Hypermnésie

 

Il roule encore entre mon
Pouce et mon index
L’oeil-de-chat ébréché
A reflet roux ou doré
Selon l’heure et les ombres
De nos vastes journées

            Récréation

            [dans le clos fer­mé quelques petits coqs aux mèch­es en ex-voto
            rivalisent d’adresse et de piqûre d’ergots]

Je sens encore l’odeur immonde
De mon vainqueur

Le reflet roux
M’a grif­fé la joue avant de s’abîmer
Au fond d’une poche de velours
Qui n’est pas la mienne

           Re-création

           [Dans le clos fer­mé un autre petit coq
           a rem­porté ma bille
           et fustigé mon inno­cence]

 

 

 Les ailes

 

Mon corps, dedans
Cristallise s’enlalique
Au creux des muscles
Et des ten­dons un dieu
Pique des étoiles
De vieux pare-brise
Caillassé

Cail­lassé

Je vois tout ce beau monde
Nid­i­fi­er dans l’audace
Buriner jour et nuit

Avec un brin de chance
Du mag­ma jaillira
Une putain de paire d’ailes
Tueuse de pesanteur

 

C’est Fête ici

 

J’ai regardé longtemps
La cordée riante des lumignons
Con­stel­la­tion de bébés-phares
A couleurs simples
Primo-populaires

Je pour­su­is La guirlande
Du regard, de la prise à la queue
Et mes yeux s’encahotent sur
Le halo souf­fre­teux des lumignons
Les clartés pâlottes
Leur épopée cachectique

Je mange ses couleurs
Comme des bon­bons mous
Encordés à une liane
Un lien de riens flétris
Porte un récon­fort inquiet
Au mitan de mon cœur

C’est Fête ici

 

Fête mour­ra dans quelques heures nul ne l’ignore
Et nous con­naîtrons le désar­roi de la lumière froide
Nous vivrons
Son Tré­pas comme une injus­tice et pour­tant rien n’est meilleur
Que cette fête

 

Ruisseau

 

L’eau me dit l’émoi
Du limon culbuté
Boue par-dessus tête
Les mobylettes nues
Les charges de vieux clous

L’eau me dit l’émoi
Des pieds à couleur
De linceuls qui s’y baignent
S’étonnent et fanfaronnent
De ne pas y trouver
Des car­cass­es et des clous

L’eau me dit l’émoi
Que la nature nous porte
En dépit du bon goût

 

Je pas croire

 

Je pas croire en l’amour
Croire croâre crôar crrroâ
Crues carmines de crapaud
Crente fois cautérisées
– foi de batracien 

Sur ces entrefaites
J’avoir lais­sé filer
Les âmes les plus belles
Et les peaux les plus tendres
Lais­sé fil­er les chances
Qui d’usage ne s’aguichent
Que par l’audace
– c’est l’usage disais-je

Chances introu­vables même sous le sabot du bœuf fut-il cav­ale d’un cra­paud-buf­fle à
 poumons expo­nents — sic et que du coup le bœuf chancèle.

Oui j’avoir lais­sé filé
Mille choses bonnes
Au fil du temps flétri

Pas croire en l’amour
C’est dés­aper ses vies
Et courir à poils mornes
Vers une issue hâtée

 

Les petites lunes

 

Une râpe à virgules
Essaime ses copeaux
Sur les mots en colonnes
Lancés au kilomètre

Devant ces petites lunes
Les mots creusent le dos
Accueil­lent l’escarbille
Comme un nid fait de l’œuf

Et le vent s’y engouffre
Rompt le monocorde
Défripe les poumons

Une râpe à virgules
Essaime ses copeaux
Un parme­san soigné
Fait de petites lunes

 

La balle bleue

 

C’est un petit ballon
en cuir bleu de bonne facture
les con­ti­nents qu’il porte 
ont de jolies couleurs

Le môme – deux ans au plus
est allé chercher son ballon
et l’a jeté sans force
aux pieds de ses parents
occupés à des gestes véhéments
affairés à crier la colère
de ceux qui se détestent

Papa a jeté une chaise en fer
dans un coin de la pièce
le môme a jeté le ballon
entre ses deux parents
des fois que ça détourn­erait leur attention
sur lui. Le Petit, tout petit, perdu

Le bal­lon a rebon­di deux fois

          Tap
          Tap

et ça n’a rien changé.

Le bal­lon a rebondi

          deux fois

et son écho a déchiré le monde.

 

 

Corridor

 

Camisolez-moi
Ce soir
Ne me lais­sez pas seul
Avec le glas qui tonne
En quadriphonie

Emmail­lotez-moi
Dans vos draps sans tain
Et ce pyja­ma bleu
En drapé carcéral

Fer­mez-moi les yeux
Sans trop les abîmer
Avec un presqu’amour
Et posez en viatique
Sur leur bombe de peau
Le filet symbolique
De mon tick­et retour

Pré­mu­nis­sez-moi
Au Je qui soudain
Veut couper court au dol
Que le des­tin griffonne
A grands traits sur mon col

Ouvrez le corridor.

(poèmes extraits de Quin­qua­genèse, Vibra­tions édi­tions, août 2018)