En quinze chapitres de «  Ce léger rien des choses qui ont fui », Alain Duault rédi­ge un grand Tout : chair dans laque­lle il mord jusqu’au sang, juste avant le fris­son mauve. À la margelle de ses nuits lass­es, se des­sine le sou­venir, cheval noir qui galope dans les ténèbres.

Sur la mosaïque de sa mémoire brû­lent les scories aux remous plus ou moins per­cep­ti­bles, dans cette intime mytholo­gie appa­rais­sent désert et oasis, monastère et sultanat. 
S’enroulent autour de lui des houles qui psalmo­di­ent des oraisons secrètes : j’ai si mal à la main per­due. S’entremêlent à la las­si­tude, les lavandières de l’amertume lavent les linges de la nuit, les vio­lences du monde : j’ai de l’horreur plein les souliers.
S’inscrivent les inter­ro­ga­tions sur la vie : pourquoi sommes-nous là ? Alain Duault, nau­ton­nier des mots, arpen­teur de sentes secrètes, répond en pinçant sa harpe char­nelle : je cherche à tâtons sur ta peau / Des répons­es à cette ques­tion de vivre. 
Défile une voix, celle de Cécil­ia Bar­toli, voix de crème et d’ambre, vague qui ren­verse tout, des vis­ages dont : Nina, l’amour de Grieg. Des ombres aux yeux de rosée se réveil­lent dans la man­tille de la nuit en brames sauvages, pas­sion­nels, Papa : se résout-on jamais à ce qu’un cœur si beau s’enraye.
Vis­age venu, revenu, qui êtes-vous, toi, vous qui habitez là où on n’habite pas ?

Alain DUAULT, Ce léger des choses qui ont fui, Édi­tions Gal­li­mard 2017

Le poète observe le retourne­ment du sabli­er, les enfants meurent et nous restons, nous mar­chons dans l’épaisse forêt de l’âge ; sur ses rives de cen­dre et de soie, se pose le ques­tion­nement du pas­sage du Seuil, tout le monde a peur du pas­sage. Alain Duault sait, sent que aller au-delà est tou­jours angois­sant : Dans la laisse insup­port­able d’une attente qui / N’a jamais de fin Pourquoi ces mains / Ne nous dis­ent-elles pas quand elles remon­teront le drap. 

Délires, déclics, des coulées d’espoir pulsent aus­si entre ronces blanch­es et épines du soir : je veux des clochers d’or, je veux courir dans l’eau du ciel, je veux chevauch­er des nuages leurs plumes leurs den­telles jusqu’au con­grès des brouillards.

A tra­vers ce recueil, tout comme les couleurs trompent les ténèbres sur des lèvres en peau d’iris, la glace enfile des col­liers de mots qui mag­ni­fient le feu, ses seins / Rose-thé que j’imagine encore tiède de plaisir. Mots de l’en­droit ceux qui ten­tent encore, mots réver­bères, mots cal­ice pour offer­toire inter­dit donc dit, mots tis­sés dans les murs du silence, comme les murs du labyrinthe de Dédale, murs aveu­gles avec l’am­biguïté de cent chemins qui se rompent, s’en­tre­croisent mais d’où  l’on ne revient pas sauf à cass­er le fil d’Ariane.

Le lecteur méan­dre avec l’auteur dans des éclabous­sures de can­nelle, de poivre noir, à tra­vers toutes ces pages irradie, la déli­catesse : les enfants / Ils ont angles d’oiseaux dans les poche… Je suis sûr qu’ils pour­raient nous / Appren­dre mille et mille choses…Ce sont des enfants d’organdi. Pulse un puis­sant hymne à la pas­sion : je ne suis jamais repar­ti de toi. Lèvres et langue raturent le souf­fle du vent et les mots fran­chissent les points de sus­pen­sion du drapé de la chair : je bois tes seins, tu me tem­pêtes, j’ai des récla­ma­tions de fièvre.

 Le poète égrène son chant dans un sil­lage de feu, pour envelop­per les rives où s’affrontent la mor­sure des ombres.

La nuit peut aigu­is­er ses griffes de lou­ve, Alain Duault se fau­file sur un bûch­er aux con­tours de neige en se dis­ant qu’existe l’impérieuse néces­sité de ne pas man­quer la beauté des jours