> Denise Boucher, Boîte d’images (extraits)

Denise Boucher, Boîte d’images (extraits)

2018-03-02T18:54:15+00:00

Comment s’en aller d’elle
com­ment quit­ter son lait
com­ment se défi­ler
sau­ter seule à la corde
der­rière la mai­son
sans déchan­ter pour soi
j’ai une méchante mère
sans cou­rir à la haine
com­ment rêver par­tir
pour les yeux d’un gar­çon
qui fut aus­si mon père
dans le lourd éche­veau
des pas­sions emmê­lées
com­ment aimer ailleurs
sans se croire infi­dèle
dans les gros va-et-vient
des va-t’en et reviens
il est dif­fi­cile de croître
sans cas­ser les bai­sers
sans for­faire à l’amour….

 

 

***

 

Nous n’avions rien
et nous n’avions besoin de rien
nous avions mieux
et le cœur sau­vage des choses
tout était aus­si vrai même le ciel mau­vais
et le chat enfui fai­sait mine de rien
Mine Mine Mine Monsieur Mine
nous appe­lions en nous tenant le corps par la main
main­te­nant plus rien ne nous intoxi­quait
le chat nous revien­drait bien et le soleil aus­si
la confiance nous fai­sait cha­hu­ter
dans le vert des ambiances
où nul ne songe aux len­de­mains
nous avions trou­vé ce que nous n’avions pas per­du
comme on découvre le Mexique
c’était déjà beau­coup les mots de l’enfance
celui du jaca­ran­da
le conti­nuel appren­tis­sage de l’amour humain
nous étions deux et nous le savions
nos pas appar­te­naient à la neige

 

***

 

 

Nos avions tant de vices de trous et de défauts
d’arêtes de débris d’œdipes mal engon­cés
tant de timi­di­tés de pudeurs d’opacités
de secrets de cha­leurs de prières et d’orages
de forces et de souples volon­tés
qu’il est bon de nous éton­ner ensemble
d’avoir pu cou­ler dans autant de rivières
fondre dans autant de hautes neiges
à tra­vers des hivers si gros et plus puis­sants que nous
d’avoir vu venir des prin­temps
en enten­dant nous audaces vitales
dans des fra­cas de débâcles
en tenant des sacs de semences
prêts à inven­ter la ville d’été
en nous for­geant des chances
en décon­cer­tant la crainte liée à nos totems
en nous pous­sant dans des lits
où nous avons l’honneur le plai­sir du rachat
le par­don l’abondance l’arbre vert le lilas
l’amour pon­dant l’amour
des langues trou­blantes
avec la per­mis­sion ultime bien­ve­nue
de nous défaire et de nous refaire

 

 

***

 

 

Quand je serai moins vieille,
un soir, je ne ren­tre­rai plus
par les rues, je par­ti­rai
la peur poin­tue me grif­fe­ra le foie
dans un pui­sard je jet­te­rai
mes clés une par une
ce sera le début de l’été
avec sa petite herbe verte
un loup sur les yeux
je me cou­che­rai des­sus
les uto­pies bien pla­cées
entre les plis de ma jupe
j’accumulerai des années
rien qu’à tenir la beau­té entre mes doigts

Présentation de l’auteur

Denise Boucher

Ecrivaine, dra­ma­turge – sa pièce Les fées ont soif, qui fit scan­dale lors de sa créa­tion en 1978, est jouée dans le monde entier – Denise Boucher est avant tout poète. Poète gran­deur nature, ain­si la pré­sente le Larousse qui l’a intro­duite dans son édi­tion 2018. Grandeur nature, à l’image de ce Québec où elle a vu le jour en 1935, du temps où les élites et l’église impo­saient leur car­can sur les corps et les esprits. Grandeur nature à l’image de la vie qu’elle étreint à plein bras et dont elle chante dans une langue savou­reuse les grands et petits bon­heurs, les pertes et les défaites. Poète, Denise Boucher a vou­lu l’être en toute conscience et luci­di­té sans jamais se dépar­tir de son sens de l’humour et de sa drô­le­rie. Elle n’a ces­sé de démonter/​​dénoncer les rouages de la socié­té patriar­cale et tous les confor­mismes. En 2017, elle a publié Boîte d’images, une antho­lo­gie per­son­nelle qui a rem­por­té le grand prix du Festival inter­na­tio­nal de poé­sie de Trois-Rivières.

 

 

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