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ZONE SENSIBLE n° 4

Par |2018-10-16T07:54:11+00:00 15 octobre 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

            Ce n° 4 de Zone Sensible est thé­ma­tique : il entend répondre à la ques­tion “Quel sen­ti­ment de la nature ?”  Il s’ouvre sur une étude de Michel Collot, pro­fes­seur de lit­té­ra­ture à l’Université de Paris-III qui se pro­pose d’étudier la ques­tion des formes que prend la poé­sie dans le champ poé­tique contem­po­rain. Abordant essen­tiel­le­ment Francis Ponge, il démontre que “le cra­ty­lisme de Ponge repose sur la convic­tion que le texte et ses images s’inscrivent dans le pro­lon­ge­ment d’une sorte d’archi-écriture et d’imagination à l’œuvre au sein du monde lui-même.” Dès lors sont convo­qués Philippe Beck, Aurélie Loiseleur, Fabienne Raphoz, Jacques Demarcq qui mettent en évi­dence que “le pay­sage est un fait de nature mais aus­si de culture”. Ainsi le rôle d’une cer­taine poé­sie doit être “mieux recon­nu par une éco­lo­gie poli­tique qui ne tient pas assez compte de la dimen­sion sym­bo­lique, esthé­tique et affec­tive de notre envi­ron­ne­ment”. Cette étude peut être consi­dé­rée comme une pré­face au choix des poèmes qui suivent, mais aus­si aux articles qui pré­cisent tel ou tel point rele­vé dans la poé­sie contem­po­raine.…

             Ce qui est remar­quable dans nombre de poèmes, c’est l’influence de l’écologie avec les menaces de dis­pa­ri­tion de cer­taines espèces quand ce n’est pas l’extinction pure et simple du dau­phin du fleuve Yang Tsé… Mais il ne faut pas oublier l’aspect pré­da­teur d’un cer­tain modèle éco­no­mique, il ne faut pas oublier que l’humanité est divi­sée elle-même  en classes anta­go­nistes et qu’il est vain, voire dan­ge­reux idéo­lo­gi­que­ment, d’opposer la nature aux sala­riés de toute sorte (le PDG de Renault  -pour ne citer que lui- n’est-il pas un sala­rié mais il n’a rien de com­mun avec les ouvriers !). Yvon Le Men rap­pelle  oppor­tu­né­ment au lec­teur qu’il faut se gar­der de l’intégrisme éco­lo­gique : c’est le sens de son poème sur le sillon de Talbert, dédié à Bernard Chambaz ; tout est affaire d’équilibre pour qui vit… il faut sou­li­gner l’extrême liber­té de Zone sen­sible ; Olivier Cadiot en est l’emblème. Honni par les uns (p 168) quand Jean-Claude Martin dit tout le mal qu’il pense de Cadiot en répon­dant à la ques­tion “Quel(s) livre(s) uti­li­se­riez-vous pour enve­lop­per  des œufs, un lièvre mort ou pour net­toyer les vitres ?” : “Prigent, Cadiot et bien d’autres peuvent être mis là-dedans”.  Digne d’intérêt selon d’autres (p 51) quand Baris Ogreten sou­ligne : “Le tra­vail de Cadiot consiste moins à nous déli­vrer un mes­sage qu’à nous déli­vrer de la plé­thore des mes­sages qui nous sub­mergent et qui ne nous disent plus rien”. Gérard Noiret signe un ensemble de poèmes en prose où la nature est glo­ri­fiée de manière intel­li­gente. Si ce cor­pus com­mence par une pein­ture apo­ca­lyp­tique de Paris, très vite Noiret oublie “[ses] angoisses et [ses] vieilles ran­cunes envers la tech­nique”. Et si la prose était l’avenir de la poé­sie ? En tout cas, Gérard Noiret porte le poème en prose à un état d’incandescence rare­ment atteint, il dit bien les choses : “Nous avons droit au pay­sage”, au pay­sage, pas à la nature qui est impo­sée…

            Le reste de la livrai­son est occu­pé par les rubriques qu’on trouve habi­tuel­le­ment dans une revue : docu­ments, cri­tique d’art, enquête, cahier de créa­tion… À noter le rap­port plus ou moins étroit de ces par­ties avec le thème du numé­ro. Goethe et Chateaubriand étonnent par leur moder­ni­té ; Goethe offre une vision dia­lec­tique de la nature à l’opposé des argu­ties fana­ti­co-éco­lo­giques de cer­tains. Quant à Chateaubriand, ce frag­ment du Génie du chris­tia­nisme sur­prend par la connais­sance de la poé­sie antique dont fait preuve l’auteur, la dis­cus­sion est ouverte… Francis Combes jette un éclai­rage inté­res­sant sur Gianni Buranotti qui “illustre” Zone sen­sible : “La poé­tique de la nature qui sous-tend sa démarche est à la fois très ancienne (elle puise sa source chez Héraclite, par exemple) et très moderne en ce qu’elle rompt avec l’image d’une nature sen­ti­men­tale, telle que l’a géné­ra­li­sée le roman­tisme”. La rubrique L’Héritage des poètes peut se divi­ser en deux par­ties, d’une part des consi­dé­ra­tions géné­rales et d’autre part la suite d’une enquête lan­cée dès le n° pré­cé­dent ; Yves Boudier ana­lyse fine­ment l’écart entre poé­sie écrite et  poé­sie orale, Anne Tavaz s’entretient avec Marie-Claire Bancquart qui répond intel­li­gem­ment à ses ques­tions. Tandis que Benoît Conort s’exprime avec beau­coup de pru­dence et de pré­cau­tions en inau­gu­rant la nou­velle série des réponses à l’enquête (une dizaine de poètes)  : sans doute ne dit-il qu’une chose à laquelle est sen­sible le cri­tique que je suis : “Et c’est triste, tous ces mil­liers de vers dis­pa­rus aux oubliettes du temps, appa­rus un ins­tant, au bout du crayon…”, ce qui ne l’empêche pas de vouer aux gémo­nies  tout ce qui relève de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion et d’épingler les grands organes de radio et de télé­vi­sion (car nous vivons une époque de confu­sion !). De toutes les réponses à l’enquête, res­sort une idée forte : celle de la diver­si­té de la poé­sie, chaque lec­teur pou­vant trou­ver dans ces réponses de quoi le confor­ter dans ses pré­fé­rences ! Plus sérieu­se­ment, il faut sou­li­gner ce que dit Patrick Quillier : ” La poé­sie échappe sans cesse à toutes les concep­tions que l’on peut se faire d’elle. Elle déborde infi­ni­ment des cadres  que nos dif­fé­rentes sub­jec­ti­vi­tés veulent lui assi­gner”. Le Cahier de créa­tion est d’une grande richesse. Curieusement,  on peut y lire un ensemble de poèmes extraits, semble-t-il, du recueil de Patricia Cottron-Daubigné, Visage roman, décou­verts dans ce livre. Sans doute cela est-il dû aux délais de publi­ca­tion en revue… Plusieurs poètes ont rete­nu mon atten­tion : outre cette der­nière, Jeanpyer Poëls et Anne Talvaz, il faut citer Marie-Christine Mouranche dont les deux poèmes sont pre­nants pour ce qu’ils disent. Les autres  attendent une deuxième lec­ture, voire une troi­sième pour trou­ver les clés… Mais d’un lec­teur à l’autre, cela peut chan­ger… Ça se ter­mine par un “mani­feste” des Toboggans poé­tiques qui pose de bonnes ques­tions (ou fait de bonnes remarques) mais n’apporte pas de réponses ni de pro­po­si­tions. L’humour est lour­dingue (c’est peut-être une solu­tion ?), le ton faus­se­ment fami­lier mais ça dénonce uti­le­ment le fonc­tion­ne­ment des moteurs de recherche. La poé­sie ne serait pas l’affaire de quelques-uns : ça se sau­rait depuis long­temps, le monde, majo­ri­tai­re­ment, ne s’y inté­resse pas, occu­pé qu’il est à autre chose ! Je ne sais trop com­ment prendre ce mani­feste plu­riel…

            Par son thème (le sen­ti­ment de la nature), par les thèmes annon­cés pour les deux pro­chains n° (l’actualité de la fable, Poésie et Travail), Zone sen­sible occupe une place ori­gi­nale dans le pay­sage des revues de poé­sie. Et si l’avenir de la poé­sie, l’intérêt du plus grand nombre pour cette forme d’expression se jouaient là ?

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