> Avec Casandra Lopez, explorer la justice raciale et sociale à voix haute par le biais de la littérature

Avec Casandra Lopez, explorer la justice raciale et sociale à voix haute par le biais de la littérature

Par | 2018-02-25T10:43:09+00:00 14 octobre 2016|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Première par­tie

 

Casandra Lopez est d’origine Chuilla, Tongva, Luiseño (Payómkawichum) et Chicana.  Toute jeune auteure elle n’en dirige pas moins le maga­zine As Us qu’elle pré­sente comme un espace ouvert aux poètes du monde entier. Elle a obte­nu des bourses (CantoMundo and Jackstraw ) pour pour­suivre ses études en écri­ture créa­tive, elle a obte­nu des rési­dences à l’institut des arts Indiens à Santa Fe, à l’école des hautes recherches, ain­si qu’à Hedgebrook à Seattle. Elle appa­rait, aux yeux de qui la découvre, en tant que poète et mili­tante. Luttant contre le racisme et l’injustice sociale elle témoigne de ce que le sys­tème amé­ri­cain conti­nue de faire subir aux mino­ri­tés Indiennes. Elle écrit depuis sa propre expé­rience, celle de sa com­mu­nau­té, et celle de sa famille non pour se faire plaindre et se lamen­ter mais pour en tirer ce qu’il y a d’universel et de plei­ne­ment humain, afin d’éveiller les consciences, afin que le cynisme ou l’indifférence, ou encore l’ignorance, ne gagnent sur les sen­ti­ments et les valeurs des­ti­nés à per­mettre aux humains de se res­pec­ter, de vivre har­mo­nieu­se­ment dans le monde. En tant que mili­tante elle par­ti­cipe à des col­loques et confé­rences comme celle-ci dont le titre annon­çait : “Reflecting on Race and Racism through Spoken Word, Story, and Conversation.” (réflé­chir au sujet de la race et au racisme au tra­vers de la parole, l’histoire et la conver­sa­tion.)

Sa pla­quette de poèmes inti­tu­lé Where Bullet Breaks (où la balle pénètre) lui a valu le prix Sequoyah et a été publié par le Sequoyah National Research Center, ensuite et dans le même esprit est sor­ti un second ouvrage, After Bullet , publié par Yellow Chair Press.  Dans un entre­tien elle avoue : « j’écris parce que mon esprit refuse de se cal­mer … j’écris parce que je suis témoin …. J’écris parce que la poé­sie m’a sau­vée. »

Mais inutile de com­men­ter, voi­ci ce que Casandra écrit dans Mudcity, le maga­zine lit­té­raire de l’institut des arts amé­rin­diens de Santa Fe :

Untitled/​Naming  

I

            For most of my life my birth name was someone else’s coat – too tight around the middle and long in the sleeves. First name sat itchy around my neck. Fancy din­ner clothes of lit­tle use to me. But its scent has the tinge of the fami­liar that licks at my skin. First name almost didn’t belong to me. But Little Grandma inter­cedes. Argued for a name more sub­stan­tial than five let­ters. A name to wear out in public, per­haps in an office or school. A name that can for­get the hot steam of fields and fac­to­ries. 

              Pendant la plus grande par­tie de ma vie mon nom de nais­sance fut le man­teau de quelqu’un d’autre – trop ser­ré aux coudes et les manches trop longues. Mon pré­nom me déman­geait le cou. Des tenues habillées pour sor­tir diner dont je n’avais pas l’usage. Mais leur sen­teur est tein­tée du fami­lier qui lèche ma peau. Mon pré­nom ne m’appartenait pra­ti­que­ment pas. Mais Petite Grandmère s’en mêle. Elle plai­da pour un nom plus sub­stan­tiel que d’un de cinq lettres. Un nom à por­ter en public, dans un bureau peut-être ou à l’école. Un nom qui soit en mesure d’oublier la chaude vapeur des champs et des usines.

II

            Mother tells me when she goes to school she gets to pick her own English name. She picks one easy to spell. One with tall let­ters. No one at home calls her by her paper name any­way. At home she is baby, a sweet dar­ling named in Spanish even though she once pushed her youn­ger bro­ther into a ditch. He lay there, blee­ding, kno­cked uncons­cious. She left him there, sure he was dead but more afraid of her father. She is dead­ly, but still, she keeps her lit­tle name. 

            Mère me dit que lorsqu’elle va à l’école elle choi­sit son propre nom Anglais. Un facile à épe­ler. Avec de grandes lettres. Malgré tout per­sonne à la mai­son ne l’appelle par son nom ins­crit sur le papier. A la mai­son elle est bébé, une gen­tille petite ché­rie au nom Espagnol  bien qu’elle ait pous­sé son jeune frère dans le fos­sé. Il est allon­gé là, il saigne, incons­cient. Elle l’a lais­sé là, cer­taine qu’il était mort, mais plus effrayée encore par son père. C’est une meur­trière mais pour­tant, elle garde son petit nom.

III

            Brother is of a com­mon name. Another baby boy with the same name is born on the same night and at the same hos­pi­tal with almost the exact same parent names. Social secu­ri­ty num­ber is off by one num­ber. Their records will often be confu­sed at the hos­pi­tal and DMV. Later when Mother is reco­ve­ring from Brother’s she asks the nurse, “Are you sure this is my son?”  He is not what she had been expec­ting. After Brother dies she is left with a dif­ferent unex­pec­ted­ness – life without her youn­gest child. She must learn what it means to mother a dead son. She must learn the rhythm of grief. This is love’s twin.

            This essay wasn’t going to be about Brother, but here he is, making an entrance.

            Frère porte un nom cou­rant. Un autre gar­çon du même nom est né la même nuit dans le même hôpi­tal de parents ayant presque exac­te­ment le même nom. Le numé­ro de sécu­ri­té social est iden­tique à un chiffre prêt.  Leurs états civils seront sou­vent confon­dus à l’hôpital comme au ser­vice des per­mis de conduire. Plus tard quand Mère récu­père de la nais­sance de Frère elle demande à l’infirmière : « êtes-vous sûre que ce soit mon fils ? » Il n’est pas ce qu’elle atten­dait. Après que Frère soit mort il lui reste une autre forme d’inattendu –une vie sans son plus jeune enfant. Elle doit apprendre ce que cela signi­fie de mater­ner un fils mort. Elle doit apprendre le rythme du cha­grin. C’est de l’amour jumeau.

            Cet essai ne devait pas prendre pour thème Frère, mais le voi­ci, il fait son entrée.

IV

            In my fami­ly we have lots of names. I learn that to be loved is to be named and rena­med. We juggle a dance of vowels on the tongue. Sometimes names fall like stair­cases and other times they jig­saw across the fami­ly tree. I want to catch them all in my mouth. Make myself good and full of their voices.

             Dans ma famille nous avons de nom­breux noms. J’ai appris qu’être aimé c’était être nom­mé et renom­mé. Nous jon­glons une danse de voyelles sur la langue. Parfois les noms tombent comme des cages d’escalier et d’autres fois ils scient-sautent dans l’arbre généa­lo­gique. Je veux tous les attra­per dans ma bouche. Me rendre bonne et pleine de leurs voix.

V

             While I am being ques­tio­ned at the police sta­tion after Brother is shot the detec­tive brings me a police record of ano­ther man with Brother’s name and asks me, “Is this your bro­ther?” I catch a glimpse of a man who is not Brother. I regret saying, “no” so qui­ck­ly because I want to exa­mine the paper more clo­se­ly. I want to stu­dy his face, stu­dy a name that is Brother’s but belongs to a man that is not Brother. Is this the same man Brother was always being confu­sed with ? I want all this to be a mis­take. 

             Tandis que je suis inter­ro­gée au poste de police après qu’on ait tiré sur Frère le détec­tive m’apporte le dos­sier d’un autre homme por­tant le nom de Frère et me demande : “est-ce votre frère?” Je jette un œil à cet homme qui n’est pas Frère. Je regrette d’avoir à dire non si rapi­de­ment parce que je veux exa­mi­ner la feuille plus atten­ti­ve­ment. Je veux exa­mi­ner son visage, le nom qui n’est pas celui de Frère appar­te­nant à un homme qui n’est pas Frère. Est-ce le même homme avec qui Frère a tou­jours été confon­du. Je veux que tout ceci soit une erreur.

VI

             My last name comes from Father. Yes, Indians have Spanish names. Some say this assi­mi­la­tion is God’s mer­cy. This is ano­ther way not to say colo­ni­za­tion. A way to hush out the word geno­cide. I can’t even begin com­pre­hend what was taken, what was rena­med. At Indian school Grandmother is taught to churn but­ter she is never allo­wed to taste. She learns to write her name in beau­ti­ful cur­sive. There is not much left of that school except the rem­nants of a ceme­te­ry.

            We used to be belie­vers. Then Brother is killed and we try to learn to live ano­ther way. We try to learn how to cleanse Brother’s body, to repair the damage in all of us. At first all of this feels unprac­ti­ced. It is work to try to unders­tand the who­le­ness of our loss. 

             Mon nom de famille me vient de Père. Oui les Indiens ont des noms espa­gnols. Certains disent que cette assi­mi­la­tion est la grâce de Dieu. C’est une autre façon de dire colo­ni­sa­tion. Une manière de reje­ter le mot géno­cide. Je ne peux même pas com­men­cer à com­prendre ce qui fut pris, ce qui fut renom­mé. A l’école Indienne on enseigne à grand-mère com­ment bara­ter le beurre auquel il lui est inter­dit de goû­ter. Elle apprend à écrire son nom en belles lettres cur­sives. Il ne reste pas grand-chose de cette école sauf les ruines d’un cime­tière.

              Nous étions croyants. Puis Frère est tué et nous essayons d’apprendre à vivre dif­fé­rem­ment. Nous essayons d’apprendre com­ment puri­fier le corps de Frère, de répa­rer les dom­mages en cha­cun de nous. D’abord tout cela semble man­quer de pra­tique. C’est du tra­vail d’essayer de com­prendre la tota­li­té de notre perte.

VII

            After Brother is shot mul­tiple times and taken to the hos­pi­tal he is rena­med John Doe. This is tem­po­ra­ry pro­tec­tion from other poten­tial bul­lets, from the unk­nown. But this name will not pro­tect us from what damage has alrea­dy been done by Bullet. We say good­bye to Brother at the hos­pi­tal. John Doe can stay at the hos­pi­tal but I will take Brother’s name with me.

            Bullet renames me some­thing that howls, some­thing that is split of lip and brui­sed knu­ckle.

             Brother’s name seems more like a song now more than ever. Someone fills out the paper­work with Brother’s name. Death cer­ti­fi­cate. Obituary. Autopsy. Police reports. Memorial ser­vice. Someone must pay. I some­times won­der if Brother is paying for a sin we may never know. In the end it is us, the left behind, who keep Brother’s name alive who pay.

            Après qu’on ait tiré sur Frère de nom­breuses fois, il est conduit à l’hôpital où il est renom­mé John Doe. C’est une pro­tec­tion tem­po­raire contre d’éventuelles autres balles poten­tielles, contre l’inconnu. Mais ce nom ne nous pro­tè­ge­ra pas des dégâts que Balle a déjà cau­sés. Nous disons au-revoir à Frère à l’hôpital. John Doe peut res­ter à l’hôpital mais j’emmènerai le nom de Frère avec moi.

          Balle me renomme en quelque chose qui hurle, quelque chose qui est éclat de lèvre et join­ture contu­sion­née.

             Plus que jamais le nom de Frère res­semble à une chan­son main­te­nant. Quelqu’un rem­plit les for­mu­laires  admi­nis­tra­tifs au nom de Frère. Certificat de décès. Rubrique nécro­lo­gique. Autopsie. Rapports de police.  Messe com­mé­mo­ra­tive. Quelqu’un doit payer. Je me demande par­fois si Frère paie pour un pêché que nous pour­rions ne jamais connaitre. A la fin c’est nous qui payons, les sur­vi­vants, qui gar­dons vivant le nom de Frère.

VIII

            I like it best when Spanish spea­kers say my name. The “ahhs” of my name lift up higher to the roof of the mouth and the tongue flat­tens there, tongue behind teeth that stamp the next let­ters out more ele­gant­ly than when my name is said in English. Hearing my name in Spanish makes feel tal­ler and reminds me of the way Grandmother says my name.

            Je pré­fère quand les his­pa­no­phones disent mon nom. Les “ahhs” de mon nom s’élèvent plus haut jusqu’au palais de la bouche  et la langue s’aplatit là, langue der­rière les dents qui tam­ponnent les der­nières lettres plus élé­gam­ment que lorsque que mon nom est dit en Anglais. Entendre mon nom en Anglais me fait me sen­tir plus grande et me rap­pelle com­ment Grand-mère dit mon nom.

IX

            Sometimes Grandmother’s sis­ter doesn’t remem­ber her mar­ried name. Some names do not come easi­ly any­more. They are just out of touch of her lips. I won­der where those names went. I won­der about all of the lost names.

            On Father’s side of the fami­ly there is an abun­dance of twins. This is good for­tune. We say their names quick toge­ther. Link one to the other. Brother and I were not twins but I feel hal­ved without him. What name can I give to my phan­tom twin except Brother ? 

            Parfois la sœur de Grand-mère ne se sou­vient pas de son nom de femme mariée. Parfois les noms ne lui viennent plus faci­le­ment. Ils sont sim­ple­ment hors de por­tée de ses lèvres. Je me demande où ces noms sont allés. Je m’interroge à pro­pos de tous ces noms per­dus.

            Du côté pater­nel de la famille il y a une abon­dance de jumeaux. C’est un signe de chance. Nous disons leur noms rapi­de­ment ensemble. Lions l’un à l’autre. Frère et moi n’étions pas jumeaux mais je me sens cou­pée en deux sans lui. Quel nom puis-je don­ner à mon fan­tôme jumeau sinon Frère ?

X

            Years before Brother’s death he owned a tow com­pa­ny. It was a small fami­ly busi­ness he named after him­self. Our whole fami­ly takes a dis­like to a lar­ger tow com­pa­ny after they give him pro­blems. We create a fami­ly game that involves pre­ten­ding to spit when we come across a tow truck with their name.

            There are some names I will not even spit on. I want them to have none of me. Not my name, not my for­gi­ve­ness. Because even when you don’t the pull the trig­ger, Bullet still knows your name.  

            Des années avant la mort de Frère il avait une com­pa­gnie de remor­quage. C’était une petite affaire fami­liale à laquelle il avait don­né son nom. Toute notre famille pris en grippe une autre plus grande com­pa­gnie après qu’ils lui aient créé des pro­blèmes. Nous créons un jeu propre à la  famille qui consiste à faire sem­blant de cra­cher quand nous tom­bons sur une dépan­neuse à leur nom.

            Il y a des noms sur les­quels je ne cra­che­rai jamais. Je veux qu’ils n’aient rien de moi. Pas mon nom, pas mon par­don. Parce que même quand vous n’appuyez  pas sur la gâchette, Balle sait encore votre nom. 

XI

            To request Brother’s police report I need the name of the detec­tive assi­gned his case. I remem­ber only the grey suit. The brown of his eyes. I search the inter­net for clues and find the news­pa­per reports. They are a few lines each.

            On that night, Brother’s body strug­gled with breath. A cop slap­ped his face and asked. “Who did this to you?” Brother could not give them a name. His lips shi­ve­red but even if he’d known the names his brain would not let him ans­wer. The police move on but we are left to live with this ques­tion. it has become an always ques­tion with its twin ques­tion of “why?”          

             I have accep­ted that that the police report will not have the name(s) I seek.

              Pour deman­der le rap­port de police sur Frère j’ai besoin du nom du détec­tive en charge de son cas. Je me sou­viens seule­ment du cos­tume gris. Le brun de ses yeux. Je recherche des indices sur inter­net et je trouve les rap­ports des jour­naux. Il y en a plu­sieurs de quelques lignes cha­cun.

            Cette nuit-là le corps de Frère lut­ta pour res­pi­rer. Un flic le gifla au visage et deman­da : “qui vous a fait cela?” Frère ne pou­vait pas leur don­ner un nom. Ses lèvres fris­son­nèrent mais même s’il avait eu connais­sance des noms son cer­veau ne l’aurait pas lais­sé répondre. La police va de l’avant mais nous sommes contraints de vivre avec cette ques­tion. C’est deve­nu une ques­tion pour tou­jours avec sa ques­tion jumelle « pour­quoi ? »

             J’ai accep­té que le rap­port de police ne contienne pas le(s) nom(s) que je cherche.

XII

            In my city Brother is the 37th homi­cide of 2010. There is a homi­cide and autop­sy report num­ber atta­ched to his name. There is a death cer­ti­fi­cate prin­ted with his name. I have begun to seek these docu­ments, wan­ting them to tell me some­thing more about Brother. What I real­ly   want is for there to be fewer num­bers assi­gned to Brother and more sto­ries. I want to hear him say my name again, for him to call me Sister again.

            I am lear­ning how inha­bit my name. It is no lon­ger such a strange land. I learn my own name just as I learn how to be Sister without Brother, but not Brotherless. 

             Dans ma ville Frère est le 37ième homi­cide de l’année 2010. Il y a un numé­ro d’homicide et d’autopsie atta­ché à son nom. J’ai com­men­cé à cher­cher ces docu­ments vou­lant qu’ils m’en disent plus sur Frère. Ce que je veux vrai­ment c’est qu’il y ait moins de numé­ros assi­gnés à Frère et plus d’histoires. Je veux l’entendre dire mon nom à nou­veau, qu’il m’appelle encore Sœur.

            J’apprends com­ment habi­ter mon nom. Ce n’est plus un ter­ri­toire tel­le­ment étrange. J’apprends mon propre nom de la même manière que j’apprends à être Sœur sans Frère, mais pas sans frère.

 

            Voici retra­cée l’histoire qui est au cœur du drame de Casandra et de sa famille, his­toire par­mi les nom­breuses autres his­toires de jeunes ou moins jeunes indiens tués, ou trou­vés morts, qui ne méritent aux yeux des auto­ri­tés qu’une enquête bâclée vite clas­sée sans suite. Casandra per­son­ni­fie la balle qui a tué son frère afin de foca­li­ser sa révolte et son cha­grin sur un objet et une cause plu­tôt que de nour­rir un déses­poir dévas­ta­teur dans des inter­pré­ta­tions d’intentions humaines mal­fai­santes. Ce pro­cé­dé, qui s’en tient au fait, la pro­tège et laisse la force de la dénon­cia­tion des manières dis­cri­mi­na­toires de la socié­té amé­ri­caine (hélas de bien des socié­tés de par le monde éga­le­ment) péné­trer nos esprits de façon bien plus puis­sante, avec une effi­ca­ci­té redou­table. Elle nous injecte en quelque sorte le même poi­son, certes dilué, celui qui a péné­tré son cœur le jour de la mort de son frère, jour et mort deve­nant le sym­bole de tous les trau­ma­tismes subis par les com­mu­nau­tés indiennes.

             Enseignante au North Seattle College et invi­tée en rési­dence d’écriture, Casandra a tra­vaillé ce qu’elle appelle un roman-en-his­toires inti­tu­lé When We Were Hunted (quand nous étions chas­sés) et qui montre une famille mexi­ca­no-Indienne pleu­rant la perte de Michael, un homme com­plexe consi­dé­ré comme le père. Chaque cha­pitre, chaque his­toire est racon­tée du point de vue de dif­fé­rents per­son­nages dont les prin­ci­paux sont les deux enfants et leur mère. A pro­pos de ce tra­vail Casandra explique qu’elle centre ses recherches sur la notion et la pro­blé­ma­tique de lieu, et plus spé­ci­fi­que­ment com­ment le lieu joue l’architecte de la pen­sée et com­ment il influence le lan­gage, com­ment il est pos­sible de res­tau­rer la connexion d’une com­mu­nau­té avec le lieu. « C’est l’intersection du lieu, de l’histoire,  de la culture et de l’identité que je cherche à explo­rer. » confie-t-elle.

               A pro­pos de lan­gage, voi­ci com­ment elle envi­sage d’en chan­ger :

Un nou­veau lan­gage

Mes paroles s’effondrent
tou­jours 

sur elles-mêmes, elles se sentent à l’étroit
dans ma bouche. Je veux un nou­veau
lan­gage. Un qui pos­sède au moins
50 mots pour cha­grin

et 50 mots pour amour, afin que je puise les offrir
aux vivants
qui pleurent les morts. Je veux
un lan­gage qui com­prenne
souf­france-sœur et cœur-cas­sé. Ainsi
lorsque je te dis que Frère

est mon hame­çon de cœur, tu voies

l’aiguille m’enfilant
aux autres, nom­breux
hommes, femmes et enfants

de notre ville cra­chant ses sales pous­sières.

Je veux un lan­gage pour te par­ler
du trente-sep­tième homi­cide
de l’année 2010. Le non-réso­lu,
tout ce que je sais d’un homme,

ma ville le trans­forme en chiffre,
tou­jours des étin­celles de mémoire,

en arrière vers les jours plus longs quand :
l’océan est la bouche
de l’été. Nos doigts coquillages
dans le sable fouillent – nous trou­vons

de petits crabes argen­tés nous creu­sons
et creu­sons jusqu’à en avoir marre et par­tons
à la recherche d’algues aci­du­lées.

Nous sommes soleil salé. Comment nous dorons

à terre. Notre chair chaude épa­nouie
nous rap­pelle notre désert et le sang

du canyon. Dans ce nou­veau lan­gage nos os disent
soleil et mer, ils nous rap­pellent une ancienne
langue que nos bouches ont oubliée, mais dont notre
moelle se sou­vient.

 

A NEW LANGUAGE

My words are always
     col­lap­sing

upon them­selves, they feel too tight
     in my mouth. I want a new
lan­guage. One with at least
     50 words for grief

and 50 words for love, so I can offer
     them to the living
who mourn the dead. I want

a lan­guage that unders­tands
     sis­ter-pain and heart-hurt. So
when I tell you Brother

is my hook of heart, you will see
 
the needle threa­ding me to
     the others, num­be­red
men, women and chil­dren
     of our grit spit city.

I want a lan­guage to tell you
     about 2010’s
37th homi­cide. The  unsol­ved,
     all I know about a man,

my city tur­ned to num­ber,
     always spar­king memo­ry,

back to lon­ger days when :
     Ocean is the mouth
of sum­mer. Our shell fin­gers
     drive into sand, sear­ching – we find

tiny sil­ver sand crabs we scoop
     and scoop till we bore and go
in search of tan­gy sea­weed.

We are sal­ted sun. How we brown

to earth. Our warm flesh flo­we­ring,
     remin­ding us of our desert and canyon

blood. In this new lan­guage our bones say
      sun and sea, remin­ding us of an old
lan­guage our mouths have for­got­ten, but our
     mar­row remem­bers.

 

     Comme pour tous les Indiens d’Amérique du nord, le renou­veau chez Casandra tel qu’elle l’entrevoit et le désire, passe par la récu­pé­ra­tion du pas­sé. Il faut le sau­ver de son obli­té­ra­tion for­cée par les siècles de colo­ni­sa­tion, d’assimilation bru­tale, d’acculturation et de mas­sacres.

     Dans une deuxième par­tie je déve­lop­pe­rai plus avant ces thèmes qui reviennent dans sa poé­sie tels un refrain lan­ci­nant répé­té à des­sein pour d’un côté libé­rer le cha­grin et se sépa­rer de sa tris­tesse,  de l’autre pour éveiller nos consciences à des réa­li­tés trop sou­vent igno­rées, hélas par­fois volon­tai­re­ment igno­rées. Casandra ne lâche­ra pas ceux qui ne veulent ni voir ni entendre. Il en va de sa san­té men­tale, il en va du repos de son frère et de la digni­té d’un peuple tout entier.

°°°°°°°°°°°°°°°°°°°

 

Béatrice Machet : tra­duc­trice des poèmes de Casandra Lopez (avec son aimable auto­ri­sa­tion)

poèmes ori­gi­naux à retrou­ver sur :

http://​www​.mud​ci​ty​jour​nal​.com/​c​a​s​s​a​n​d​r​a​l​o​p​ez/ (Mudcity, IAIA low rez web jour­nal) untitled/​naming

http://​indian​coun​try​to​day​me​dia​net​work​.com/​2​0​1​3​/​0​4​/​0​9​/​n​e​w​-​l​a​n​g​u​a​g​e​-​p​o​e​m​-​c​a​s​a​n​d​r​a​-​m​-​l​o​p​e​z​-​n​a​t​i​o​n​a​l​-​p​o​e​t​r​y​-​m​o​n​t​h​-​1​4​8​703  (New Language)