Blanche, De drôles d’oiseaux et autres slams

Par |2019-11-06T20:18:32+01:00 6 novembre 2019|Catégories : Blanche, Poèmes|

De drôles d’oiseaux

 

On voit de drôles d’oiseaux échoués sur nos plages
De drôles d’oiseaux !
Ils ont de l’écume plein les plumes
Ils ne bougent plus
Du sel plein les yeux qui ne s’ouvrent plus
…Au moins ils ne souf­frent plus

Leur ram­age se rap­porte à leur plumage
On voit de drôles d’oiseaux
Qui arrivent par vagues
Corps mourants qui dansent
Bal atroce
Ils vien­nent chanter sans voix
Nous par­ler d’espoir et d’errance
De leur avenir pris dans des ronces
Ils vien­nent per­dre nos regards dans l’vague
Et Bam ! En réponse
On ferme nos ports
Nos cœurs, nos portes
Ils s’enfoncent

Je revois ce petit rouge gorge
Allongé sur le sable
De loin on dirait la ruine d’un monde qui fait l’mort
Oui mais de près c’est un enfant
Qui dort qui dort
Petit prophète deplumé
Craché par la tempête
Minus­cule poète
Petit rêve depouillé

On voit de drôles d’oiseaux échoués sur nos plages
Avant sur la rive
on trou­vait des bouteilles et on lisait les messages
Mais les prières roulées dans des fla­cons de chair
On préfère les laiss­er couler
On laisse les cha­grins se noyer
En pleine mer
Y’a tant de sos qui s’perdent
En pleine merde
D’oiseaux mes­sagers qui vien­nent se crash­er sur nos ombres
Et on oublie qu’dans c’monde
On est tous mi-grands mi‑p’tits
Mi-grands mi‑p’tits

Nous, On voudrait se repos­er de nos soucis
Le plus loin pos­si­ble des bains d’sang
Et ça s’comprend
Ici on d’vient barges alors com­ment devenir berges ?
On peut pas voir large
On peut que gam­berg­er, se murger
Et puis, Bâtir des murs qui dis­simu­lent mal le mur­mure de l’animal
Pour oubli­er que dans c’monde
On est tous mi grands mi p’tits
Mi grands mi p’tits

En restant mutique on s’mutile
En même temps que dire ?
J’me sens si impuis­sante c’est épuisant
Com­ment être utile ?
Ni mys­tique ni politique
Mon seul pou­voir est poétique
Et ce soir très hypothétique
Peut être que mon pre­mier devoir
C’est juste de voir
Et de dire ce qu’en penserait
La petite fille que j’ai été :
Y’a des hommes à la mer
Des enfants en bas âge à bâbord
Et des mères dont les larmes débor­dent des can­ots de sauv’tage
Alors pour rester debout demain, humains
Fau­dra jeter des bouées
Et ten­dre des mains
Des mains !

Le cœur en miettes sur la main
C’est la que les oiseaux vien­nent se mourir
La voix trem­ble, s’étrangle et demande
Sans plier
Quitte à supplier
« Ouvrez les ports
Lais­sez nous dev’nir ter­res d’asile
Je me doute bien qu’ c’est compliqué
Mais on peut plus vivre comme des îles…
L’humanité est en péril
Si elle laisse ne serait-ce qu’un d’ces Hommes périr sans pleurer
Quand des corps coulent à pic
C’est l’urgence on agit
Toi tu prends l’temps d’reflechir
Mais leurs poumons qui s’ rem­plis­sent sont le sablier
Leurs poumons sont le sablier !
bor­del ce gosse ça pour­rait être ton fils
T’as tou­jours pas pigé ?!
Tu oublies qu’ dans c’monde
On est tous mi grands mi p’tits
Mi grands mi p’tits
…Raison­nement elliptique

Je vois de drôles d’oiseaux échoués
Sur mes pages
J’voudrais leur don­ner des noms
Des noms d’Hommes
Mais ils restent anonymes
Sans fig­ure et sans âge
Masse informe qui dérive
Comme une tache de pét­role, de chlo­ro­form’ et d’bile

J’ai le cœur mazouté
On compte les morts !
Human­ité j’écris ton nom
Mais je sais pas où t’es…
Alors les yeux salés
Mi ouverts, mi clos
Je rêve
Je vois de drôles d’oiseaux
Je vois de drôles d’oiseaux qui voguent
Et guident des bateaux qui volent
De drôles d’oiseaux qui voguent et guident des bateaux qui volent…
Je rêve et je me souviens
Que dans cette vie
on est tous
Si p’tits et si grands
Si p’tits mais si grands…
Ensemble

06370

 

06370:
Numéro d’série d’mes souv’nirs d’enfance
Retour en terre sainte
Je me sou­viens, et mes mots rient
Comme cette petite fille
Dans sa petite ville
Non loin de là j’avais des tresses
Le coeur noué
La rue, le banc
Une bicy­clette avec un panier vide devant

Je me souviens…
Le rire bête de la sonnette
Le chant des freins, le refrain
Le guidon qui guide plus rien
Ce dédale de pédales sous mes pieds
Et qu’j’avais même plus peur de tomber…
Suff­i­sait d’passer les vitesses
Pour s’griser, dérailler
Sous mes tem­pes la vie battait
Comme la pluie qui tombait jamais

Je vois ! Je vois tout ! :
Le cèdre bleu
La sil­hou­ette des grands arbres
Qui posaient leur couronne sur ma p’tite tête 
Je vois…
Je suis une grande fille
Dans les belles ruines
De ma vieille ville d’autrefois
J’prends des pho­tos de mes souv’nirs
J’prends ma mémoire dans mes bras

06370, j’avance
Soudain, j’ai dans le nose une odeur naze
Mi eau‑d’rose, mi sueur rance
Note de coeur: fleur d’errance
Et dans la bouche…
L’aigre douceur s’enfonce
Celle, de l’ogre bouf­feur d’enfance
Qui m’a salie
Qui m’assaillit
Depuis, l’eau d’prose c’est ma salive
Je crache la poésie
A la gueule du temps
J’avale le venin des rimes à venir et des mots d’antan
Et même si le temps peste
Même dans la tempête
J’reste, droite, comme le point sur le i
Debout
Le poing qui fait très mal
Qui fait des Aïe avec des trémas,
Met des tremo­los dans ma voix

Je me sou­viens et mes mots rient
Ils savent bien qu’à l’heure
où les souv’nirs surviennent
Il vaut mieux sourire pour survivre
Mes mots sont tout verts,
Ont les yeux grand ouverts
Ils me regar­dent et se souviennent
Que j’ai le sang tan­nique et grave
Le pire gravé au creux d’la nuque
C’est par là qu’la vie m’a tenue
Que j’suis la dernière note de la portée
La Blanche pointée, du doigt
Pour avoir refusé l’silence
Mais…
Petite chat­te est dev­enue grande
Petite Blanche est dev­enue femme,
Et flamme,
Et slame…
Avec sa langue pour lance
Elle tente t’éteindre le dia­ble qui danse
dans le petit bois mort de l’enfance
d’en face…

06370:
J’taille l’espoir dans l’incendie
J’sais qu’on n’a rien sans dire
Des étin­celles plein les cils :
Regard embrasé d’ceux
Qui n’s’embarrassent pas et refusent d’apprendre les règles du feu
Mas­cara charbonneux :
Oui, j’ouvre les yeux !
Mas­ca­rade carbonisée:
30 hectares d’illusions par­tis en fumée
J’crache de l’au-delà et de l’eau-de-vie
sur les cendriers
Le des­tin m’a pété les dents !
Qu’en ai-je à foutre, hein ?!
qu’elles soient gris­es, jaunes ou bien car­iées… Rien à carrer !

Je me sou­viens, je vois tout
Les mots fusent… et j’me sens
mi-détresse mi-Apol­lo 13
Qu’est ce qui pour­ra m’arrêter ?!
J’vois ! :
J’boite vite
J’bois pour n’plus oublier
J’bois le vers qui rêvait d’être
à moitié rime
à moitié libre
et tou­jours ivre, plein d’poésie
Je bois à la santé
de tous les micros aphones
de tous les corps sans personne
qui ten­tent de susurrer les mots censurés
et d’crier les sens interdits

Retour en terre sainte, enceinte
Sur la terre de mon enfance tachée d’sang
j’ai mis au monde un inno­cent pour l’quel j’tremble
06370, pour lui j’avance
J’revois mes rêves mourants partout
Je me relève avec mes lèvres
En terre vermeille
Suis à l’heure où je me réveille…
J’pars décrocher l’soleil mais
Suis- je à l’heure pour les merveilles ?
Même dans la tempête
Et même si le temps presse
Je marche, je ne cours pas
Cer­tains ont les mains sales
Moi j’ai ma cadence propre
Ce soir je vais me couch­er sur le flanc
Et puis me cacher pour écrire…
J’me mets tell’ment à mal
J’me mets tell’ment à nu
Je n’sais même plus si j’suis un ani­mal à plume, ou à poil…
Peut-être qu’avec le temps je suis un ani­mal à voile…
Qui dérive, tout douc’ment, sur sa tache de mémoire sauvage…
Tou­jours plus loin du carnage,
Car j’nage à con­tre courant

06370:
Numéro d’série d’mes souv’nirs d’enfance
Je n’oublie pas l’pire mais…
Je me sou­viens d’tout:
Non loin d’ici
Le cèdre rouge
Le soleil qui s’lève dans les roues d’mon vélo mauve
Mon frère qui court tout autour
Le chant du vent dans mes cheveux…

Retour en terre peinte:
J’dis : 06370, numéro d’série d’mes sourires d’enfance

Poids lourd

 

La
J’ai un poids lourd sur l’coeur
Un semi‑r’mord
Et dans la r’morque j’me trimbale
Trois tonnes de tristesse de détresse de…

J’me r’garde dans l’miroir et il m’semble
Que j’ressemble à cet angle
Mort
Eh attend ! Temps mort

Dis moi
Dis moi qu c’était pas ton sang sous le blou­son de cuir
Dis moi qu j’avais pas les mains sur l’volant avant d’m’endormir
Dis moi que ce n’est
Que de la tôle froissée
Qu’tu r’passeras
Pour l’constat
Qu’on n’est pas pressé
Dis moi qu’ tout roule s’il te plaît

Mais putain qu’est ce qu’il s’est passé ?!
Tout y est
La route y est
Mon camion y est
Ta bécane y est
Et toi t’y es… resté

T’es cané…
T’es qu’un égoïste
T’es qu’un inconscient
T’es qu’un salopard
Qui… qui pas­sait par la
Qui m’est passé d’vant
Pour… pour­rir ma vie
T’es qu’un abruti!

…t’es qu’un innocent
T’étais qu’un enfant…
Un petit motard
Un petit fetard
Un petit veinard
Un petit connard !

Toi tu pars à vie
C’est le paradis
T’iras pas en taule
Tu seras aux anges
Tu s’ras une étoile
Ou bien une mésange
Mais moi…
Moi je suis foutu !
Moi j’suis plus personne
Si, j’ai mes papiers…
Mais j’sais plus qui j’suis
J’ai tout oublié
La sur le klaxon
Je sais pas qui t’es
Mais mon new reflet c’est ta face à toi !
Qu’est ce qu’elle a ma gueule ?!
Elle ne me revient pas…
Elle est restée sur la chaussée
Dans le fra­cas dans les éclats
Mais putain qu’est ce qu’il s’est passé ?!

Et ma voix vrille, s’tord
Elle grille les stop les virgules
Elle sent ma vie qui bas­cule entre ses cordes
Je revois ton corps
Valser dans l’decor
J’regarde dans l’retro
Main sur le pommeau
Y’a plus d’marche arrière
Y’a plus de barrière
J’suis en roue libre
Comme un cretin
Sur l’autoroute de la misère
J’conduis ma vie sans les mains
Les yeux un peu trop ouverts
Gare de péage du des­tin: on a payé un peu trop cher

Le soir c’est comme si…
J’sais pas…,
C’est bien ma tête sur l’oreiller
Mais sous les draps j’crois qu’c’est tes pieds…
Je sais pas si tu bais­es ma femme…
En tout cas moi j’l’ai plus touchée
Parce que quand j’rentre
j’m’allonge dans la canopée
Je mate ma vie en HD
Depuis mon arbre déraciné
Je mate ma vie sans l’son
Je n’comprends plus le français
Ma BO c’est l’bourdon
Le criss’ment d’mon pied au plancher

Mais putain qu est ce qu’il s’est passé ?
qu’est ce qu’il s’est passé ?!
J’suis pas chauf­fard moi
J’suis pas un faucheur, non !
J’suis pas un chauffard !
J’suis pas un faucheur…non !

Présentation de l’auteur

Blanche

Blanche, née à Cannes en 1986, est slameuse, plas­ti­ci­enne et street artiste.
Auto­di­dacte, elle puise sa rage de l’expression dans son par­cours de vie et son regard singulier.

Blanche écrit depuis l’enfance. La décou­verte du slam va boule­vers­er son écri­t­ure et libér­er sa parole. En replaçant le corps au coeur de sa poésie elle la sur­prend dans sa dimen­sion la plus vibrante et décide de la suiv­re, dans le jeu, l’image, la musique…

Invitée des ren­con­tres lit­téraires du 06 et mem­bre act­if de la scène slam (France, Québec..), formée à l’animation d’ateliers par la Ligue slam de France, elle nour­rit actuelle­ment plusieurs pro­jets transdisciplinaires.

 

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