Claudia Schvartz : Grand soif de lumière

Par |2021-11-11T12:27:55+01:00 6 novembre 2021|Catégories : Claudia Schvartz, Essais & Chroniques|

Poète et éditrice argen­tine, Clau­dia Schvartz inter­roge par­ti­c­ulière­ment les rela­tions humaines, la fia­bil­ité des con­ver­sa­tions et l’interprétation à don­ner aux sous-enten­dus, rejoignant en s’y impli­quant per­son­nelle­ment les ambiguïtés relevées par Nathalie Sar­raute dans Les fruits d’or et dans L’ère du soupçon, à pro­pos du jeu entre con­ver­sa­tion et sous-conversation.

Ain­si écrit-elle dans son recueil Alcan­for (p. 74) :

Tomo nota

¿Nota en falso 
O fal­sa nota?
Ya no sé quién es quién
Dado el paso
Felonía o apariencia 
Echa­do el dado está

Je prends note

Note fau­tive 
Ou fausse note ?
Je ne sais tou­jours pas qui est qui
Une fois franchi le pas
Félonie ou apparence
    Les dés sont jetés

 

Mais les incer­ti­tudes à pro­pos de « qui est qui » s’inscrivent dans un cadre plus large : celui du monde lui-même, pris de con­tra­dic­tions entre l’histoire fau­tive et les fautes à répar­er, sans savoir si le temps suf­fi­ra à mod­i­fi­er l’horizon. L’exigence est minée par le doute :

 

Hay y no hay tiempo
Tiem­po hacia el mun­do o pequeños tiempos
hacia la descendencia
un futuro que debe
por fuerza tiene que ser distinto
Tan­tos han sido los fracasos
Algo, alguien tiene que salir limpio

(Poe­mas impug­na­dos, p. 45)

 

Il y a, il n’y a pas le temps
Du temps pour le monde ou des temps courts
pour les descendants
un futur qui doit
qui se doit d’être différent
Tant de cat­a­stro­phes se sont produites
Quelqu’un, quelque chose de pur doit en sortir 

 

Cet human­isme trem­pé dans l’in­quié­tude et l’amour des êtres au-delà de tout car­ac­térise la poésie de Clau­dia Schvartz. Une poésie qui s’écrit directe­ment avec l’âme plutôt qu’avec la pen­sée seule, et qui s’exprime dans la sobriété et la mod­estie de qui a grand soif de lumière.

 

∗∗∗

Poèmes de Claudia Schvartz

Tra­duc­tion Jacques Rancourt

HUESITOS

Como aire sobre la hornalla
Este trueno interminable
Ron­co soplido
 el calor
Sobre mi espíritu en congoja

Lucha­ba por encon­trar una palabra
que abri­era en la dol­i­da expresión
car­ga­da de vol­un­tar­ioso esfuerzo 
un ros­tro que pen­sara con bondad
el incon­tenible cur­so de la vida

Sí, muy parecidas
Pero esen­cial­mente opuestas
Huir de mí?
Huir las dos
Aca­so es este peso mi existencia?

Con­fab­u­la­ba
gestos con­tra palabras
Pero no se trata­ba de hipocresía
Un pun­to ciego, tal vez
Toda nitidez pasa en el cuerpo
Y requiere estric­ta línea de tiempo
Poder pensar

Esa tris­teza no es fácil de mitigar
Al menos si se abri­era una nue­va perspectiva
Eso desea quien se duele
Y no tol­era la obsce­na invasión de los sentidos
Ni regre­sa a los lugares
Donde ‑un cor­dial salu­do, quizá —
La sorprendiera

Aque­l­la antigua voz
Un pel­daño o la rama florida
Que idéntica
Sobre el muro 
Extiende su insis­ten­cia estremecida

 

KITKATS

Comme l’air sur le poêle
ce ton­nerre sans fin
ce souf­fle rugueux
cette chaleur
sur mon esprit affligé

Elle s’efforçait de trou­ver un mot
qui ouvrît dans son expres­sion chagrinée
pleine de bonne volonté
un vis­age abor­dant avec bonté
le cours impa­ra­ble de la vie

Oui, très semblables
mais essen­tielle­ment opposées
Me fuir ?
Fuir toutes deux ?
Ma vie serait-telle ce fardeau ?

Elle emmêlait
gestes et paroles
Mais il ne s’agissait pas d’hypocrisie
Un angle aveu­gle, peut-être
que toute clarté passe par le corps
et que de pou­voir penser
requiert une chronolo­gie bien ordonnée

Cette tristesse n’est pas facile à atténuer
au moins si s’ouvrait une nou­velle per­spec­tive 
c’est ce qu’attend la per­son­ne qui souffre
sans tolér­er l’invasion obscène des sens
ni retourn­er sur les lieux
où… un salut cor­dial, peut-être…
la surprendrait

Cette voix ancienne
échelle ou branche fleurie
qui inchangée
sur le mur
vac­ille avec obstination

 

HEL EGOÍSMO DE LOS SANOS

a la memo­ria de Cacho Rascovsky

-Nada de músi­ca. Ni tele­visión. Ni radio. No quiero nada. 
Sólo silencio.

-Pero yo podría leerte lo que quieras, le dije. El 
Can­tar, si querés. O…

Los grandes ojos se abrieron inmen­sos. Y sus 
labios. Los dientes pequeños.

-La boca rara, ten­go. Seca y áspera. No sé por qué. 
Sed no ten­go. Viste la son­da. Pero ten­go que com­er. 
Muchas veces al día. Me paso el día comien­do. Qué 
can­san­cio. Otra vez comer…

Había abier­to los ojos, tal vez sin­tien­do la pres­en­cia 
de alguien otro en la habitación. En la cama de al 
lado, la pres­en­cia de un enfer­mo silen­cia­ba las 
voces, acer­ca­ba los gestos.

-Yo dije que no quería ver a nadie.

-Pero yo no podía dejar de venir. Qué vas a hac­er. 
No podía.

-Viene mi her­mana y se sien­ta ahí con todas las 
cosas que sé que tiene que hac­er. Una pér­di­da de 
tiem­po. Y me dice que no tiene nada que hac­er. 
Pero hace. Me cam­bia todo de lugar. Arregla. Pero a 
su man­era. Cuan­do se va, así sin lentes, no 
encuen­tro nada.

El egoís­mo de los sanos- pero no lo dije. Todo lo 
que no fuera silen­cio o escuchar­lo, a él, era ruido.

-¿Y aho­ra qué hora es? ¿Las siete?

-No, todavía fal­ta… recién son las cuatro.

-¡Las cua­tro!

 

LÉGOÏSME DES BIEN PORTRANTS

à la mémoire de Cacho Rascovsky

– Pas de musique. Ni télévi­sion. Ni radio. Je ne 
veux rien. Juste le silence.

– Mais je pour­rais te lire ce que tu veux, lui dis-je. 
Le Can­tique des Can­tiques, si tu veux. Ou…

Ses grands yeux s’écarquillèrent. Ses lèvres aussi. 
De si petites dents.

– J’ai la bouche bizarre. Sèche et râpeuse. J’ignore
pourquoi. Je n’ai pas soif. Tu as vu la sonde. Mais il 
faut que je mange. Plusieurs fois par jour. Je passe 
ma journée à manger. Quelle fatigue. Manger 
encore une fois…

Il avait ouvert les yeux, sen­tant peut-être la présence 
de quelqu’un d’autre dans la pièce. Sur le lit d’à
côté, la présence d’un malade fai­sait baiss­er les 
voix, rap­prochait les gestes.

– J’ai dit que je ne voulais voir personne.

– Mais je ne pou­vais pas m’empêcher de venir. Que 
veux-tu. Je ne pou­vais pas.

– Ma sœur arrive et s’assoit ici avec toutes les 
choses qu’elle a à faire. Une perte de temps. Et elle 
me dit qu’elle n’a rien à faire. Mais elle le fait. Elle 
me déplace. Rec­ti­fie. Mais à sa manière. Quand elle 
s’en va, moi, sans mes lunettes, je ne retrou­ve rien.

L’égoïsme des gens bien por­tants – mais je ne l’ai
pas dit, elle. Tout ce qui ne fût pas silence ou de 
l’écouter, lui, n’était que bruit.

– Et main­tenant quelle heure est-il ? Sept heures ?

– Non, pas encore… qua­tre heures vient de sonner.

– Ah ! qua­tre heures !

 

NERVADURAS

El país sin mi padre
Todos sus ecos en el comentario
Hay quién
y quien no

La voz son­ríe … a veces
Otras, trae una indeci­ble tristeza
o vibra en vio­len­cia insolente
La mis­ma voz, movien­do sus sonidos

Sin­tió pudor
al hablarme del nene
pudor, tal vez
o temió que envidiara
su inmen­sa feli­ci­dad de ancestro

 Ah, Vida, apa­sio­n­ante vida!

 

NERVURES

Le pays sans mon père
Tous ses échos dans la remarque
Il y en a qui
et d’autres non

La voix sourit… parfois
D’autres fois, elle traîne une tristesse indicible
ou vibre dans une vio­lence insolente
La même voix, changeant de ton

Il res­ta discret
en me par­lant du petit
dis­cret, ou peut-être
craig­nit-il que j’envie
son immense bon­heur de grand-père

Ah, la Vie, pas­sion­nante vie !

 

 

Como tan­tos libros que demoro en leer

Al fin he dado con éste
Y aunque tan­to tardé en llegarle
Era libro para mí.
Tal vez su autor tuviera mi edad actual
Y entonces sí los espe­jos fun­cio­nan como puertas
Y quiebran el tiem­po lin­eal en un solo verso
Chis­pa que acalla todo el resto

Dis­cur­rir. Y de pronto
La defen­di­da pena
Es transparente
Y se repl­ie­ga si la quiero consentir

Ya no sé qué es lo que me enciende
Más bien sien­to el peso de las cosas
reúno amis­tades siem­pre esquivas
soy una lejana ami­ga de la infancia
…¡ah otra vez sin ter­mi­nar el verso!

 

Comme tant de livres que je mets du temps à lire

Je suis enfin tombée sur celui-ci
et bien que j’aie tant tardé à le trouver
c’était un livre pour moi.
Peut-être son auteur avait-il mon âge actuel
et alors les miroirs fonc­tion­nent comme des portes
et brisent le temps linéaire en un seul vers
une étin­celle qui étouffe tout le reste

Réfléchir. Et aussitôt
le cha­grin intime
transparaît
puis s’éloigne si j’y consens

Je ne sais plus ce qui m’excite
je sens mieux le poids des choses
je recueille des ami­tiés tou­jours fuyantes
je suis une amie loin­taine de l’enfance
… ah une fois de plus sans finir le poème !

 

Lec­ture en français par des étu­di­antes du Pro­fes­so­rat et du Tra­duc­torat de français du Lenguas Vivas Juan R. Fer­nan­dez et en espag­nol par Clau­dia Schvartz, tra­duc­trice de l’ou­vrage pub­lié en Argen­tine par les édi­tions Leviatán.

Présentation de l’auteur

Claudia Schvartz

Clau­dia Schvartz est née le 3 décem­bre 1952 à Buenos Aires, où elle vit. Ecrivain, tra­duc­trice et éditrice (édi­tions Levi­atán, à Buenos Aires), elle est aus­si dra­maturge et actrice. Auteur notam­ment d’un recueil de con­tes pour enfants inti­t­ulé Xím­bala (1984), d’un essai sur la poète vénézuéli­enne Miyó Vestri­ni (Miyó Vestri­ni o el encier­ro del espe­jo,2002), elle a pub­lié en poésie La vida mis­ma (1987), Pam­pa argenti­no (1989), Trán­si­to es nom­bre (2005), Ávi­do don (2008, qui a été traduit en français et en por­tu­gais), Eóli­cas (2011) et Alcan­for (2018). Ses poèmes ont été repro­duits dans des antholo­gies en Argen­tine et à l’étranger. Elle a traduit les poètes Louise Labé, Denise Desau­tels, Paul Valéry et Antonin Artaud. Elle est enfin l’auteur d’anthologies inti­t­ulées Antología de la poesía eróti­ca et Nue­va antología del amor.

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Jacques Rancourt

Jacques Ran­court est né à Lac-Mégan­tic, au Québec, en 1946 et vit à Paris depuis 1971. Doc­teur ès let­tres à la Sor­bonne, il a pub­lié une trentaine de recueils de poèmes et livres d’artiste, des essais et antholo­gies con­sacrés à la poésie fran­coph­o­ne, des tra­duc­tions de poètes de langue anglaise et espag­nole, ain­si que deux recueils de haïkus : La vie au sol (Tran­signum, 2019) et Ailleurs est partout chez lui (Voix d’encre, 2020). Un choix de ses haïkus, accom­pa­g­nés de ses pho­tos, fait l’objet d’une expo­si­tion itinérante inti­t­ulée « La vie au sol ». Il a obtenu le prix européen de poésie Dante 2018. L’auteur a par ailleurs dirigé pen­dant plus de trente ans le Fes­ti­val fran­co-anglais de poésie et la revue inter­na­tionale de poésie et art visuel la Tra­duc­tière, qu’il a créée en 1983. Bio­bib­li­ogra­phie : www.festrad.com/jr.html
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