Anne-Cécile Causse,  STABAT MATER

Par |2019-03-12T14:53:10+01:00 3 mars 2019|Catégories : Anne-Cécile Causse, Poèmes|

 

 

” Il y a ce que nul n’a vu ni con­nu sauf celui 
qui cherche dans le tour­ment des mots 
à traduire le secret que sa mémoire lui refuse. ” 

  Louis-René des Forêts,
Osti­na­to

                                            

 

La ville par­le pour elle-même. La ville déplace dans le soir de petites fig­urines humides. Je repose 
la lampe. De l’autre côté du fleuve, la route pro­gresse rapi­de­ment, en lacets. L’âme est silencieuse,
logée dans quelque cen­dre, les nuages grison­nants, sans cesse, d’autres nuages. Peut être l’âme, 
peut-être rien. J’ar­rête d’un geste la route, je referme la main, éton­nante prière.

Le bal­ance­ment de l’arbre répondait à l’achèvement du corps. Et cette pen­sée éclairait, on ne savait 
quoi. 

 

 

***

 

Je ne ramasse pas les pétales lorsqu’ils tombent. Je les préfère après la chute, recro­quevil­lés, après la 
lumière. Comme je préfère un tis­su frois­sé, une sil­hou­ette inclinée, une démarche qui se fane. 
Comme je préfère aux angles de ton corps, les rides qui par­lent d’aimer.

Près de toi, le temps se tait. Et rien ne pleure.

 

***

 

La lumière sem­ble n’éclairer qu’elle. Elle fait tenir les branch­es. Je dépose sur la page l’église
aperçue par la fenêtre du train pour ne garder que le froid de ses pier­res. Le soleil de décem­bre avait 
déjà repris. On en dédui­sait alors qu’il avait don­né quelque chose.

Je laisse le froid descen­dre et man­quer, je laisse ces quelques flo­cons meur­trir la lumière matinale, 
je les laisse s’ef­forcer d’être. 

 

 

***

 

Il y avait cette matière de sel qui venait des larmes que l’on ne voy­ait pas mais que l’on devinait. 
Une bar­que aux abor­ds, l’eau sans doute, cachée par l’herbe que l’on ne coupait plus.

La pluie vient trou­bler la sur­face essouf­flée de l’image.

 

Dans une par­en­thèse con­fir­mée par la vit­re, la libre tra­jec­toire court pour épouser les autres. Une 
larme prend de la vitesse, artère con­fuse de la mémoire, écho souter­rain de la vie : “quand tu 
vivais”. Tout par­tait d’un cadre, de bat­tants d’arbres.

 

***

 

Un peu de bleu dans un creux de ciel. Le nuage l’aura bien­tôt comblé. Les rayons obliques sculptent 
pour défaire et jamais la forme ne reste. Ton front penché vers la mélan­col­ie n’affirme rien, ne dit 
rien.

Il n’y avait pas d’heure. Un bateau passe pour repartir.

Le volet encore fer­mé laisse présager de regards qui se per­dent. Des rires d’enfants s’entrechoquent
dans le couloir éteint. On recou­vre la rive d’un gris léger, le gris d’un rêve qui se reprend. Trois 
sil­hou­ettes se rap­pel­lent à la sur­face de la mémoire, dans une ver­ti­cal­ité de passage.

 

***

 

Des bribes de mots frap­pés tombent sur une sur­face de laine ; le soleil ne déçoit pas. La chaleur de 
ton corps suf­fit, mou­ve­ment seul après la main fermée.

Le bateau n’apparaît que pour réin­scrire les vagues. La lumière occupe l’entre-mer.

 

***

 

Je décou­vre la rive sur laque­lle on me dit que tu as trou­vé refuge. La prom­e­nade s’estompe, mes 
allers et venues sans doute, frot­te­ments sur l’im­age unique.

Les notes d’un piano s’épuisent sans pou­voir dire ce qu’elles ont aimé. Le rythme tombe. 
L’empreinte sur la rétine est silen­cieuse et ton fan­tôme cir­cule sur mes couleurs. Il ondoie plus qu’il 
ne peint cette rive aux oiseaux, ce mirage.

 

***

 

Les dernières lueurs ombrent, mirent, empor­tent le peu de sen­sa­tions sug­gérées. Comme une femme 
sou­tient l’eau, j’éprou­ve les lignes en remuant fort les bras. Une petite présence de plus sur le papier. 
Je t’y retrou­ve, à mots cou­verts. Ton souf­fle s’in­ten­si­fie près du sol, prévoit la terre. On brûle au-
delà du quai.

Tu es cette inci­dence réper­cutée dans la mémoire.

 

***

 

Inca­pable de voir, je rejoins les berges, celles où j’ap­prends à te per­dre. Le bateau glisse un peu plus 
loin, sur la par­tie du fleuve que l’on ignore. Les chœurs ont cessé de chanter. Il a fal­lu la nuit pour 
envelop­per et cou­vrir de laine ces voix d’église. La nuit sur­prend la peur et son goût inconsidéré 
pour les vis­ages que l’on sème.

Le silence et la matière font secrète­ment con­nais­sance. Le quai crie tout en bas. Le bateau imprègne 
un paysage empressé de regards, les envi­rons blessés, les coureurs de pierre, le décor si bien 
recon­sti­tué de leurs vies. J’en­tends le pos­si­ble naufrage.

 

***

 

La réver­béra­tion est une occa­sion pour le fleuve de grandir davan­tage. Les étoiles accélèrent dans le 
tis­su bleuté de ta robe. Une suite d’oiseaux tran­quille­ment se perd. Le chemin est incompréhensible 
et il me faut regret­ter l’é­trangeté de la langue.

 

***

 

A l’enfant, je dis que je choisir­ai un lan­gage qui traduira la tra­ver­sée d’une eau aux accents de 
sable. Ce ne sont pas ces mots-là qui pour­ront le dire mais les champs de glace que je n’ai pas 
con­nus et que tu con­tais, qu’inlassablement tu contais.

 

***

 

Je retrou­ve la ville, ses océans par endroit, petite foule penchée. Je marche dans d’étranges
retrou­vailles. Je délaisse la pho­togra­phie de ton vis­age, ses traits aven­tureux, je suis des profondeurs 
involon­taires. Je glisse sur ton épaule.

 

***

 

Un bout de comp­toir. Le man­teau réchauffe un bras replié. Au pre­mier plan, la main dépose le verre 
et le mou­ve­ment silen­cieuse­ment se découd. Les doigts sem­blent caress­er autre chose. Sans 
bas­culer, le verre a brisé le silence et toute ten­ta­tive de sig­ni­fi­ca­tion. Le par­quet taché de peinture 
grise n’empêche pas le fin tracé d’une joue, le relief qui per­dure, l’enchantement des paupières. On 
y a vu un jour se décom­pos­er la lumière, en lueurs affectueuses, en étroits souvenirs.

Le soir esquis­sait un départ quand l’ombre gag­nait en prouess­es, incitée par une flamme et par la danse.

 

***

 

Le print­emps crie ses pre­miers oiseaux. Le verre poli fil­tre ce qui reste du jour et ce qui ne pèse pas. 
A l’om­bre de la bougie, le temps s’ap­par­ente au relief. La peau, sans âge, aurait pu naître hier et 
pour­tant trem­ble un peu.

 

***

 

La douceur d’un jour et un soleil qui se tait, le vent dans des gestes de branch­es. Tu par­lais d’écueils, 
de routes mal for­mées, d’airs irre­spon­s­ables et de couloirs. Je n’en voy­ais pas l’é­ten­due, je la
pen­sais. Déroute dans le bas d’une langue que l’on ne vous apprend pas. Son corps m’ap­prend à 
par­ler comme on pose une pierre puis une autre : la dernière, plus haute, paraît.

La journée que je perds se recro­queville, dans un mou­ve­ment aigu de croire.

 

Présentation de l’auteur

Anne-Cécile Causse

Née en 1985 à Limo­ges, Anne-Cécile Causse vit et tra­vaille aujourd’hui à Paris. Dans le cadre de ses études de lit­téra­ture alle­mande, elle s’in­ter­roge, au regard de l’expérience de la sec­onde guerre mon­di­ale, sur les rap­ports entre lan­gage et silence, sur une pos­si­ble expres­sion de l’in­téri­or­ité dans les poèmes d’Ingeborg Bach­mann. Les rap­ports entre l’écrivain, la langue et le monde étant boulever­sés, la ques­tion des lim­ites du lan­gage et d’une pos­si­ble “voix” lit­téraire et poé­tique se pose et son intérêt se porte sur le non-dit, sur les “creux” du poème, sur cet écart entre com­préhen­sion et expli­ca­tion, là où ce qui pro­fondé­ment “sig­ni­fie”, peut s’exprimer.

En 2011, elle par­ticipe au con­cours de poésie organ­isé par l’Association inter­na­tionale La Porte des Poètes et rem­porte un des prix Acces­sit. Les poèmes seront pub­liés dans la Revue La Porte des Poètesau print­emps 2012. Depuis elle est pub­liée dans les revues Le Cap­i­tal des mots, Neiges, Fran­copo­lis, Recours au poème,Ce qui reste, Arpa, Ecrit(s) du Nord, Poésie/première, Thau­ma, sur le blog Monde en poésie, ani­mé par Brigitte Mail­lard, ain­si que dans l’anthologie de poésie con­tem­po­raine en ligne Poésie main­tenant, dirigée par Pierre Maubé. Elle par­ticipe à l’Anthologie « Duos » dirigée par Lydia Padel­lec regroupant 118 jeunes poètes de langue française pub­liée en mars 2018 par la revue Bac­cha­nales.

Son pre­mier recueil, L’Aube, après toi, paraît en mai 2012 chez L’Echappée Belle édi­tions. Son sec­ond recueil,Autrement que la rive, un dia­logue entre ses poèmes et les dessins d’Anaïs Char­ras paraît en mai 2017 aux Edi­tions Unicité.

Elle reçoit la men­tion spé­ciale du jurydu Prix de la décou­verte poé­tique Simone de Car­fort 2018 pour son dernier man­u­scrit, Sta­bat Mater.

 

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