> Valère Kaletka, Hypermnésie et autres poèmes

Valère Kaletka, Hypermnésie et autres poèmes

Par |2018-11-08T08:47:57+00:00 5 novembre 2018|Catégories : Poèmes, Valère Kaletka|

Hypermnésie

 

Il roule encore entre mon
Pouce et mon index
L’oeil-de-chat ébré­ché
A reflet roux ou doré
Selon l’heure et les ombres
De nos vastes jour­nées

            Récréation

            [dans le clos fer­mé quelques petits coqs aux mèches en ex-voto
            riva­lisent d’adresse et de piqûre d’ergots]

Je sens encore l’odeur immonde
De mon vain­queur

Le reflet roux
M’a grif­fé la joue avant de s’abîmer
Au fond d’une poche de velours
Qui n’est pas la mienne

           Re-créa­tion

           [Dans le clos fer­mé un autre petit coq
           a rem­por­té ma bille
           et fus­ti­gé mon inno­cence]

 

 

 Les ailes

 

Mon corps, dedans
Cristallise s’enlalique
Au creux des muscles
Et des ten­dons un dieu
Pique des étoiles
De vieux pare-brise
Caillassé

Caillassé

Je vois tout ce beau monde
Nidifier dans l’audace
Buriner jour et nuit

Avec un brin de chance
Du mag­ma jailli­ra
Une putain de paire d’ailes
Tueuse de pesan­teur

 

C’est Fête ici

 

J’ai regar­dé long­temps
La cor­dée riante des lumi­gnons
Constellation de bébés-phares
A cou­leurs simples
Primo-popu­laires

Je pour­suis La guir­lande
Du regard, de la prise à la queue
Et mes yeux s’encahotent sur
Le halo souf­fre­teux des lumi­gnons
Les clar­tés pâlottes
Leur épo­pée cachec­tique

Je mange ses cou­leurs
Comme des bon­bons mous
Encordés à une liane
Un lien de riens flé­tris
Porte un récon­fort inquiet
Au mitan de mon cœur

C’est Fête ici

 

Fête mour­ra dans quelques heures nul ne l’ignore
Et nous connaî­trons le désar­roi de la lumière froide
Nous vivrons
Son Trépas comme une injus­tice et pour­tant rien n’est meilleur
Que cette fête

 

Ruisseau

 

L’eau me dit l’émoi
Du limon culbu­té
Boue par-des­sus tête
Les moby­lettes nues
Les charges de vieux clous

L’eau me dit l’émoi
Des pieds à cou­leur
De lin­ceuls qui s’y baignent
S’étonnent et fan­fa­ronnent
De ne pas y trou­ver
Des car­casses et des clous

L’eau me dit l’émoi
Que la nature nous porte
En dépit du bon goût

 

Je pas croire

 

Je pas croire en l’amour
Croire croâre crôar crr­roâ
Crues car­mines de cra­paud
Crente fois cau­té­ri­sées
– foi de batra­cien 

Sur ces entre­faites
J’avoir lais­sé filer
Les âmes les plus belles
Et les peaux les plus tendres
Laissé filer les chances
Qui d’usage ne s’aguichent
Que par l’audace
– c’est l’usage disais-je

Chances introu­vables même sous le sabot du bœuf fut-il cavale d’un cra­paud-buffle à
 pou­mons expo­nents – sic et que du coup le bœuf chan­cèle.

Oui j’avoir lais­sé filé
Mille choses bonnes
Au fil du temps flé­tri

Pas croire en l’amour
C’est désa­per ses vies
Et cou­rir à poils mornes
Vers une issue hâtée

 

Les petites lunes

 

Une râpe à vir­gules
Essaime ses copeaux
Sur les mots en colonnes
Lancés au kilo­mètre

Devant ces petites lunes
Les mots creusent le dos
Accueillent l’escarbille
Comme un nid fait de l’œuf

Et le vent s’y engouffre
Rompt le mono­corde
Défripe les pou­mons

Une râpe à vir­gules
Essaime ses copeaux
Un par­me­san soi­gné
Fait de petites lunes

 

La balle bleue

 

C’est un petit bal­lon
en cuir bleu de bonne fac­ture
les conti­nents qu’il porte 
ont de jolies cou­leurs

Le môme – deux ans au plus
est allé cher­cher son bal­lon
et l’a jeté sans force
aux pieds de ses parents
occu­pés à des gestes véhé­ments
affai­rés à crier la colère
de ceux qui se détestent

Papa a jeté une chaise en fer
dans un coin de la pièce
le môme a jeté le bal­lon
entre ses deux parents
des fois que ça détour­ne­rait leur atten­tion
sur lui. Le Petit, tout petit, per­du

Le bal­lon a rebon­di deux fois

          Tap
          Tap

et ça n’a rien chan­gé.

Le bal­lon a rebon­di

          deux fois

et son écho a déchi­ré le monde.

 

 

Corridor

 

Camisolez-moi
Ce soir
Ne me lais­sez pas seul
Avec le glas qui tonne
En qua­dri­pho­nie

Emmaillotez-moi
Dans vos draps sans tain
Et ce pyja­ma bleu
En dra­pé car­cé­ral

Fermez-moi les yeux
Sans trop les abî­mer
Avec un presqu’amour
Et posez en via­tique
Sur leur bombe de peau
Le filet sym­bo­lique
De mon ticket retour

Prémunissez-moi
Au Je qui sou­dain
Veut cou­per court au dol
Que le des­tin grif­fonne
A grands traits sur mon col

Ouvrez le cor­ri­dor.

(poèmes extraits de Quinquagenèse, Vibrations édi­tions, août 2018)

 

 

 

 

 

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