La douleur est partout agis­sante et présente dans LHéau­ton­ti­morouménos. Douleur infligée, douleur subie, douleur infligée par soi-même à soi-même, ce poème a pour puis­sance sin­gulière de ne rien vouloir dire d’autre. De sur­croît sa dédi­cataire, cette J. G. F. , mal con­nue, que le nar­ra­teur voudrait pou­voir assom­mer sans colère, aurait eu le tort, si l’on en croit quelques notes de Baude­laire de s’être com­portée en maîtresse ni assez cru­elle, ni assez per­verse pour infliger la douleur qu’il attendait d’elle.[i] Mythe et pre­mier para­doxe qui renchéris­sent d’avance sur les vers à venir. C’est en effet qu’il n’y va pas seule­ment de la douleur, mais du choix de la douleur. De la douleur quelle qu’elle soit : Je te frap­perai sans colère, mais aus­si : Je suis la plaie et le couteau ou encore : Je suis le vam­pire de mon coeur.  D’où le titre, car­di­nal, du poème.

Nous voici du même coup dans l’ordre du mal. Car l’exaspération baude­lairi­enne joue de l’amphibologie de ce dernier mot. Celui-ci est en effet d’autant plus inquié­tant qu’il s’entend de façon soit pas­sive soit active. C’est avoir mal ou faire mal. Mais faire mal, lorsque la volon­té s’en mêle, devient faire le mal, et Baude­laire, sub­tile­ment, d’établir un lien plus inat­ten­du entre les deux ver­sants de l’expérience en choi­sis­sant d’avoir mal de faire le mal. Voilà qui ressem­ble déjà à une ascèse, et une ascèse qu’il ne faut peut-être pas trop se hâter de penser comme une ascèse à rebours. Voilà encore pour le couteau et pour la plaie.

 Pour­tant, c’est moins la qual­ité de cette douleur qui se trou­vera inter­rogée ici que ce que le poète en fait. Il s’en trou­ve, comme il va de soi, que l’examen que je pro­pose, exa­m­en, somme toute, esthé­tique, ne pour­ra se situer qu’en dehors des caté­gories de la psy­cholo­gie, de la psy­cholo­gie pathologique et par con­séquent du sadisme et du masochisme qui lais­seraient enten­dre de tout autres béné­fices. Ce qui me tient à coeur tient au détour – peut-être à la rouerie – d’un artiste qui pressent intu­itive­ment, intu­itive­ment plutôt qu’inconsciemment, qu’une vision peut naître de sa douleur. De la même façon, je voudrais me situer hors de tout juge­ment moral­isa­teur sur le poète, qu’il se soit ou non aven­turé à faire le mal, ou qu’il se soit seule­ment per­suadé de l’avoir com­mis. Un mot de Charles Mau­ron me tien­dra quitte de cette réserve : Baude­laire aurait non seule­ment peu com­mis le mal, mais il aurait été jan­séniste dans sa vie et molin­iste dans son œuvre[ii]1, La for­mule en est même d’autant plus pré­cieuse pour ce pro­pos qu’elle a le mérite de désign­er le départ entre le réel et l’œuvre  et qu’elle per­met par là de penser de nou­veaux rac­cords entre éthique et esthé­tique. Autant dire qu’il s’agit bien ici du bon usage poé­tique de la douleur. Ain­si par­lait-on au XVI­Ie siè­cle de prières pour le bon usage de la mal­adie. Non le mal donc. Mais sa fleur. Ou plutôt le mal pris pour ter­reau de la fleur à venir.

Le tout pre­mier béné­fice poé­tique de la négo­ci­a­tion baude­lairi­enne avec la douleur est de lucid­ité. La con­nais­sance de la douleur se retourne en con­nais­sance par la douleur. Voici donc la douleur dev­enue prisme. Berdiaev a pu écrire que l’homme pou­vait se con­naître lui-même soit à tra­vers son élé­ment divin, soit à tra­vers son élé­ment souter­rain incon­scient et démo­ni­aque, autrement dit à tra­vers ce qu’il a de ténébreux[iii]. C’est  le pari du poète, qui a cru plus ou moins con­sciem­ment percevoir dans la douleur une alliée de son génie.

  Avoir mal : l’expérience est en effet d’emblée rap­portée à l’œuvre. On le mesure dès le début des Fleurs du mal, où le statut du mal­heur se trou­ve inter­rogé de façon emblé­ma­tique et ter­ri­ble­ment intel­li­gente. Depuis le titre du pre­mier poème, Béné­dic­tion, qui définit par antiphrase la malé­dic­tion mater­nelle, jusqu’à sa récu­sa­tion des ten­ta­tives de récupéra­tion de la souf­france, les dénon­ci­a­tions se suc­cè­dent. Le pon­cif, mi-religieux mi-roman­tique, de cette récupéra­tion (Soyez béni mon Dieu qui don­nez la souf­france (…) Je sais que la douleur est la noblesse unique) y est claire­ment dénon­cé par les deux dernières stro­phes, si bien qu’en est brouil­lé le beau motif con­so­la­teur, d’une façon qui pour­rait faire penser à cer­tains des accents de Simone Weil sur le mal­heur.  A ceci près cepen­dant que le motif en est dif­férent, car il est ici que la mys­tique ne suf­fit pas à la poésie.

Dans L’Héautontimoroumenos, l’origine de la douleur change de camp. Plus besoin de médi­a­tions divine, mater­nelle, ni con­ju­gale pour souf­frir. Le poète y pour­voit bien tout seul. C’est pass­er de la douleur reçue en héritage au par­ti pris d’aller à sa ren­con­tre. Il sem­ble même que tous les moyens soient bons qui assurent la souf­france et l’ironie s’en mêle, que Baude­laire désigne ailleurs comme une mal­adie incur­able. Elle a du moins pour effet d’introduire un principe d’inadéquation général­isée dans le poème. Autant dire, un véri­ta­ble inter­dit de l’accord. Autant dire encore, une cul­ture con­séquente du dis­cord. Mais pour­tant une cul­ture du dis­cord qui  n’empêche pas de laiss­er intact le reste du monde :

              Ne suis-je pas un faux accord
              Dans la divine symphonie 

Der­rière les mots, c’est-à-dire dans la vision qu’ils pro­posent, Baude­laire vient d’inventer la pos­ture qui lui per­me­t­tra de dire une chose et son con­traire, le mal dans le bien, la dis­so­nance dans la sym­phonie, le péché dans l’harmonie divine. Désir, déni, démen­ti, dén­i­gre­ment, l’ironie au bout du compte n’atteint que soi, — comme s’il ne fal­lait jamais per­dre de vue, autre souf­france, sem­blable à celle de Tan­ta­le, qu’on est séparé de la  sym­phonie. Géniale inven­tion aus­si, car  elle rend la douleur poé­tique­ment féconde : toute l’œuvre va en venir à se déploy­er selon les deux volets où cette con­tra­dic­tion essen­tielle se fonde. Le faste et son désaveu, l’harmonie et la dis­so­nance. Il en arrivera que le souci de toutes choses belles, sen­suelles, glo­rieuses ou bonnes se trou­vera aus­sitôt que dit assor­ti du déni symétrique. Toute qual­ité désir­able, tout plaisir sont aus­sitôt répudiés, l’objet de con­voitise vilipendé. Les corps aimés ou aimants avoisi­nent la mort :

L’amoureux pan­te­lant incliné sur sa belle
A l’air d’un mori­bond cares­sant son tombeau.

Quant à l’idéal, quant à la beauté, il leur arrive d’être con­spués, car ce déni est un déni de con­fi­ance tant à l’endroit de l’objet que du désir lui-même. La cor­ro­sion est impa­ra­ble. Baude­laire refuse même de ne pas souf­frir jusqu’à vivre par­fois la souf­france de façon pré­moni­toire, — ain­si quand il accole d’avance un imag­i­naire du tombeau ou de la charogne à celui de la chair.  Il se trou­ve même que dans les son­nets que la mémoire retient comme les plus lyriques ou les plus exta­tiques, les bon­heurs exhibés se lais­sent entach­er par des passés, (La Vie antérieure), par des futurs hypothé­tiques, quand ce ne sont pas des con­di­tion­nels plus hypothé­tiques encore, qui les ôtent à la con­sis­tance du présent et finale­ment les invali­dent. D’où une sorte d’enivrement dans la désil­lu­sion. Enivre­ment attesté par un goût mar­qué de l’oxymore et de la dis­so­nance, qui en vien­nent à con­stituer pour une part la moder­nité de cette œuvre et, à coup sûr, sa réflex­iv­ité. D’où encore, autre gain, styl­is­tique celui-là, ce que j’appellerai volon­tiers la vitesse de ces poèmes, leur insta­bil­ité fon­cière et finale­ment leur extra­or­di­naire capac­ité de voltes, qui sont ici créa­tri­ces parce qu’elle sont dénon­ci­atri­ces. L’intelligence est dev­enue toute cri­tique. La gloire court au ravage. 

La poésie, alors, touche au mythe, ce qui est rare. Elle est dotée de la même fac­ulté d’appréhender l’objet du désir tout en prononçant presque simul­tané­ment la cat­a­stro­phe inhérente au désir lui-même. Elle y gagne du moins son éten­due, son empan, selon un mot de Claudel, qui s’y entendait. Et en effet, le poète, comme le dit « Alchimie de la douleur », change l’or en fer / Et le par­adis en enfer, à moins que ce ne soit l’inverse : J’ai pétri de la boue et j’en ai fait de l’or !  Mais qu’importe le sens de ces allées et venues. De toute manière, meilleur ou pire, le poème gagne aux deux parts.

Demeure le sec­ond ver­sant annon­cé de la douleur, le choix de faire le mal et celui, pour autant, d’avoir mal de faire le mal. Selon Charles Mau­ron, Baude­laire aurait affec­té d’être en tort. Finale­ment, il aurait rêvé le mal.  Mais rêve ou réal­ité, et, cette fois encore, il n’entre pas dans mon pro­pos d’en juger, cette éven­tu­al­ité d’une affec­ta­tion du poète pos­tule une nou­velle atti­tude et une nou­velle cul­ture, qui n’est plus seule­ment celle du dis­cord, mais celle du remords. Une sorte de cul­ture de la cul­pa­bil­ité, celle-ci reposant en somme sur l’effort — nou­velle ascèse, poé­tique et peut-être éthique – d’attiser le sen­ti­ment de sa pro­pre défail­lance. C’est en effet un point sur lequel Baude­laire n’aura jamais de cesse.

Il se trou­ve cepen­dant qu’entre le mal, accom­pli ou rêvé, et le poème, le poète, qu’il est, se dote encore d’un nou­v­el instru­ment, d’un nou­veau moyen d’ordre poé­tique,  et celui-ce n’est autre que celui de la fable. Mieux, il con­join­dra deux fables, dont l’une est éthique et l’autre mythologique et dont la mise en œuvre, pour puis­sante qu’elle soit, reste rel­a­tive­ment assez sim­ple : il y aura suf­fi d’élire une règle imprat­i­ca­ble et de se focalis­er sur les man­que­ments à cette règle. Or Baude­laire choisit de s’en tenir aux rigueurs de la morale chré­ti­enne, voire de la morale chré­ti­enne tra­di­tion­nelle, sin­gulière­ment en matière de mœurs. Je n’insisterai cepen­dant guère plus sur son appar­te­nance au catholi­cisme que sur sa vie morale ou sur sa psy­cholo­gie, sauf  pour not­er qu’il en reprend les caté­gories avec exac­ti­tude. Or, rel­a­tive­ment à elles, il ne peut, ou ne veut, se penser que comme un réprou­vé et  un paria.

Ses poèmes, ses textes cri­tiques, ses écrits intimes ne cessent de faire part d’une dis­crim­i­na­tion con­stante entre bien et mal, entre tra­vail, prière et sain­teté d’une part et, de l’autre, turpi­tudes, vraies ou fauss­es, avec par­fois entre ces pôles, l’énoncé de quelques pré­ceptes dérisoires et trag­iques, tels que se lever tôt ou faire sa toi­lette. Mais n’est pas sain, ni saint, qui veut. Non plus sans doute que lib­ertin ou esprit fort.   Baude­laire pré­conise un ordre dont il sait qu’il lui est inten­able et dont il ne peut être que déchu. Voilà pour la fable éthique qui en  devient fable du défaut et fable de la faute. L’éthique devient mar­queur de déchéance. Elle se con­stitue en sys­tème organ­isa­teur de la cul­pa­bil­ité. Il en advient même que la ver­tu paraît restric­tive au poète, parce qu’il ne veut pas en endur­er l’acquit, non plus du reste que ce qu’on appelle assez bizarrement et de façon aus­si peu baude­lairi­enne que pos­si­ble l’acquit de con­science. Mais pense-t-on assez claire­ment que Baude­laire aurait pu tout aus­si bien se tenir hors de ces dilemmes ? Imag­ine-t-on même un Mau­pas­sant, qui lais­sait la chose à son valet, tour­men­té par l’examen moral­isa­teur de vie amoureuse ? Et surtout, car ceci explique cela, mesure-t-on assez la prodigieuse matrice poé­tique qui résulte de sem­blable  attitude ?

Car le remords per­met à soi seul d’allier le point de fuite de l’idéal moral et l’abîme de la faute. Que l’on songe à Gide, à Jou­ve, ou, plus près de nous, à Her­ber­to Helder ! Dire le péché per­met de touch­er aux deux bor­ds, enfer et par­adis. C’est un moyen de se tenir entre deux ver­tiges. Peut-être entre deux pres­tiges. C’est que la cul­pa­bil­ité a cette spé­ci­ficité de pos­er simul­tané­ment le bien et le mal et, du moins sur le plan de l’expression, de tenir la bal­ance égale entre les deux. Le remords de Baude­laire, comme précédem­ment ses déné­ga­tions, sert la mag­nif­i­cence du poème. Cela revient à pos­er que sa pos­ture éthique et sa pos­ture esthé­tique  sont une.

Mais il y a plus. Selon un nou­veau raf­fine­ment, cette mise en fable de la cul­pa­bil­ité se dou­ble d’une autre fable, théologique celle-là, dont la fig­ure emblé­ma­tique est évidem­ment le dia­ble. Non pas n’importe quel dia­ble cepen­dant,  et assuré­ment pas celui du roman­tisme, mais celui-là même de la théolo­gie chré­ti­enne la plus ortho­doxe. C’est celui de la sépa­ra­tion, de la divi­sion et du dés­espoir qui prêtera son mythe au divorce intime déjà évo­qué. Ce dia­ble-là habite les cœurs tout autant que l’enfer et il vient y intro­duire la dual­ité qui est à soi seule con­nais­sance du mal. De là provient  la fréquence de ces adjec­tifs baude­lairiens à pré­fix­es inquié­tants, non seule­ment irré­para­ble ou irrémé­di­a­ble, — ce dernier rimant d’ailleurs riche­ment avec dia­ble -, mais aus­si irrémis­si­ble, sans compter que le poème inti­t­ulé « ’Irrémé­di­a­ble » proclame, sous son appar­ent para­doxe, un véri­ta­ble axiome du désespoir :

                         Car le dia­ble fait tou­jours bien ce qu’il fait.

Pre­mier para­doxe. Non le seul du poème pour­tant, car ni le mythe, ni la théolo­gie, ni le poème lui-même ne s’arrêtent à sem­blable trou­vaille, — peut-être à sem­blable boutade. Le tout dernier vers, rebondis­sant après cette pre­mière chute, oblige encore à pass­er de la représen­ta­tion de l’enfer à son principe. Et  plus encore  à adhér­er à celui-ci. Il ne s’agit finale­ment que de rejoin­dre le mal. D’où le dernier sur­saut, ryth­mique et sig­ni­fi­catif du poème. D’où, mal­gré l’enfer, et mal­gré le dia­ble, à moins que ce ne soit à cause de l’un et de l’autre, son cri, un véri­ta­ble cri de tri­om­phe et, à tout le moins, un cri d’orgueil, où se parachève l’œuvre diabolique :

- La con­science dans le mal !

Jean Starobin­s­ki a été sen­si­ble à la mélan­col­ie et aux images de chute inscrites dans ce poème. Je ne peux, pour ma part, voir dans ce vers qu’un extra­or­di­naire redresse­ment, un ter­ri­ble redresse­ment. Cette fois encore, comme en droite théolo­gie, le péché et le châ­ti­ment ne font qu’un. Comme en droite théolo­gie encore, ils sont rigoureuse­ment con­tem­po­rains l’un de l’autre. Une intéri­or­ité se voudrait déchue qui se regarderait déchoir. Voici le coeur devenu plus divisé que l’enfer même. Voici aus­si cette con­science dans le mal dev­enue, si c’est pos­si­ble, plus vir­u­lente que le mythe qui la représen­tait. Au reste cepen­dant, le mythe lui-même n’en aura pas seule­ment été rap­porté, mais actu­al­isé, c’est-à-dire revécu. Il s’en trou­ve que le pou­voir de cor­ro­sion de l’œuvre tient à la fois à une expéri­ence intérieure et à une analyse. Plus grave encore : cette con­science dans le mal est désor­mais prise  pour con­science de l’être.

Elle en devient pen­sée et matéri­au de poème. Telle est la vic­toire du poème et du poète. La fable théologique a épousé la fable de la cul­pa­bil­ité et l’une et l’autre char­ri­ent des abîmes. Mais Baude­laire ne l’ignorait pas, qui s’abandonne par­fois à dire  que c’est le génie qui l’emporte. Le vingt-troisième poème  de l’édition de 1857 en livre la clef : la femme impure et rouée, le mal, en somme, selon le vocab­u­laire de ce pro­pos, y est un instru­ment. Elle n’est en effet rien moins que le catal­y­seur du génie.

                       La grandeur de ce mal où tu te crois servante
                       Ne t’a donc jamais fait reculer d’épouvante

                       Quand la nature, grande en ses des­seins cachés
                       De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés,

                                              —       De toi, vil ani­mal, — pour pétrir un génie ?
                                                      Ô fangeuse grandeur ! Sub­lime ignominie !

A l’inverse, à l’opposé de cette grandeur et du sub­lime, le dernier vers de La Mort des artistes, qui est le tout dernier de la pre­mière édi­tion des Fleurs du mal, sem­ble stig­ma­tis­er ceux qui n’auront pas osé courir sem­blables risques. A ceux qui n’auront jamais con­nu leur Idole, qu’elle soit ou non morne car­i­ca­ture, ne restera que l’espoir que la mort fera s’épanouir les fleurs de leur cerveau. A tout pren­dre, les fleurs du mal valent mieux et je n’ai cité  ce vers  que pour mar­quer la con­ti­nu­ité de ce souci de faire œuvre, que ce soit mal­gré la douleur de la faute ou grâce à elle .

L’œuvre se con­naît cepen­dant d’autres bon­heurs, dont la trace peut par­fois se laiss­er relever  dans l’argumentation, spé­cieuse, des dif­férentes pré­faces aux Fleurs du mal. Il faut pour­tant ici s’accorder non seule­ment de lire entre les lignes, mais de déchiffr­er leurs non-dits, si ce n’est d’en retourn­er comme doigts de gants le pro­pos. Bien que l’aventure en soit de toute évi­dence risquée, je me suis autorisée à me deman­der  si l’omniprésence de la douleur,  si sou­vent déclinée comme elle l’est en ter­mes de cul­pa­bil­ité, (Toute lit­téra­ture dérive du péché, dit une let­tre à Poulet-Malas­sis), ne témoign­erait pas en faveur de son contraire.

C’est qu’à l’inverse d’un Pes­soa, qui affiche l’hésitation ou la non-recon­nais­sance de son pro­pre désir, Baude­laire nomme, avant que d’en être déçu, ce qui pour­rait être son objet de jouis­sance. A l’inverse des mys­tiques, qui inven­tent sou­vent des scories nar­ra­tives pour fig­ur­er l’extase par le tra­jet qui y mène, lui n’a pas besoin d’élaboration sec­ondaire pour vain­cre la dif­fi­culté d’évoquer son meilleur, puisqu’il en a d’emblée exhibé le ratage. Peut-être cepen­dant ne faut-il pas en rester à cette cul­ture du déficit, quand ce ne serait qu’il n’est peut-être pas d’expérience poé­tique absol­u­ment coupée de l’espérance. Il appa­raî­trait ain­si, con­tre toute attente, que tant de voies si lucide­ment renon­cées, tant de désirs avoués et l’expression du dés­espoir même fini­raient par se retourn­er pour pro­pos­er en fil­igrane un imag­i­naire con­traire à cela même qui s’en trou­ve énon­cé. Dans un jeu d’anamorphoses,  ou par antiphrases, la parole dite en appellerait alors à la parole tue.

On par­le de théolo­gie néga­tive. On par­le de pen­sée apopha­tique. Mais non pas de poésie apopha­tique. Or ces poèmes dis­ent – ou dis­ent aus­si – ce qu’ils ne dis­ent pas.  Cette parole sur la douleur témoign­erait ain­si en faveur de son con­traire, — non sans un gain styl­is­tique impor­tant, qui serait de le pos­er, sans avoir à l’exposer. C’est une autre ques­tion, et je me suis exprimée ailleurs à ce pro­pos, que de déter­min­er pourquoi le plus dif­fi­cile à dire pour la lit­téra­ture se situe du côté du con­traire du mal, et donc de ce qu’on appelle le bien. Dis­ons, d’un mot, qu’il y va de la représen­ta­tion du désir, parce que ce dernier, plus fla­grant, quand il est séparé de son objet, est plus facile à saisir et donc à représen­ter. La lit­téra­ture en vient ain­si à chérir la représen­ta­tion de désir et des bon­heurs en souf­france, du mal-être donc et de la dif­fi­culté et Baude­laire le savait, qui avait aban­don­né l’idée de son pre­mier titre, Limbes, qui eût pu faire de ses poèmes autant de pièces à situer hors du juge­ment, pour en faire pré­cisé­ment des fleurs du mal.

D’où la prodigieuse poly­sémie de cette œuvre. D’où, peut-être, la vérac­ité de sa ter­ri­fi­ante moral­ité. D’où peut-être même la rel­a­tive bonne foi de cer­taines des arguties de ses pré­faces.  A ceci près cepen­dant que c’est moins ce qui se dit que la polar­ité induite par le con­traire qui y font sens. Ni Satan ni Dieu donc, ni même, mal­gré ce que le poète en a dit, la dou­ble pos­tu­la­tion à l’endroit de l’un et de l’autre, mais une ten­ta­tive de saisie de l’un par l’autre. Mais, plus encore, le souci d’appréhender leurs abîmes l’un par l’autre. Baude­laire aurait alors choisi la douleur et s’en serait remis au dia­ble, afin d’avoir chance de laiss­er vierge ou à tout le moins intact la pos­tu­la­tion opposée. Il y a dans cette économie  esthé­tique quelque chose de dos­toïevskien. Comme le romanci­er ne désig­nait son espérance que par le truche­ment du meurtre et du pire, le poète arrime sa vision au man­que­ment. A même le mal fleuri­rait donc aus­si ce que le mal n’est pas. Ce qui s’exprime se trou­ve ain­si lié à une con­science aiguë du pos­si­ble et des impos­si­bles de la parole, de l’ordre de son effi­cace et de ses lim­ites.  L’on voit bien par là que la théolo­gie chré­ti­enne et sa mytholo­gie prê­tent à Baude­laire des fig­ures pour les extrêmes qui l’intéressent. Ce dernier aurait donc eu recours à la douleur non seule­ment pour organ­is­er sa vision, ce qui en soi, n’est pas dénué d’importance, mais aus­si pour en désign­er l’excédent, voire l’excédent béné­fique ou le sur­croît, qui, si sou­vent, à être plus directe­ment appréhendés, font chancel­er la poésie.

A même le mal fleuri­rait donc dis­crète­ment ce que le mal n’est pas. D’où la chance éventuelle d’une lec­ture sup­plé­men­taire de ces Fleurs du mal. D’où surtout un nou­v­el exer­ci­ce de ten­sion, qui n’est plus seule­ment du désir et de l’éthique, mais du lan­gage, sin­gulière­ment lorsque lui est demandé d’exprimer plus qu’il ne peut supporter. 



1 – Cf. Baude­laire, Oeu­vres com­plètes, Gal­li­mard, bib­lio­thèque de la Pléi­ade, pp. 1534–35.
2 – Cf. Charles Mau­ron, Le dernier Baude­laire, José Corti,1986, pp. 108–109.
3 – Cf. Nico­las Berdiaev, De l’esclavage et de la lib­erté de l’homme, Desclée de Brouw­er,  1990, p. 27–28.

 

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Gabrielle Althen

Gabrielle Althen, née en 1939, est une poétesse, roman­cière, nou­vel­liste et essay­iste française. Elle vit entre Paris et le Vau­cluse.  Elle a pub­lié de nom­breux ouvrages, la majeure par­tie chez l’excellent édi­teur Rougerie. Gabrielle Althen est mem­bre du comité de rédac­tion de Siè­cle 21