Alain Claudot, Essor de la parole et autres poèmes

Par |2022-01-06T12:23:29+01:00 30 décembre 2021|Catégories : Alain Claudot, Poèmes|

 

En cette solitude
Notre van­ité se dénude

Vent âpre qui lapide
Une terre précaire

Déjà le froid nous prend
La nuit en son désor­dre nous précède

*

 

Tombées

D’où

De quel ciel

En quelle préhistoire

Pier­res

Immo­biles

Au plain-chant des labours

*

 

Pays déshérité
Terre inhospitalière
Ter­ri­toire de la soif

Que seule l’amitié désaltère

*

 

Telle la roche soumise au froid
Ma langue mutilée se délite

Telle joie enclavée
Telle une harpe bègue

*

 

Ruines

À la lisière du vide
Par la nuit noire trop étreintes

Vigies
Lev­ées à contre-ciel

Comme à remords

*

 

Le vent
Tou­jours plus large

Épuise le rossignol

L’aube du long partage
Lui redonnera souffle

*

 

Au car­refour minéral
Pour un instant
Encore
Ma langue s’arrache au néant

*

 

J’emprunterai la voie étroite
La route blanche de l’ascèse

Au large
Des berg­eries de pierre sèche

Où la source de parole
Ne tar­it pas

*

 

En cet asile
Un souf­fle nu m’escorte
Et déporte mon corps

Hors des ornières qui blanchissent
Ma lib­erté grandit

*

 

Soudain

La horde des arômes

Cet œdème bleu qui bourdonne

La déchirure de l’essaim nuptial

Le céré­mo­ni­al de l’urgence

*

 

Au terme
Des ter­res réfractaires

Ma gorge s’élargit
Sous le sur­croît du jour

∗∗∗

 

Notre-Dame de Lure

Notre-Dame de Lure
En ta très haute solitude

Notre-Dame des devineurs d’eau
Des fontaines avaricieuses

Notre-Dame du vent têtu
Souf­flant du bleu à per­dre haleine

Notre-Dame des hum­bles des pénitents
Des récoltes frugales

Notre-Dame du bon secours
Étoile de miséricorde

Notre-Dame des mau­vais jours
Ta bar­que pétri­fiée au cœur noir des hivers

Ô rose minérale

Notre-Dame des nuits d’été
Bergère des chemins lactés

Notre-Dame des orages acerbes
De la foudre jetée en pâture aux errants

Notre-Dame des ter­res opiniâtres
D’où mon­tent les par­fums votifs

Notre-Dame des hommes noirs et des reclus
En ton insa­tiable désert

Notre-Dame des abeilles
Aux ruch­es limoneuses

Notre-Dame de Lure
Pour l’obole de ton silence

 

Enfances

La forêt
son flanc que  meur­tris­sait la roche
et des rochers encore arrachés au néant

L’oripeau des hivers jeté sur nos épaules
pour nous forg­er une âme

La fièvre des étés sur nos fronts calcinés
pour con­gédi­er l’effroi

Ain­si nous grandissions

Les fleuves indociles les riv­ières vespérales
et les val­lées où l’on ploy­ait l’échine
pour nous don­ner un cap

Le mépris où nous étions tenus atti­sait notre orgueil

Penchés à la périphérie des sources
les larmes étaient notre lisière

Ain­si nous grandissions

Dans le secret des nuits
mûris­sait l’autre langue
l’alphabet nu de ses syllabes

Pour proclamer les vraies couleurs du monde
la rage tur­bu­lente du multiple
ses joies et ses blessures

Pour que le feu des mots  invec­tive nos cendres

 

Pas­sage des chimères

Mère j’ai parcouru
bien plus de la moitié du chemin
à ce jour
et me voici désor­mais ton aîné de trois ans

Je reste pour­tant cet enfant
qu’aux beaux soirs
en été
le chant du mer­le traversait
comme une épée

Et tu pass­es toujours
tes doigts inqui­ets dans mes cheveux

Pourquoi m’as-tu ren­du le goût des larmes

En ton loin­tain pays de brume
tes peurs d’oiseau blessé ont été congédiées
et les muettes éten­dues ne te font plus offense

Le pays où peu à peu je viens

Où tous deux
lentement
nous descendrons
la route anci­enne de l’église
jusqu’à la place près du fleuve
où jamais tu n’allas

Et je tiendrai ta main

 

Le sourire de ma mère

Dans quel repli du temps se cache désormais
l’ombre de ton sourire

Dans quelle obscu­rité des nuits que je parcours
cher­chant obstinément
ne serait-ce que ton fantôme

Mais si se croi­saient à nou­veau nos chemins
pour­rais-je seule­ment te reconnaître
masquée que tu serais de cen­dre et de douleur

tu passerais
les yeux fardés de la couleur des peines
plus anonyme que le vent

Et je m’éloignerais
vêtu de silence et de brume
cour­bé sous le faix de l’absence

 

Présentation de l’auteur

Alain Claudot

Né à Charleville, Alain Clau­dot a enseigné les let­tres à Reims. Pas­sion­né de poésie mais aus­si de pho­togra­phie et de ciné­ma, il y coor­donne le Ren­dez-vous du ciné­ma ital­ien et le Fes­ti­val inter­na­tion­al de ciné­ma des villes jumelées avec la ville des Sacres. Se partageant entre le pays de Lure cher à Jean Giono,  ses Ardennes natales et l’Italie, il col­la­bore poé­tique­ment à la revue trans­frontal­ière Les Amis de l’Ardenne.

Autres lec­tures

Aller en haut