Habiter poéthiquement le monde
La murmuration est aussi un phénomène spectaculaire où des milliers d’oiseaux, principalement des étourneaux, volent en formation synchronisée, créant des motifs mouvants hypnotiques dans le ciel, stratégie de survie cruciale pour se protéger des prédateurs en rendant difficile la capture d’un individu unique. Chaque oiseau réagit instantanément à ses quelques voisins les plus proches, créant une réaction en chaîne et des ondes de mouvement qui se propagent à travers la masse qui se présente comme un seul corps. Le phénomène naturel de la murmuration des oiseaux a aussi une portée spirituelle ou symbolique : spirituellement, une murmuration d’oiseaux évoque l’unité, la synchronisation, la protection collective et l’intuition, reflétant une connexion profonde entre les individus et l’univers, une danse de la vie qui invite à l’éveil intérieur, au lâcher-prise et à la confiance en soi. Ce phénomène du vivant est souvent interprété comme un message divin ou un appel à l’harmonie face aux défis qui se posent à l’être humain. En effet, le mouvement collectif d’un millier d’oiseaux représente symboliquement l’unité des peuples et la recherche de l’ordre dans le chaos, soulignant les liens invisibles qui nous unissent.

Béatrice Bonhomme, Murmurations des oiseaux, Éditions La Rumeur libre, 2025, 144 pages, 18 €. ISBN 978–2‑35577–389‑1
C’est une démonstration de force collective contre les prédateurs, illustrant la sécurité que l’on trouve dans le groupe et la défense face aux dangers. Considérés comme des messagers célestes, les oiseaux en murmuration encouragent à écouter sa voix intérieure, sa conscience supérieure et à faire confiance à son intuition. Ce spectacle aérien marque une transition entre le jour et la nuit, le tangible et l’impalpable, suggérant des changements imminents et des cycles de vie. Le vol synchronisé offre une vision spectaculaire de la liberté, de la fluidité et de la capacité à s’adapter… Le spectacle d’une murmuration d’oiseaux est un rappel de la beauté de l’instant présent et de l’importance d’observer les lois invisibles qui régissent le monde. Il est un encouragement à lâcher prise sur le contrôle individuel et purement égotiste pour s’abandonner à un mouvement plus grand, faisant confiance à la sagesse du groupe. Bien que de portée différente, tournée vers la reproduction de l’espèce, le vol nuptial des éphémères, ces insectes aquatiques, offre un spectacle tout aussi impressionnant et magnifique de la beauté du vivant et des rapports entre la mort, la fonction sexuelle et la vie. Le titre du livre de Béatrice Bonhomme, dans le contexte de la crise des valeurs que le monde moderne connaît actuellement, a donc aussi une valeur éthique à travers la mise en œuvre de sa poétique.
Dans un entretien récent, Béatrice Bonhomme confirmait cette importance du poéthique :
[…] la poésie fait lien, avec le monde, le végétal, le minéral, l’animal, avec l’humain surtout, avec l’autre. Lorsque j’écris en poésie, je traite d’archétypes comme ceux du corps aimant, du corps souffrant, de l’amour, de la maison abandonnée, du deuil. Je parle de notre lien au monde, les arbres, la terre, les murmurations d’oiseaux. J’évoque des choses quotidiennes, le repas, la toile cirée, la vie de tous les jours. Ce sont des choses partagées par tous. Le poème est le « lieu commun », le lieu du commun dans le sens de ce qui est « commun » à tous, c’est-à-dire de ce qui « fait communauté » grâce à un chant partageable à travers des thèmes compris par tous comme l’amour, la finitude, la précarité, la condition humaine, la vie, la mort, la transmission. La poésie pour moi justement c’est ce qui fait lien, le lien tissé dans le quotidien, dans l’amour ou la mort, le lien au monde, le lien à l’autre. C’est comme si je tricotais le monde et les mots, une maille à l’endroit, une maille à l’envers, ou que je recousais bord à bord le monde et les mots. Le thème essentiel de mon travail poétique est le rapport de l’homme au monde, à la porosité du monde, à tous les êtres du monde y compris et surtout les autres hommes, le partage avec l’autre dans un pluriel où chacun est partie prenante de l’autre, se met à la place de l’autre dans une solidarité, une fraternité, une égalité, dans un accueil, une tolérance absolue1.
Ceci explique que Béatrice Bonhomne, en même temps qu’elle s’engageait dans l’écriture poétique, s’est investie dans l’enseignement universitaire et la transmission des savoirs mais aussi dans l’action éditoriale, une activité tout aussi essentielle pour l’établissement de passerelles informatives et réflexives, à travers la création et la direction de la Revue NU(e), revue de poésie et d’art, fondée en 1993.
Murmurations des oiseaux est son plus récent livre de poèmes. Il comporte douze sections ; la première Ecrire pluriel.le et la dernière Ecrire choral.e se répondent, en posant la question de l’écriture, de son sens, de sa fonction. Les premiers vers J’écris ce qui s’écrit seul et à plusieurs/J’écris ce pluriel trouvent leur écho dans le dernier poème du livre :
J’écris un corps légendé d’inscriptions et d’hiéroglyphes
Un corps calligraphique, un corps pétri de lettres et de dessins
Un corps hybride pour tous les corps à hauteur de planète.
L’écriture est ainsi vécue, non pas comme le moyen de mettre en avant un ego, de façon superficiellement lyrique ou dans un jeu gratuit avec la contrainte et la règle, mais comme l’expression même de la vie qui est un croisement d’énergies vibratoires entre le soi et l’autre, une solidarité organique, écologique et cosmique. L’écriture poétique chez Béatrice Bonhomme se présente ainsi comme un tissage : entre les parties liminaire et conclusive du recueil, qui s’offre dans une architecture précise et non comme un mélange hétéroclite, l’ensemble des poèmes se dévoile comme dentelle. Les termes de racommodage, aiguille, couture, dentelle appellent d’autres métaphores filées : l’éclair, l’envolée, l’oiseau, la ramure, l’arbre… et en convoquent d’autres comme l’oeil, la vision, l’éclair, les persiennes filtrant la lumière, le plein jour, le ciel et un appel continuel à la couleur. On sait que Béatrice Bonhomme est la fille de Mario Villani (1916–2006), élève de Jean Grenier et peintre. Le philosophe Jean Grenier (1898–1971), professeur à Alger dans les années trente, joua un rôle déterminant dans la formation d’Albert Camus et de Max-Pol Fouchet, qui furent aussi ses élèves. Incontestablement, la sensibilité de Béatrice Bonhomme aux arts plastiques et la présence constante de la couleur dans ses poèmes, y compris celle de la blancheur, puisque la neige est un motif métaphorique essentiel dans son œuvre, répond à l’autre vecteur de sa sensibilité : l’organique et la phénoménologie de la nature ouvrent sur une réflexion de portée à la fois plus métaphysique et politique : l’infini et le fini n’y sont pas opposés ; l’altérité et l’identité ne se combattent pas ; la différence et la diversité sont un vecteur d’enrichissement humain. La solidarité est une condition de la survie. Le temps lui-même n’est pas un mouvement linéraire et univoque. Par là même Béatrice Bonhomme nous rappelle l’importance du contrat social (Jean-Jacques Rousseau) et du contrat naturel (Michel Serres). Le rêve et la raison, l’imaginaire et le rationnel, la vie et la mort, l’ombre et la lumière ne sont pas séparables : il y a un rappel, chez ce poète, de l’importance de laNaturphilosophie, qui fut élaborée par Schelling et inspira les premiers romantiques allemands, dont Novalis : tout homme imaginise le réel.
Le coeur du livre Murmurations des oiseaux (on notera le pluriel de Murmurations, ce pluriel n’étant pas un détail isolé, dès le titre) en appelle à l’enfance et à la mémoire sensible. La conscience et la sensibilité de l’enfant sont une plaque photographique impressionnable de par la néothénie caractérisant l’être humain, caractéristique qui le distingue, avec la faculté du langage et la capacité de l’imaginaire et du poiein, de l’animal. La force des impressions – que Baudelaire appelle le vert paradis des amours enfantines – et la faculté magique qui sont au coeur du développement de l’être humain ne doivent pas être négligées. Une observation de la nature toute entière, avec les yeux de l’enfant, du chercheur ou du poète, démontre à quel point la vie est à la fois singulière et reliante, impitoyable et merveilleuse. Pour le petit d’homme – au-delà des catégories aliénantes et sécantes de la fonction et du genre et de tout déterminisme social,
[…] Tout tourne comme des astres mouillés
Au sein des rêves de sa nuit
Oiseau blessé dans sa tour nocturne.
L’image de la marelle où l’on saute à pieds joints/De l’enfer au ciel incarne le risque même de vivre. Mais ce risque du mouvement, de la chute ou de l’élévation, est l’essence même du vivant. Chaque être humain devrait être vu pour cette part commune : On a la même chose à dire/Lorsqu’à sept ans on croit être devenu le ciel/Et l’arbre […].
L’arbre succèdera, dans le corpus de ce livre, à l’oiseau comme à l’enfant en tant que figure structurante du poème. L’arbre est un symbole puissant. Lui aussi est l’image organique même de la vie : entre l’ombre et la lumière, entre la terre et le ciel, il a toujours, dans toutes les cultures, représenté l’axe du monde. Henri Michaux, dans son ultime opus Le jardin exalté (1984) décrivait un jardin d’éden, de joie, d’apaisement, de réconciliation avec lui-même et de fusion avec le Monde, à travers le cœur d’un arbre qui en était l’ornement le plus remarquable. L’arbre, selon d’antiques légendes nordiques, est précisément l’axe et le soutien de la création. C’est le destrier d’Odin le Redoutable et on l’appelle Yggdrasill. Sur cet Arbre du Monde reposent les neufs royaumes, qui, comme les sept montagnes et les sept vallées évoquées par le poète soufi d’origine persane Farid Al-Din Attar dans la Conférence des Oiseaux, désignent les étapes de maturation — mort et renaissance — de l’être humain dans son parcours de Vie. On retrouve l’Arbre de la connaissance dans le jardin d’Eden, dans la Bible. L’arbre traduit, par sa dynamique à la fois horizontale et verticale, une forme d’infini et d’inter-relation.
La partie centrale du livre de Béatrice Bonhomme est composée de quatre sections – ce qui en fait le moyeu même du poème – où prédominent les figures de l’arbre et de l’enfant : L’enfant de sept ans ; L’arbre-enfant; Moment de grâce et d’arbre ainsi que Mots d’enfance sont dès lors au coeur d’un dispositif qui se complète par deux sections autour de la figure ailée, l’oiseau et ses différentes métaphores filées, comme le ciel, la hauteur, la montagne, et de trois autres organisées autour des figures de la lumière, du filtrage (la dentelle, les persiennes) et de l’oeil. Rimbaud a écrit les Poètes de sept ans où il souligne cette puissance vitale de l’imagination : À sept ans, il faisait des romans, sur la vie/Du grand désert, où luit la Liberté ravie,/Forêts, soleils, rives, savanes ! Béatrice Bonhomme persiste et signe sur l’importance de cette faculté créatrice qu’un monde contemporain gavé d’images imposées et vides mais ne laissant aucune place à la faculté poétique étouffe peu à peu :
Il y a beaucoup d’enfants, des arbres et des oiseaux
Et des enfants qui se prennent pour des arbres
Et le deviennent.
Ecrire est donc repriser le tissu déchiré de la vie. Si le poème ne sauve de rien, écrire et habiter poéthiquement le monde est un acte profondément responsable :
C’est ce que nous faisons
Dans nos textes. De la reprise.
Nous revenons sur nos pas et nous retissons le fil
Nous tricotons un fil avec l’autre
Et nous créons du lien et de la lumière avec des mots
Déjà tant utilisés. Traducteur du monde sensible
Nous cousons à notre façon décalée
Un peu maladroite tournée vers le passage des mondes.
Note :
- [En ligne] : https://www.poesibao.fr/interview-avec-beatrice-bonhomme-par-gregory-rateau-iii-4-entretiens/
Présentation de l’auteur
- Béatrice Bonhomme, Murmurations des oiseaux - 6 février 2026















