> Trois revues fortes en alcool : La revue littéraire, Les cahiers de Tinbad, Dissonances

Trois revues fortes en alcool : La revue littéraire, Les cahiers de Tinbad, Dissonances

Par |2018-03-22T10:21:38+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Guillaume Basquin, Revue des revues|

 

 

À l’image de son rédac­teur en chef, Richard Millet, La revue lit­té­raire  pro­pose des articles d’une grande tenue. 276 pages, rien à jeter, cela com­mence par quatre auteurs ita­liens vivants à Paris qui abordent les ques­tions de la pré­ca­ri­té des écri­vains et de l’asservissement de l’intelligence.

« Plus on cherche la qua­li­té, moins on est payé »… Francesco Forlani offre une sti­mu­lante réflexion sur nos repré­sen­ta­tions du « tra­vail cultu­rel », sachant que tout tra­vail mérite en géné­ral salaire. L’article, pour vif et même drôle, ne laisse de mettre mal à l’aise tant la situa­tion de béné­vo­lat for­cé dans lequel se trouvent les auteurs est un fait col­lec­tif auquel tous par­ti­cipent. Loin d’énoncer des solu­tions (exer­cice à la mode en ces mois pré­pré­si­den­tiels), loin même d’imposer ce qui serait un pro­blème à résoudre, il nous tend (à nous tous, tra­vailleurs cultu­rels tra­vaillant pour la gloire ou le sens du ser­vice) un miroir qui fait le tour de la tête.

De la répu­blique des lettres, Andrea Inglese donne l’image d’une auto­pro­mo­tion per­ma­nente où il n’y a que des « égoïstes lan­cés les uns contre les autres ». Où l’on voit que l’art de la for­mule peut aider l’intelligence. L’humour aus­si : en réflé­chis­sant à ce qu’il nomme les « écri­vains pré-post­humes », Giacomo Sartori met le doigt sur un pro­blème lit­té­raire qui est aus­si un pro­blème de civi­li­sa­tion :

Moi-même, le soir le plus sou­vent, ou quand il pleut, ou quand mon compte en banque entre dans le rouge, ou quand le fri­go est vide, je penche vers cette autre pos­si­bi­li­té. Je me dis que je ne suis pas un écri­vain pré-post­hume, mais un écri­vain raté : mon échec réité­ré et cris­tal­lin est exac­te­ment ce que je mérite. Le matin sui­vant je me lève, et je recom­mence à lut­ter pour trou­ver un peu de temps pour écrire (…) indif­fé­rent à ce qu’assènent les pages cultu­relles des jour­naux, ces havres de l’entre-soi où les cri­tiques parlent des romans écrits par les cri­tiques des autres jour­naux ou par les édi­teurs des mai­sons d’éditions où ils publient eux-mêmes (…) rêvant peut-être que ma belle et riche édi­trice m’invite à déjeu­ner, comme cela arrive dans tant de films fran­çais.

Jérôme Michel donne un remar­quable article sur Cristina Campo, une « insu­laire de l’esprit » :

Chez les insu­laires de l’esprit (…) nulle nos­tal­gie d’un âge d’or, d’un autre­fois fas­tueux en contre­point de la détresse du pré­sent. Ceux-là savent qu’on ne peut rien contre le temps, que toute insur­rec­tion s’achève dans les fosses com­munes de l’oubli. Non, pas de contre révo­lu­tion à oppo­ser à la révo­lu­tion des mondes. Les civi­li­sa­tions meurent, c’est tout. L’insulaire de l’esprit se tien­dra droit dans le désastre, et calme, et silen­cieux.

Avec sub­ti­li­té, il fait vivre cet auteur dans son époque.

Après une cita­tion de Joyce poète (Chamber Music) Clara Lukowska donne de très forts poèmes :

Pourquoi me dire que tu m’aimes
si c’est pour me lais­ser au bord des mots
comme le héris­son retour­né (…)

Une longue contri­bu­tion de Bruno Chaouat s’interroge sur la pos­si­bi­li­té de la lit­té­ra­ture à l’ère du trans­hu­ma­nisme. Qu’est l’acte d’échanger la parole face à ce pro­jet d’améliorer et d’aug­men­ter l’homme ? Où la lit­té­ra­ture appa­raît consub­stan­tiel­le­ment liée à cet homme onto­lo­gi­que­ment défec­tueux dont le nar­ra­teur des Particules élé­men­taires finis­sait par se déba­ras­ser.

(…) la mort serait vain­cue ici-bas et non plus au-delà (…) la lit­té­ra­ture en tant qu’elle s’élève, comme la foi, contre la mort, a-t-elle un ave­nir ?

Face aux avan­cées en appa­rence libé­ra­trices de la Silicon Valley, cet article docu­men­té réunit des consi­dé­ra­tions anthro­po­lo­giques, scien­ti­fiques et morales : notam­ment sur le cer­veau, cet organe esthé­tique « affec­té par l’ouverture au monde ». Au delà de l’article, peut-on y voir une réponse à « l’onanisme » lit­té­raire trai­té par le qua­trième auteur ita­lien, Giuseppe Schillaci ? Le Je t’aime du robot fait quant à lui pen­ser aux poèmes de Clara Lukowska. Ce qui montre la cohé­rence édi­to­riale, qui est aus­si une cohé­rence d’ouverture, comme en témoigne encore l’entretien de Régis Debray avec Richard Millet et les pages dia­ristes de ce der­nier, deux auteurs moins unis par les idées que la rigueur d’écriture et l’art de ne jamais être en repos.

Je ter­mi­ne­rai ce tour incom­plet par un long article de Guillaume Basquin sur Carrousels de Jacques Henric. Une repu­bli­ca­tion à laquelle il a par­ti­ci­pé et dont il constate amè­re­ment le maigre écho dans la presse papier. Nous épar­gnant les réflexions désa­bu­sées sur la fin des avant-gardes, Basquin fait de cette irri­ta­tion un départ pour un ques­tion­ne­ment sur la lit­té­ra­ture aujourd’hui. Immense ver­tige que de consta­ter que le grand public et la presse semblent dépas­sés par l’ampleur du réel (et de sa folie ins­ti­tu­tion­nelle ?) au point de ne plus oser par­ler de telles œuvres « insuf­fi­santes » par prin­cipe. In-suf­fi­sance qui requiert un lec­teur actif. Mais il semble que cha­cun cherche, à tra­vers l’expérience lit­té­raire, une sorte d’assurance tout risque par­fai­te­ment adap­tée à la sin­gu­la­ri­té (fan­tas­mée) de sa vie. Et là l’industrie édi­to­riale assure l’approvisionnement. L’article est riche, pré­cis et lyrique. On peut ne pas suivre Henric et Basquin (d’ailleurs, le plus jeune des deux, Basquin, n’a lui-même pas une âme de dis­ciple) dans toutes leurs asser­tions, mais s’enchanter que le comp­toir des lettres serve encore ce genre d’alcools forts.

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Aux com­mandes des Cahiers de Tinbad, le même Guillaume Basquin demarre le numé­ro 2 sur une ren­contre inad­ve­nue : il vou­lait y faire dia­lo­guer Schuhl et Nabe, les deux l’ont écon­duit. Ils ont même, depuis leur fren­ho­fé­rienne retraite, refu­sé tout net l’autorisation de repu­blier cer­tains textes de jeu­nesse. Pas le moins du monde plain­tif, il signe un édi­to qui, au lieu d’être ven­geur, est une réflexion sur cette géné­ra­tion de maîtres qui ne veulent pas trans­mettre. Réflexion qui pose la ques­tion morale (il est ques­tion d’égoïsme et du « jouis­sez sans des­cen­dance ») en même temps que celle de la sur­vie de l’institution lit­té­raire… On voit que les pré­oc­cu­pa­tions des Italiens de La revue lit­té­raire ne sont pas très loin.

Dans le corps d’un som­maire à che­val sur le texte et l’image ani­mée, Basquin ana­lyse entre autres les Huit salo­pards de Tarentino. :

[…] l’écran extra large est très pro­pice à bien repré­sen­ter l’indifférente nature, sa vio­lence intrin­sèque. Ici, cette sau­va­ge­rie est très bien repré­sen­tée […] ce bliz­zard qui n’en finit pas et qui empri­sonne les per­son­nages, sou­le­vant les pas­sions, et ren­dant enfin pos­sible le bain de sang final. Oh le beau rouge ! Et ce bleu du ciel dans les pre­mières minutes [quand la dili­gence] nous mène vers le lieu du drame/​crime ! Ah ce blanc moi­ré (à cause du noir entre les images du pro­jec­teur-Lumière à obtu­ra­teur ryth­mique) […] Je sais qu’en pro­jec­tion numé­rique, c’est per­du… Foutu !

Son style de cri­tique res­semble à son style poé­tique. Le lec­teur doit enga­ger la pre­mière phrase dans son cer­veau à la manière d’une pel­li­cule dans les griffes du pro­jec­teur. Après, ça se lit très bien. C’est un peu ce qu’on fait avec les vers clas­siques. C’est une éthique de la lec­ture pré­sup­po­sée par la façon d’écrire. Cette remarque sty­lis­tique me semble résu­mer ce que l’auteur pré­tend appor­ter dans les usages lit­té­raires de main­te­nant, une impli­ca­tion et un style qui ne se limitent pas à des enjeux esthé­tiques.

Toujours le ciné­ma, Mark Rappaport vient par­ler du goût d’Hitchcock pour la per­for­mance. Les expli­ca­tions sont accom­pa­gnées de pho­to­grammes, on a l’impression d’être avec l’auteur dans une salle obs­cure.

Côté poé­sie — mais n’y étions-nous pas dès le début ? —, c’est Christophe Esnault, lequel nous per­met de trou­ver made in french une rude ala­cri­té que nous avons pris l’habitude d’importer d’outre-Atlantique (Swensen, Rankine, etc.) :
                     Aplanir la sen­sa­tion jusqu’à ce qu’elle crache son jus.

Je revien­drai sur cet auteur avant le prin­temps.

Côté viva­ci­té, Tristan Félix, dont Guillaume Basquin fera pro­chai­ne­ment une pré­sen­ta­tion dans nos colonnes, nous livre des poèmes sur des images de « mal­for­ma­tions » ani­males ou humaines à la limite du mon­trable. Lignée Batailienne ?

Je n’suis pas bien joli joli
dis-tu
dois-je l’être ?

Peut-on rire, pleu­rer, fuir ? Êtes-vous une chose ? Voilà le sens d’écrire sur « l’anormal », la ques­tion irrigue le nor­mal et son défi­cit d’humanité. La réfé­rence à Freaks
« On lit pour perdre du temps ». Dans ce cas, je ne pense pas.

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La même Tristan Felix est au som­maire de Dissonances avec une réflexion sur le clown (de mes deux), qu’il ne faut pas confondre avec le bouf­fon qui est aimé du Pouvoir (d’après vous Groland, entre­cou­pé de pub pour 4×4, se pla­çait dans quelle caté­go­rie ?) Ce texte a donc pas­sé le comi­té de lec­ture sous forme ano­ny­mée comme toutes les contri­bu­tions. Un choix qui fait voi­si­ner des débu­tants et des confir­més au nom du seul inté­rêt de leur écrit. On pour­rait objec­ter que cela risque de tout subor­don­ner au goût de l’équipe de rédac­tion autour de Jean-Marc Flapp, mais la palette des col­la­bo­ra­teurs des 30 numé­ros pré­cé­dents, de Valérie Rouzeau à Hubert Haddad, prouve une bonne ouver­ture d’esprit.

Le thème du numé­ro : désordres.

Jean-Christophe Belleveaux donne un jour­nal du trouble qui res­semble à un glos­saire sur un air de blues, mots triste et sou­rire gogue­nard : j’accueille le soir, la poi­gnée de la porte, les voix, ce qui serait une réa­li­té vrai­sem­blable (qui ne m’inclut pas tout à fait)…

Luna Beretta fait un récit avec X et Y en plus du nar­ra­teur, dont le ton pro­longe main­te­nant l’aboulique désin­vol­ture d’un cer­tain Plume ; dans Asphodèles, Cédric Bonfils raconte une perte d’identité par petits bouts où la seconde per­sonne paraît à chaque fois un peu plus effa­cée de la phrase, jusqu’à être à la fin affu­blée du nom flo­ral qui fait le titre : cette fleur presque verte… On aime­rait par­ler de tous ces bons et très bons textes.

Sinon, c’est une vraie revue avec un port­fo­lio de pho­tos — cette fois d’Isthmaël Baudry, où les reflets servent moins à super­po­ser des lieux qu’à faire tré­bu­cher l’un l’autre, comme deux mar­cheurs cher­che­raient en vain à accor­der leurs pas — et des cri­tiques de livres, ça ne coûte que 5€ et on a envie d’en ache­ter pour don­ner à la volée aux amis de pas­sage.

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