> Une aventure intellectuelle et poétique unique : la revue Conférence

Une aventure intellectuelle et poétique unique : la revue Conférence

Par | 2018-02-26T00:22:26+00:00 24 décembre 2012|Catégories : Revue des revues|

 Née en 1995, la revue Conférence a main­te­nant près de vingt ans d’existence. En sa forme, sa taille, son volume, sa beau­té, elle est tou­jours aus­si extra­or­di­naire, une sorte d’ovni dans le monde édi­to­rial contem­po­rain. En son déve­lop­pe­ment aus­si, puisqu’au fil du temps la revue est deve­nue mai­son d’édition, publiant des poètes tels que Pascal Riou ou Pierre-Alain Tâche, des ouvrages inclas­sables, des essais, en par­ti­cu­lier et récem­ment ceux de Salvatore Satta ou Giuseppe Capograssi. Des auteurs sou­vent préa­la­ble­ment publiés par une revue qui, entre autres, mais c’est une de ses par­ti­cu­la­ri­tés, tourne nos regards trop sou­vent fran­co-cen­trés vers la pénin­sule ita­lienne. Ce qui, sous la hou­lette de Christophe Carraud, direc­teur de la publi­ca­tion, éga­le­ment fré­quent tra­duc­teur donne à pen­ser depuis un ailleurs (proche) salu­taire. Ne nous men­tons pas : ouvrir l’œil loin de Paris réveille les esprits et les sens. Les âmes, aus­si. C’est vrai­ment de toute beau­té.

Si la revue Conférence est extra­or­di­naire, c’est sur­tout du fait de la qua­li­té régu­lière et somme toute deve­nue rare de ses som­maires. Et cela depuis le début. Je me sou­viens, au creux des années 90, avoir sai­si un de ces volumes pour la pre­mière fois, l’avoir feuille­té. Le pre­mier sen­ti­ment ? Bluffé ! Il en fal­lait pour­tant beau­coup pour un jeune écri­vain alors fort pré­ten­tieux et impli­qué dans une autre très belle aven­ture, celle de Supérieur Inconnu. La jeu­nesse, contrai­re­ment à la doxa contem­po­raine, ne pré­sente pas que des qua­li­tés. Puis vient un autre sen­ti­ment, celui du pro­fond res­pect. Entrant dans les pages de Conférence, on a l’impression vive de quit­ter un monde agi­té – pro­fane – et de péné­trer dans un espace hors du temps, un lieu où l’instant prime sur l’immédiateté et le bruit. Une sorte de temple vivant où règne l’intelligence. On passe presque entre deux colonnes pour, sous l’égide de Montaigne, plon­ger dans l’essentiel. Du reste, la revue porte les mots de Montaigne sur son fron­ton : « Le plus fruc­tueux et natu­rel exer­cice de notre esprit, c’est à mon gré la confé­rence… La cause de la véri­té devrait être la cause com­mune… ». Un lieu de sagesse qui, loin de tout ton polé­miste, n’en délaisse pas pour autant la cri­tique, l’ironie, l’humour. Après tout, Diogène était un grand sage.

En ce début de 21e siècle, cela fait de Conférence un acte de résis­tance en soi.

D’autant que la revue accorde une très grande place à la poé­sie.

Paraissant deux fois par an, Conférence s’organise de façon ordon­née, comme toute pen­sée qui se res­pecte, autour de thèmes : les visages de la terre, la trans­mis­sion, l’usage du temps, la démo­cra­tie, l’art contem­po­rain, la beau­té des corps. Mesure et déme­sure au prin­temps der­nier. Elle pour­suit aus­si une réflexion sur le long terme au sujet du livre et de la lec­ture, et donc du numé­rique. De ses som­maires res­sort une grande force, accen­tuée par le papier bible et l’exceptionnelle beau­té des repro­duc­tions d’œuvres d’art. Car Conférence en ces temps de vaches maigres « artis­tiques » mer­can­tiles est aus­si un lieu de recherche du Beau, y com­pris dans le domaine de l’art (ici, en ce numé­ro 34, les estampes de Pascale Hémery, des mer­veilles au ton par­fois ber­li­nois). Les ombres de Platon, Plotin, Marsile Ficin ou du Cusain planent sur les pages de la revue. Tout comme celles des textes sacrés, en pre­mier lieu la Bible. Il faut remer­cier l’équipe qui pro­duit un tel tra­vail, une telle œuvre au sens médié­val de ce terme : Christophe Carraud, Pierre-Emmanuel Dauzat, Jean-Luc Evard, Pascal Riou. Entre autres. Et l’on gagne­ra à faire un pas de côté pour se pro­cu­rer leurs tra­vaux per­son­nels tant l’aventure de ces hommes en Conférence se pro­longe natu­rel­le­ment dans le chan­tier propre à cha­cun. Impossible de détailler tous les som­maires tant cette aven­ture en 35 volumes à ce jour est aujourd’hui, avec le recul, impres­sion­nante : entre tra­duc­tions, publi­ca­tions d’écrivains et de pen­seurs d’hier et d’aujourd’hui, la revue donne une sorte de pano­ra­ma huma­niste de l’Europe contem­po­raine. Ce n’est pas par hasard si tant de biblio­thèques ins­ti­tu­tion­nelles sont abon­nées à cette revue, à l’échelle mon­diale. On reproche par­fois à la revue d’être trop « volu­mi­neuse », « uni­ver­si­taire »… Les esprits cha­grins ne manquent pas d’air ! Il convient de voir en de telles cri­tiques un sor­dide signe des temps, por­tés sur le quan­ti­ta­tif et l’absence accrue de médi­ta­tion ou sim­ple­ment d’attention, sujet d’ailleurs abor­dé par la revue en son numé­ro 34 dans deux textes de haute tenue signés pour l’un de Massimo Mastrogregori, pour l’autre d’Olivier Rey.

En son Cahier ouvrant le volume 34, Conférence s’affirme aus­si comme revue de poé­sie. On lira avec bon­heur cha­cun des poètes pré­sen­tés : Michèle Sultana, Leonardo Gerig, Franck Laurent, Gérard Engelbach et Etienne Faure. On retrou­ve­ra d’ailleurs d’aussi beaux mor­ceaux de poé­sie en fin de volume, dans la par­tie « tra­duc­tions », avec un ensemble excep­tion­nel d’Alda Merini inti­tu­lé La terre sainte.

Démesure et mesure de la poé­sie !

Car Mesure et déme­sure annonce tran­quille­ment le numé­ro 34 de la revue, paru au prin­temps der­nier. Et en effet ces simples mots valent résu­mé de notre monde, sur son ver­sant « occi­den­tal » du moins, pour peu que cette faci­li­té de lan­gage, utile c’est cer­tain, signi­fie réel­le­ment quelque chose. Ce dos­sier pense le thème sous deux angles par­ti­cu­liers. Celui du droit et de la jus­tice d’abord, avec des textes de Christian Attias, Salvatore Satta et Giuseppe Capograssi, les auteurs ita­liens étant tra­duits par Christophe Carraud. Les débats ici sou­le­vés sont pas­sion­nants. À titre per­son­nel et sub­jec­tif, j’attire l’attention sur le texte de Salvatore Satta inti­tu­lé Le mys­tère du pro­cès. Avec un vrai talent de conteur, Satta raconte un évé­ne­ment qui s’est pro­duit en sep­tembre 1792, durant les Massacres de Septembre, peu avant la pro­cla­ma­tion de l’An I de la République fran­çaise. Le Tribunal Révolutionnaire n’en est qu’à ses débuts et n’a que quelques têtes à son actif quand les mas­sa­creurs viennent per­pé­trer leur office jusque dans la cour du Palais de Justice, avant de mon­ter les esca­liers et de débou­cher dans la salle des pro­cès, là où jus­te­ment des mer­ce­naires suisses sont jugés pour sou­tien actif à la per­sonne du roi, lui-même en attente de son pro­cès. Satta s’interroge alors en de très belles pages sur ce que signi­fie ce moment où deux groupes de mas­sa­creurs se trouvent face à face, l’un répon­dant à la folie des foules ani­mées, l’autre pré­ten­dant au droit. La foule laisse place à la « jus­tice » (dans ce cas du moins, il n’en fut pas de même dans les pri­sons de Paris). Puis l’interrogation évo­lue vers la notion même de pro­cès. Et donc de jus­tice. Un texte à lire abso­lu­ment. Avant d’admirer les gra­vures de Frans Pannekoek, fort belles, les­quelles séparent la pre­mière et la seconde par­tie du dos­sier, cette der­nière étant tou­jours consa­crée au thème de la mesure et de la déme­sure, dans le domaine du livre et de son deve­nir numé­rique. Cette par­tie de Conférence est abso­lu­ment essen­tielle, et qui­conque veut aujourd’hui pen­ser le deve­nir numé­rique du livre, ce que cela induit sur tous les plans, doit lire les textes pro­po­sés ici.  Dans un texte d’abord publié en ita­lien (2010), Francesco M. Cataluccio se demande Quelle fin pour les livres ? Son angle de tra­vail apporte beau­coup aux inter­ro­ga­tions fran­çaises en ce domaine, qui du coup semblent un tan­ti­net en retard, de par son ton réso­lu­ment opti­miste, ce qui ne va pas sans humour. Après avoir dési­gné l’ennemi com­mun (la tablette numé­rique), l’auteur pro­pose des pistes sur les chan­ge­ments à venir, décri­vant même par­fois très concrè­te­ment ce qui va dis­pa­raître et ce qui va naître. L’intelligence posi­tive de ce texte est telle que son lec­teur en sort moins bête. C’est bien le moins que l’on peut deman­der à un texte, même si le bavar­dage inces­sant de notre pré­sent fait par­fois perdre cette excel­lente habi­tude. Vient ensuite une courte mais dense inter­ven­tion de Massimo Mastrogregori au sujet de Google, la biblio­gra­phie et l’attention, dans lequel l’auteur en appelle à la néces­si­té de main­te­nir l’existence et l’usage des biblio­gra­phies, les­quelles ne sau­raient de son point de vue être rem­pla­cées par les rhi­zomes du web. Le texte porte aus­si et peut-être sur­tout sur la façon dont nous per­dons notre atten­tion de lec­teurs. Ce qui rejoint le pas­sion­nant texte sui­vant signé Olivier Rey, Nouveau dis­po­si­tif dans la fabrique du der­nier homme. Ce texte vient contre­dire l’optimisme de Cataluccio, et Conférence pro­po­sant un tel débat joue plei­ne­ment le rôle que ses fon­da­teurs lui ont assi­gné, celui de pen­ser la cause com­mune. Ce qui s’appelait autre­fois, réel­le­ment, la répu­blique. Rey insiste sur des consé­quences plus néga­tives de notre trop plein d’écran, lequel pro­voque un chan­ge­ment d’attitude devant la lec­ture, une trans­for­ma­tion qua­si bio­lo­gique de l’individu lec­teur deve­nu individu/​zappeur. Une trans­for­ma­tion induite par les méthodes qua­si pro­pa­gan­distes par les­quelles on nous impose le nou­veau comme étant tou­jours et abso­lu­ment néces­saire, sous peine de se posi­tion­ner en tant qu’être pré­his­to­rique en per­pé­tuel retard sur le « pro­grès » du monde. Cela donne des pages au ton inci­sif. Puis, l’auteur pro­longe sa réflexion en l’appliquant à la ques­tion du livre numé­rique. Il n’est évi­dem­ment pas oppo­sé à la tech­nique en tant que telle mais dubi­ta­tif devant les usages que nous en fai­sons. Et nous le com­pre­nons aisé­ment. On peut aus­si s’interroger sur les usages que nous avons fait… du livre papier… Ce dont parle ici Olivier Rey, sans cepen­dant pro­non­cer le mot, c’est d’une capi­tu­la­tion en cours : « La tablette de lec­ture est un ins­tru­ment de sur­vie dans un monde deve­nu inha­bi­table, et qui conti­nue­ra de deve­nir de plus en plus inha­bi­table au fur et à mesure qu’on inven­te­ra de tels moyens d’y sur­vivre ». Peu importe de savoir qui, en un tel débat, pour­rait bien avoir rai­son. Mais il importe de pen­ser.

Signalons pour ter­mi­ner cette pré­sen­ta­tion qui, étant don­né son objet, ne sau­rait être exhaus­tive l’importante réflexion de Pierre-Emmanuel Dauzat au sujet de Kelsen et des contre­sens dans le domaine de la tra­duc­tion. Un texte qui donne sérieu­se­ment à pen­ser le réel de ce qu’on lit et qui, d’une cer­taine manière, rejoint le débat ouvert sur le livre, la lec­ture et le numé­rique, dans les pages de Conférence.

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