on peut s’arrêter à “Lire, écrire, Peindre” (un texte daté de 2013) : “…l’exigence de l’écriture et le tra­vail des mots devaient, pour moi, se situer en-dehors de toute his­toire à racon­ter, quel que soit le mode de fic­tion…” (p 673). L’important, par ailleurs, étant pour Titus-Carmel de reven­di­quer l’autonomie de la pein­ture et de la poé­sie, même s’il recon­naît que ce sont les poètes  (qu’il défi­nit “comme les par­faits inter­lo­cu­teurs de la pein­ture”) qui parlent le mieux des peintres : “Ils accom­pagnent heu­reu­se­ment la pein­ture plus qu’ils ne cherchent à l’expliquer” (p 676).

 

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            Ou note sur les notes… Que dès le départ, l’auteur de ces lignes ait choi­si d’écrire son article sous forme de notes (dont le nombre pour­rait être infi­ni) n’annonce-t-il pas la cou­leur ? Y a-t-il plus belle méta­phore de ce qu’est la pein­ture (et le des­sin, et la gra­vure, et la poé­sie) que cette image du papillon har­ce­lant André Breton à New-York (in “Papillon à New-York”, pp 425-429) ? Un hasard objec­tif entre la volon­té de cap­ter l’invisible du monde et les moyens concrets, réels que décrit Gérard Titus-Carmel…

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