Yona Wallach, Poèmes

Par |2020-03-06T11:48:54+01:00 6 mars 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Yona Wallach|

Traduits de l’hébreu mod­erne par Vir­ginie Gen­est et Amotz Giladi

La biche monstrueuse

 

Et tous les oiseaux étaient dans mon jardin

Et tous les ani­maux étaient dans mon jardin

Et tous chan­taient l’amertume de mon amour

Et la biche chan­tait plus mer­veilleuse­ment que tous les autres

Et le chant de la biche était le chant de mon amour

Et tous les ani­maux se turent

Et les oiseaux cessèrent leur cri

Et la biche mon­ta sur le toit de ma maison

Et me chan­ta le chant de mon amour

Mais dans chaque ani­mal se trou­ve un monstre

Comme il y a quelque chose d’étrange dans chaque oiseau

Comme un mon­stre existe en chaque homme

Et la biche mon­strueuse tour­nait autour du jardin

Et les oiseaux incli­naient leur tête au chant de la biche

Et les ani­maux som­meil­laient au chant de la biche

Et j’étais comme si je n’étais pas quand la biche chantait

En ce doux moment elle a brisé mon portail.

Et tous les ani­maux ont fui et les oiseaux se sont envolés

Et la biche est tombée du toit et s’est brisé le crâne

Et j’ai fui et dans le jardin de mon amour je ren­ferme un monstre

Gorille noir et mau­vais comme l’oubli.

 

 

 

 

 

 

Yona Wal­lach, Bande annonce officielle.

Yonatan

 

Je cours sur le pont

Et les enfants sont der­rière moi

Yonatan

Yonatan ils m’appellent

Un peu de sang

Juste un peu de sang pour recou­vrir le miel

Je suis d’accord pour une piqûre d’aiguille

Mais les enfants veulent

Et ce sont des enfants

Et je suis Yonatan

Ils coupent ma tête avec une branche

De glaïeul et ramassent ma tête

Avec deux branch­es de glaïeuls et enveloppent

ma tête dans un papi­er froissé

Yonatan

Yonatan ils disent

Vrai­ment, excuse nous

Nous ne savions pas que tu étais comme ça.

 

∗∗∗∗

 

 

 

 

 

 

 

 

Je n’aime plus vrai­ment avoir peur

 

Je jouais avec la peur

Comme avec un enfant

Je la sec­ouais devant moi

Je la regardais

Et je l’appelais

Peur peur viens,

Je lisais

Les choses

Les plus effrayantes,

Je deve­nais accro à ces sensations

Comme si c’était la chose la plus importante

Et je le fais encore

La peur,

Les petites peurs ne m’intéressaient pas

Seule la grande peur

Emporte tout

Main­tenant je n’aime plus vrai­ment avoir peur

Je me suis retrou­vée assise

Et l’ai encore appelée dans un murmure

Comme dans ces jours-là

Peur peur viens

Viens jouer à la peur avec moi

J’ai pen­sé que c’était ce

Que je devais faire

Encore dans ces jours là

Avoir peur,

Je frémis­sais de peur

Voy­ais des choses terribles

Les entendais aussi

Ça a com­mencé un jour

J’ai décou­vert la peur

Et décou­vert d’autres choses

La folie par exemple

Mais c’est ailleurs

Sous une forme similaire

J’ai décou­vert les per­cep­tions humaines

Après ça j’ai décou­vert le choc de l’interprétation

Des choses dif­férentes j’ai comprises

Et j’en ai eu marre d’autres choses

Mais la peur était la dernière

J’ai marché dans de longs corridors

Tou­jours de longs corridors

De monastères hôpitaux

De bâti­ments publics

Et je me suis dit

Que d’emblée toute cette peur et cette folie

Je pars j’en ai marre

Je n’aime plus vrai­ment avoir peur

Il est main­tenant temps de récolter

Je récolte les fruits de la peur

Pour la plu­part pourris

Je les regarde avec un sourire

Pas avec horreur

Et les rejette de ma vue

Je n’aime plus vrai­ment avoir peur.

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait du doc­u­men­taire Les sept bobines de Yona Wal­lach.

 

La femme devient arbre

 

La femme devient arbre

Dont voici les deux mains les bras

Qui s’élèvent vers le ciel

Deux branch­es qui se séparent

De son corps

Du tronc de son corps reposant

Sur d’invisibles genoux

Elle est vis­i­ble jusqu’aux genoux

Et ses cuiss­es sont

Les racines de la terre

Son ven­tre séduisant une cavité

Un creux dans son ven­tre le tronc

Ses cheveux abondants

De longues branches

Des rames

Voici que la femme devient

Un tronc antique

Elle est si belle

Et splen­dide

Je ne l’ai pas vue

Avant

Mais je savais

C’est la femme

Dev­enue tronc

Pas de feuilles vertes

Pas de signes de croissance

Tout est asséché depuis longtemps

Le beau vis­age est devenu bois

Tout est uniforme

Est-ce que tout cela est arrivé d’un coup

Sans déroule­ment

Ce qu’il n’est pas pos­si­ble d’accomplir

Pour celui qui est vivant

Se pro­duit instan­ta­né­ment en vision

Ce qui est pos­si­ble se pro­duit avant

La matéri­al­i­sa­tion après cela

Aucun intérêt

Car c’est seule­ment la sensation

Qui crée une telle image

Je sais bien de qui on parle.

 

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Virginie Genest

For­mée en langues et civil­i­sa­tions hébraïques et juives à l’INALCO, Vir­ginie Gen­est a traduit, pour le CNRS, les témoignages audio­vi­suels don­nés par Simon Sreb­nik, rescapé du camp d’extermination de Chelm­no, à la Shoah Foun­da­tion et à la For­tunoff Video Archive for Holo­caust Tes­ti­monies. Elle tra­vaille actuelle­ment à la Mai­son d’Izieu, Mémo­r­i­al des enfants juifs exter­minés. L’œuvre de Yona Wal­lach est sa pre­mière tra­duc­tion de poésie hébraïque.

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Présentation de l’auteur

Amotz Giladi

Amotz Gila­di est un écrivain et tra­duc­teur fran­­co-israélien. Il a traduit en hébreu, entre autres, le roman Bruges-la-Morte de Georges Roden­bach et une sélec­tion de poèmes en prose par Max Jacob, ain­si que des ouvrages par Claude Lévi-Strauss, Jean Bau­drillard et Jean Laplanche. Les réc­its d’Amotz Gila­di, parus dans plusieurs revues israéli­ennes, seront rassem­blés dans un recueil à paraître prochaine­ment chez l’éditeur israélien Pardès.

© Crédits pho­tos (sup­primer si inutile)

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