À l’image de son rédac­teur en chef, Richard Mil­let, La revue lit­téraire  pro­pose des arti­cles d’une grande tenue. 276 pages, rien à jeter, cela com­mence par qua­tre auteurs ital­iens vivants à Paris qui abor­dent les ques­tions de la pré­car­ité des écrivains et de l’asservisse­ment de l’intelligence.

« Plus on cherche la qual­ité, moins on est payé »… Francesco For­lani offre une stim­u­lante réflex­ion sur nos représen­ta­tions du « tra­vail cul­turel », sachant que tout tra­vail mérite en général salaire. L’article, pour vif et même drôle, ne laisse de met­tre mal à l’aise tant la sit­u­a­tion de bénévolat for­cé dans lequel se trou­vent les auteurs est un fait col­lec­tif auquel tous par­ticipent. Loin d’énoncer des solu­tions (exer­ci­ce à la mode en ces mois préprési­den­tiels), loin même d’imposer ce qui serait un prob­lème à résoudre, il nous tend (à nous tous, tra­vailleurs cul­turels tra­vail­lant pour la gloire ou le sens du ser­vice) un miroir qui fait le tour de la tête.

De la république des let­tres, Andrea Inglese donne l’image d’une auto­pro­mo­tion per­ma­nente où il n’y a que des « égoïstes lancés les uns con­tre les autres ». Où l’on voit que l’art de la for­mule peut aider l’intelligence. L’humour aus­si : en réfléchissant à ce qu’il nomme les « écrivains pré-posthumes », Gia­co­mo Sar­tori met le doigt sur un prob­lème lit­téraire qui est aus­si un prob­lème de civilisation :

Moi-même, le soir le plus sou­vent, ou quand il pleut, ou quand mon compte en banque entre dans le rouge, ou quand le fri­go est vide, je penche vers cette autre pos­si­bil­ité. Je me dis que je ne suis pas un écrivain pré-posthume, mais un écrivain raté : mon échec réitéré et cristallin est exacte­ment ce que je mérite. Le matin suiv­ant je me lève, et je recom­mence à lut­ter pour trou­ver un peu de temps pour écrire (…) indif­férent à ce qu’assènent les pages cul­turelles des jour­naux, ces havres de l’entre-soi où les cri­tiques par­lent des romans écrits par les cri­tiques des autres jour­naux ou par les édi­teurs des maisons d’éditions où ils pub­lient eux-mêmes (…) rêvant peut-être que ma belle et riche éditrice m’invite à déje­uner, comme cela arrive dans tant de films français.

Jérôme Michel donne un remar­quable arti­cle sur Cristi­na Cam­po, une « insu­laire de l’esprit » :

Chez les insu­laires de l’esprit (…) nulle nos­tal­gie d’un âge d’or, d’un autre­fois fastueux en con­tre­point de la détresse du présent. Ceux-là savent qu’on ne peut rien con­tre le temps, que toute insur­rec­tion s’achève dans les fos­s­es com­munes de l’oubli. Non, pas de con­tre révo­lu­tion à oppos­er à la révo­lu­tion des mon­des. Les civil­i­sa­tions meurent, c’est tout. L’insulaire de l’esprit se tien­dra droit dans le désas­tre, et calme, et silencieux.

Avec sub­til­ité, il fait vivre cet auteur dans son époque.

Après une cita­tion de Joyce poète (Cham­ber Music) Clara Lukows­ka donne de très forts poèmes :

Pourquoi me dire que tu m’aimes
si c’est pour me laiss­er au bord des mots
comme le héris­son retourné (…)

Une longue con­tri­bu­tion de Bruno Chaouat s’interroge sur la pos­si­bil­ité de la lit­téra­ture à l’ère du tran­shu­man­isme. Qu’est l’acte d’échanger la parole face à ce pro­jet d’améliorer et d’aug­menter l’homme ? Où la lit­téra­ture appa­raît con­sub­stantielle­ment liée à cet homme ontologique­ment défectueux dont le nar­ra­teur des Par­tic­ules élé­men­taires finis­sait par se débarasser.

(…) la mort serait vain­cue ici-bas et non plus au-delà (…) la lit­téra­ture en tant qu’elle s’élève, comme la foi, con­tre la mort, a‑t-elle un avenir ?

Face aux avancées en apparence libéra­tri­ces de la Sil­i­con Val­ley, cet arti­cle doc­u­men­té réu­nit des con­sid­éra­tions anthro­pologiques, sci­en­tifiques et morales : notam­ment sur le cerveau, cet organe esthé­tique « affec­té par l’ouverture au monde ». Au delà de l’ar­ti­cle, peut-on y voir une réponse à « l’onanisme » lit­téraire traité par le qua­trième auteur ital­ien, Giuseppe Schillaci ? Le Je t’aime du robot fait quant à lui penser aux poèmes de Clara Lukows­ka. Ce qui mon­tre la cohérence édi­to­ri­ale, qui est aus­si une cohérence d’ouverture, comme en témoigne encore l’entretien de Régis Debray avec Richard Mil­let et les pages diaristes de ce dernier, deux auteurs moins unis par les idées que la rigueur d’écriture et l’art de ne jamais être en repos.

Je ter­min­erai ce tour incom­plet par un long arti­cle de Guil­laume Basquin sur Car­rousels de Jacques Hen­ric. Une repub­li­ca­tion à laque­lle il a par­ticipé et dont il con­state amère­ment le mai­gre écho dans la presse papi­er. Nous épargnant les réflex­ions dés­abusées sur la fin des avant-gardes, Basquin fait de cette irri­ta­tion un départ pour un ques­tion­nement sur la lit­téra­ture aujourd’hui. Immense ver­tige que de con­stater que le grand pub­lic et la presse sem­blent dépassés par l’ampleur du réel (et de sa folie insti­tu­tion­nelle ?) au point de ne plus oser par­ler de telles œuvres « insuff­isantes » par principe. In-suff­i­sance qui requiert un lecteur act­if. Mais il sem­ble que cha­cun cherche, à tra­vers l’expérience lit­téraire, une sorte d’assurance tout risque par­faite­ment adap­tée à la sin­gu­lar­ité (fan­tas­mée) de sa vie. Et là l’industrie édi­to­ri­ale assure l’approvisionnement. L’article est riche, pré­cis et lyrique. On peut ne pas suiv­re Hen­ric et Basquin (d’ailleurs, le plus jeune des deux, Basquin, n’a lui-même pas une âme de dis­ci­ple) dans toutes leurs asser­tions, mais s’enchanter que le comp­toir des let­tres serve encore ce genre d’al­cools forts.

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Aux com­man­des des Cahiers de Tin­bad, le même Guil­laume Basquin demarre le numéro 2 sur une ren­con­tre inad­v­enue : il voulait y faire dia­loguer Schuhl et Nabe, les deux l’ont écon­duit. Ils ont même, depuis leur fren­hoféri­enne retraite, refusé tout net l’autorisation de repub­li­er cer­tains textes de jeunesse. Pas le moins du monde plain­tif, il signe un édi­to qui, au lieu d’être vengeur, est une réflex­ion sur cette généra­tion de maîtres qui ne veu­lent pas trans­met­tre. Réflex­ion qui pose la ques­tion morale (il est ques­tion d’égoïsme et du « jouis­sez sans descen­dance ») en même temps que celle de la survie de l’institution lit­téraire… On voit que les préoc­cu­pa­tions des Ital­iens de La revue lit­téraire ne sont pas très loin.

Dans le corps d’un som­maire à cheval sur le texte et l’im­age ani­mée, Basquin analyse entre autres les Huit salopards de Tarentino. :

[…] l’écran extra large est très prop­ice à bien représen­ter l’indifférente nature, sa vio­lence intrin­sèque. Ici, cette sauvagerie est très bien représen­tée […] ce bliz­zard qui n’en finit pas et qui empris­onne les per­son­nages, soule­vant les pas­sions, et ren­dant enfin pos­si­ble le bain de sang final. Oh le beau rouge ! Et ce bleu du ciel dans les pre­mières min­utes [quand la dili­gence] nous mène vers le lieu du drame/crime ! Ah ce blanc moiré (à cause du noir entre les images du pro­jecteur-Lumière à obtu­ra­teur ryth­mique) […] Je sais qu’en pro­jec­tion numérique, c’est per­du… Foutu !

Son style de cri­tique ressem­ble à son style poé­tique. Le lecteur doit engager la pre­mière phrase dans son cerveau à la manière d’une pel­licule dans les griffes du pro­jecteur. Après, ça se lit très bien. C’est un peu ce qu’on fait avec les vers clas­siques. C’est une éthique de la lec­ture pré­sup­posée par la façon d’écrire. Cette remar­que styl­is­tique me sem­ble résumer ce que l’auteur pré­tend apporter dans les usages lit­téraires de main­tenant, une impli­ca­tion et un style qui ne se lim­i­tent pas à des enjeux esthétiques.

Tou­jours le ciné­ma, Mark Rap­pa­port vient par­ler du goût d’Hitchcock pour la per­for­mance. Les expli­ca­tions sont accom­pa­g­nées de pho­togrammes, on a l’impression d’être avec l’auteur dans une salle obscure.

Côté poésie — mais n’y étions-nous pas dès le début ? —, c’est Christophe Esnault, lequel nous per­met de trou­ver made in french une rude alacrité que nous avons pris l’habitude d’importer d’outre-Atlantique (Swensen, Rank­ine, etc.) :
                     Aplanir la sen­sa­tion jusqu’à ce qu’elle crache son jus.

Je reviendrai sur cet auteur avant le printemps.

Côté vivac­ité, Tris­tan Félix, dont Guil­laume Basquin fera prochaine­ment une présen­ta­tion dans nos colonnes, nous livre des poèmes sur des images de « mal­for­ma­tions » ani­males ou humaines à la lim­ite du mon­tra­ble. Lignée Batailienne ?

Je n’suis pas bien joli joli
dis-tu
dois-je l’être ?

Peut-on rire, pleur­er, fuir ? Êtes-vous une chose ? Voilà le sens d’écrire sur « l’anormal », la ques­tion irrigue le nor­mal et son déficit d’humanité. La référence à Freaks
« On lit pour per­dre du temps ». Dans ce cas, je ne pense pas.

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La même Tris­tan Felix est au som­maire de Dis­so­nances avec une réflex­ion sur le clown (de mes deux), qu’il ne faut pas con­fon­dre avec le bouf­fon qui est aimé du Pou­voir (d’après vous Groland, entre­coupé de pub pour 4x4, se plaçait dans quelle caté­gorie ?) Ce texte a donc passé le comité de lec­ture sous forme anonymée comme toutes les con­tri­bu­tions. Un choix qui fait voisin­er des débu­tants et des con­fir­més au nom du seul intérêt de leur écrit. On pour­rait objecter que cela risque de tout sub­or­don­ner au goût de l’équipe de rédac­tion autour de Jean-Marc Flapp, mais la palette des col­lab­o­ra­teurs des 30 numéros précé­dents, de Valérie Rouzeau à Hubert Had­dad, prou­ve une bonne ouver­ture d’esprit.

Le thème du numéro : désor­dres.

Jean-Christophe Belle­veaux donne un jour­nal du trou­ble qui ressem­ble à un glos­saire sur un air de blues, mots triste et sourire gogue­nard : j’accueille le soir, la poignée de la porte, les voix, ce qui serait une réal­ité vraisem­blable (qui ne m’inclut pas tout à fait)…

Luna Beretta fait un réc­it avec X et Y en plus du nar­ra­teur, dont le ton pro­longe main­tenant l’aboulique dés­in­vol­ture d’un cer­tain Plume ; dans Aspho­dèles, Cédric Bon­fils racon­te une perte d’identité par petits bouts où la sec­onde per­son­ne paraît à chaque fois un peu plus effacée de la phrase, jusqu’à être à la fin affublée du nom flo­ral qui fait le titre : cette fleur presque verte… On aimerait par­ler de tous ces bons et très bons textes.

Sinon, c’est une vraie revue avec un port­fo­lio de pho­tos — cette fois d’Isthmaël Baudry, où les reflets ser­vent moins à super­pos­er des lieux qu’à faire trébuch­er l’un l’autre, comme deux marcheurs chercheraient en vain à accorder leurs pas — et des cri­tiques de livres, ça ne coûte que 5€ et on a envie d’en acheter pour don­ner à la volée aux amis de passage.