Je ne sais pas quelles fac­ultés on prête encore aux poètes. Depuis deux cent ans, mon poète intérieur (j’imagine que nous avons tous un peu le même) a du mal à sup­port­er sa pro­pre image, et main­tenant, c’est l’évidence, per­son­ne n’oserait revendi­quer (à haute voix) les pou­voirs qui en fai­saient autre­fois un être mag­ique, voyant.

Les romanciers sont plus facile­ment en accord avec leur ascen­dance, surtout quand ils réveil­lent Don Qui­chotte, sans doute parce que Don Qui­chotte ne représente aucune autorité dont on pour­rait se réclamer, sinon juste­ment celle de son déclin, de sa car­i­ca­ture, alors que les poètes ont besoin encore (on en revien­dra peut-être un jour) de se cacher l’auréole, comme si une image leur col­lait à la peau dans laque­lle ils ne veu­lent pas, ne peu­vent pas se recon­naître. Des exem­ples ? Pourquoi pas le poème d’un poète assumé, un géant dis­cret, Pierre Morency :

 

Pierre Moren­cy, à la Nuit de la poésie, en 1970.

Je n’ai jamais non jamais
Marché d’ahan
Jusqu’à ton ciel
Mais voudrais bien le voudrai toujours
Piss­er debout
Jusqu’au bout
De mes jours.1

J’y lis une déc­la­ra­tion d’amour à la pesan­teur, l’orgueil assez rare d’être un sim­ple Ter­rien, qui choisit d’être mor­tel (et de piss­er fière­ment) comme cer­tains héros de l’ancien temps préféraient un repas chaud à une pro­mo­tion chez les dieux.

Ce vieux ser­ment, la con­ver­sion des mages à la mor­tal­ité, l’engagement à ne pas nier la con­di­tion ter­restre, j’ai cru le retrou­ver chez Michaël Tra­han, quelque part dans La rai­son des fleurs : « je n’appelle pas l’énigme ou la fig­u­ra­tion d’un monde obscur », ain­si com­mence une sorte de déc­la­ra­tion d’humilité, un par­ti pris pour le mul­ti­ple, les choses périss­ables que per­son­ne ne remar­que : « un train, un morceau de vit­re ramassé par terre, une feuille, un bloc d’émeraude ou de lumière, un regard, une ren­con­tre, un désir inas­sou­vi », et l’inventaire con­tin­ue, il pour­rait con­tin­uer sans fin. Mais voilà une fleur dans laque­lle tout cela se résume :

 

La blessure jetée au feu, jetée
dans la terre – la fleur,
l’his­toire d’une fleur,
l’histoire d’une fleur qui dort
l’histoire d’une fleur dans le miroir,
l’histoire d’une fleur morte
et enter­rée.2

 

 

UN POÈME POUR TA VOIX est con­sti­tué d’une série de sept cap­sules vidéos met­tant en vedette huit jeunes du Col­lège Jean-Eudes en con­cen­tra­tion théâtre au 3e sec­ondaire. Ces huit jeunes ont prêté leur voix et leur tal­ent au choix de poèmes de l’écrivaine Annie Lafleur, avec la com­plic­ité de leur pro­fesseur et met­teur en scène, Hugo Tur­geon. Les cap­sules vidéos ont été filmées par le pho­tographe et vidéaste Alain Lefort au Parc du Por­tu­gal et à la Librairie Paulines à l’hiv­er 2017. Ici Guil­laume Legault lit un extrait de Nœud coulant de Michaël Trahan.

Rien qu’une fleur, mais en même temps une his­toire qui cherche un dénoue­ment, le sym­bole d’une blessure prête à retrou­ver la terre. Je me sou­viens que, quand Geneviève Amy­ot lisait ses poèmes, sa voix nous creu­sait jusqu’à la blessure pre­mière, on deve­nait automa­tique­ment plus vrais d’entendre une aus­si grande faib­lesse en partage, et je ressens cela main­tenant dans cette fleur qui désarçonne. Qui me dit : je suis la beauté mortelle, la beauté jetable, et toi aussi.

Oui, mais remar­quons aus­si à quel point le poème est en con­tra­dic­tion avec lui-même. Alors qu’il renonce dès le début à nom­mer l’énigme et le monde obscur, il nous laisse au bout du compte avec un secret dans la main, un élé­ment qui détient tout, dirait-on, sans qu’on puisse dire ce qui fait juste­ment la rai­son des fleurs, ce monde ou cette logique obscure dont la fleur est le fruit. Alors qu’il sem­ble oppos­er l’énigme et la blessure, renon­cer à l’une pour mieux épouser l’autre, j’ai impres­sion qu’il m’invite ensuite à les voir l’une dans l’autre, pas seule­ment parce que la blessure est elle aus­si une énigme qui nous attire dans l’obscurité, mais parce qu’elle ne peut qu’être liée à la perte. La perte de quoi ? Mys­tère. Quand le regard se tourne vers la blessure (car nous sommes des êtres blessés), on dirait qu’on s’enfonce et c’est vrai, mais on est aus­si en train de remon­ter le courant. Tra­han écrit d’ailleurs, un peu en amont : « La rai­son des fleurs est leur secret. Le secret est lié aux pier­res. C’est le blanc du cœur.3 » Plus on descend dans le mul­ti­ple, dans une fleur, plus on remonte à la rai­son des fleurs, plus on creuse l’énigme, la source (il faudrait ici un adjec­tif, mais c’est une sorte de Pro­tée qui m’échappe) du réel. La légende veut qu’on s’apprête ain­si à voir d’où sor­tent les atom­es de fleurs et de mon­tres brisées. C’est cela qui peut, qui veut devenir conscient.

 

 

Ce n’est qu’un exem­ple, un beau. Il est clair que la poésie con­tem­po­raine peut descen­dre encore plus bas. Je ne dis pas cela péjo­ra­tive­ment. Je pense que per­son­ne ne pré­ten­dra le con­traire : depuis quelques années (ou depuis Baude­laire, William Car­los Williams, Fran­cis Ponge, Patrice Des­bi­ens…) le bas a un coef­fi­cient poé­tique net­te­ment plus élevé que le haut. La poésie se donne prob­a­ble­ment l’impression d’être plus véridique en tour­nant le dos aux ali­bis, à la grandeur illu­soire, aux refuges. Le dernier rôle qu’elle voudrait incar­n­er est le cor­beau Moïse, dans La ferme des ani­maux, qui croasse l’oubli de nos mal­heurs en faisant miroi­ter un endroit mag­ique au-delà des nuées, Sucrecandi.

Et pour­tant, je ne sais pas pour la réso­lu­tion de tous les con­flits sur Terre, mais la paix, la joie exis­tent, et ne sont pas moins illu­soires ou pas­sagères que les tour­ments. En réal­ité, ce n’est ni la joie ni les tour­ments qui nous attirent par en bas – peut-être sim­ple­ment qu’on nous a men­ti sur le haut, qu’il nous a déçu, qu’il ne reste plus main­tenant que la direc­tion inverse, l’entrée volon­taire dans le dépérisse­ment qu’on red­outait. C’est une cita­tion que j’ai égarée (j’ai même lancé un appel sur Face­book…) mais je me sou­viens d’une jeune poète qui par­lait d’un ciel qui n’a pas à descen­dre dans la main, qui peut bien rester là-haut. Elle n’est pas la pre­mière à tourn­er le dos au ciel, même les mys­tiques ont sou­vent trou­vé plus sage, pour mon­ter au ciel, de renon­cer à son idée, à son fan­tasme. À même son incer­ti­tude, le bas sem­ble en effet plus sûr, c’est la voie du con­cret, le refus des mirages, ce n’est pas un endroit où par­tir, c’est l’endroit où l’on est. La poésie, du moins celle qui s’écrit vers le bas, ne veut pas fon­cière­ment être heureuse. Elle veut ne pas men­tir. Elle veut vivre, et vivre d’abord par le sen­tir. Elle veut touch­er quelque chose dans un grand flou.

Je crois qu’elle aspire au fond à cette chose proche et impren­able : la vie tout court. On peut imag­in­er l’aventure de l’imaginaire québé­cois comme la con­créti­sa­tion inachevée d’un esprit dans le temps, une très lente entrée dans la matière. Il fut un temps, à la fin des années 1950, où le jour­nal Le Devoir invi­tait les écrivains à se pronon­cer sur des ques­tions essen­tielles, et chaque fois on reve­nait au diag­nos­tic d’Anne Hébert : « Quand il est ques­tion de nom­mer la vie tout court, nous ne pou­vons que bal­bu­ti­er.4 » C’est un vieux thème, au Québec et en Occi­dent, l’irréalité. Ce qui m’étonne, dans cette tra­di­tion que  Pierre Vadebon­cœur appel­lait « le lieu de notre irréal­isme5 », c’est qu’elle a con­cerné d’abord les choses ordi­naires. Les vieux mon­seigneurs n’étaient peut-être pas les plus dégelés de la boîte, mais eux aus­si avaient remar­qué un décalage au pre­mier degré. Au début du 20e siè­cle, Camille Roy lui-même partageait déjà l’impression d’Hébert : « Le poète et le romanci­er restent trop sou­vent à la sur­face des choses ; ils ne savent peut-être pas assez voir avec leurs pro­pres yeux ; ils ne touchent et ne palpent pas assez eux-mêmes les êtres et la nature qui les entourent.6 » Évidem­ment, le région­al­isme ne fera pas mieux qu’Émile Nel­li­gan, l’aîné trag­ique, il fera pire, et toute une tra­di­tion de lec­ture s’efforcera ensuite de décou­vrir le vrai vis­age de cette ascen­dance glo­rieuse et/ou fan­toma­tique. Dans Il fait un temps de bête bridée, Math­ieu Simoneau revient sur cette lignée silen­cieuse et tris­te­ment bouffonne :

 

 

le silence est un vieux hit
que nos ancêtres
dan­saient jusqu’à la mort7

 

 

Queen Ka lit un extrait de Là où fuit la lumière du jour de Rose Eliceiry.

L’image fait sourire, mais ici, le sar­casme est atten­dris­sant. Il nous rat­tache à « l’héritage de la tristesse » dont par­lait Miron, la « tristesse atavique8 » dira Hugo Beau­chemin-Lachapelle. Vis­i­ble­ment, nous sommes tou­jours équipés pour la ressen­tir. On la décou­vre encore en soi, comme Rose Eliceiry :

nous sommes d’une race sans figure
n’avons pour héritage que la fuite du monde
peu importe main­tenant si nous ne bougeons plus
si nous ne pleu­rons plus
nous avons rat­trapé le silence des ancêtres9

 

Ces quelques lignes n’ont pas d’époque, pas de nation­al­ité, elles auraient pu être écrites dans les années 1960 ou en 2012, à Mon­tréal ou Wapeke­ka. Mais com­ment ne pas y recon­naître aus­si l’âge du silence cana­di­en-français, l’héritage de la fuite, de l’illusion grandiose et de l’immobilisme ? Ce n’est pas pour rien si la moder­nité québé­coise se fondera sur la néces­sité de percer à jour les sub­terfuges, de rejoin­dre la réal­ité con­crète, de pren­dre voix. Car Hébert, avant d’inviter ses con­tem­po­rains au Réel absolu, par­lait sim­ple­ment d’ouvrir une porte, de nom­mer la honte, l’hiver, la vie qui va là… Poète mys­tique, Fer­nand Ouel­lette dis­ait un peu la même chose : « N’étions-nous pas que des ombres ayant per­du tout con­tact avec le réel ?10 » En fait, sans refuser l’énigme et les mon­des obscurs, ces écrivains pen­saient que la recherche des fonde­ments exigeait de se détourn­er du haut, de con­sen­tir au poids du corps et au mul­ti­ple, de pass­er par les chemins qui mènent au parc, à l’ouvrage. Toutes les quêtes d’absolu des per­son­nages de roman d’Après-guerre étaient là pour en témoign­er : le risque était de se désen­gager plus encore de soi-même et du monde.

C’était du moins le pari des mod­ernes, leur promesse : affron­ter délibéré­ment l’irréalité fini­rait par nous réalis­er, nous met­tre au monde. La ques­tion n’est pas de voir si la promesse a été tenue (je ne pense pas qu’elle fini­ra jamais de l’être), mais sim­ple­ment de nous deman­der si nous y croyons encore. Je doute que nos con­tem­po­rains soient engagés avec autant de fer­veur sur une voie libéra­trice, ça dépend des démarch­es, mais il est absol­u­ment cer­tain que la poésie s’écrit plus que jamais dans la direc­tion du moin­dre. Au début du siè­cle, un poète sur le motif, Albert Lozeau, appelait ça « une prédilec­tion pour le fini11 ».

C’est pourquoi cette poésie demeure très dés­in­volte (par­fois un peu osten­si­ble­ment) avec les images de la con­sécra­tion – la pureté, le sub­lime, l’éternité… – comme si on risquait encore de som­br­er dans le séraphisme. Les immor­tels comme Vil­lon ou Rim­baud, on les invite à pren­dre un drink, on imag­ine Nel­li­gan dans son pre­mier char (en général, les poètes d’aujourd’hui préfèrent René Char à Vin­cent Voiture…), on avoue sans prob­lème que « chaque matin prend une éter­nité / à s’écrire / comme du monde12», qu’on a « jamais su écrire comme il faut13 », qu’on fait « sem­blant d’écrire un bon livre14 », qu’il vaudrait peut-être mieux « scrap­per tous [s]es poèmes15 » au lieu de pub­li­er des inep­ties : « si tous mes poèmes ressem­blent à des statuts face­book / c’est sûre­ment parce que c’est tout ce que je fais de mes journées16 ». Dif­fi­cile de cri­ti­quer une poésie qui n’a aucun mal à se ridi­culis­er elle-même. Ça se veut évidem­ment tout sauf une con­ven­tion sociale­ment accept­able, mais ça représente assez bien ce qu’on aime enten­dre dans les soirées de lec­ture depuis quelques années. Et quand je lis : « oh non / j’ai écrit estie / je n’aurai pas le prix émile-nel­li­gan17 », je souris, la provo­ca­tion sonne plutôt bien. Ce serait déjà une bonne rai­son de rêver à un prix, si (comme je le répé­tais aux étu­di­ants en créa­tion lit­téraire, pour ne pas les décourager) les prix ser­vent à récom­penser les œuvres qui cor­re­spon­dent puis­sam­ment au goût de l’époque. Moi qui observe le regain d’engouement pour la poésie, de mon vil­lage dévi­tal­isé des Appalach­es (on a les pos­es qu’on peut), je me dis que l’institution se porte bien, si elle engen­dre des effets de mode à con­tre-courant, une mon­dan­ité off. Les normes ont bien changé… « Il est fini le temps des poèmes étince­lants18 », écrit Simoneau, ce « beau poème blanc / paci­fié de nos déchirures19 » que l’on réc­i­tait à voix profonde.

 

 

Gas­ton Miron, Le Temps de toi.

Or, même avec toute l’autodérision, tout le détache­ment du monde, la poésie répond d’une vieille exi­gence. Elle est plus que jamais soumise à un principe d’authenticité. Elle doit s’enraciner dans son con­traire, aller vers ce qui la tue. Simoneau évoque d’ailleurs le « non-poème20 » de Miron, qui désig­nait ain­si les con­di­tions de l’inachèvement col­lec­tif, tout ce qui avait fait de nous (je par­le du Québec, mais c’est aus­si l’humanité qui par­le) des spec­tres agités :

 

Le non-poème
c’est ma langue que je ne sais plus reconnaître
des marécages de mon esprit brumeux
à ceux des signes aliénés de mon irréal­ité21

 

L’errance, le mal par­ler, l’incoïncidence à soi, au monde, la con­fu­sion, je nous recon­nais là encore, je n’ai pas de mal à sen­tir la fatigue du « non-poème » un peu partout. On dirait même que les forces néga­tri­ces se sont mul­ti­pliées ; elles vien­nent de plus loin que l’horizon du pays. Mais là où Miron se braque, cla­mant que « le poème ne peut se faire que con­tre le non-poème », je nous trou­ve moins dans l’insurrection. La poésie guer­rière n’est pas morte, elle rebon­dit chez François Guerette, Daria Colon­na ou Annie Lafleur, mais dans bien des cas, je ne sens pas qu’on pour­rait dire : « Le poème ne peut se faire qu’en dehors du non-poème.22 » En fait, on nous pro­pose exacte­ment le con­traire – écrire à par­tir du non-poème, peut-être même le fer­tilis­er. On se croirait instal­lé dans le désoeu­vre­ment, la prose des jours. La voie miron­ni­enne était une voie héroïque, elle plongeait dans l’abîme pour nous en dépren­dre ; la voie prosaïque est moins une voie qu’un amé­nage­ment, une manière assumée d’habiter dans la brume. L’humiliation est revendiquée avec une sorte d’indolence, comme une chose assez nor­mal­isée, dilatée dans le temps :

 

J’oublie
ma tête
j’oublie
de grandes choses
ma tête est encore en vacances sur une plage
je ne la trou­ve plus
je suis revenu
mais je ne la trou­ve plus
mourir demande du temps
je déboule les escaliers
depuis mes 12 ans23

 

Gas­ton Miron, Les Années de déréliction.

Jean-Christophe Réhel a inau­guré pour moi une nou­velle caté­gorie d’écrivains, les rois de rien, les chiens dans les jeux de quilles, j’ai même lu, dans une cri­tique : on a juste envie de le pren­dre dans nos bras. Pas de doute, c’est bien l’autodénigrement miron­nien, la tête de vie qui fait défaut, mais un humour pathé­tique aus­si général­isé est beau­coup plus proche de L’hiver de force de Réjean Ducharme : « la moin­dre des choses est de m’engager dans la fatigue24», écrit Réhel. On retrou­ve le même détache­ment chez Frédéric Dumont :

 

cette journée est beau­coup trop uni­verselle pour moi
cette his­toire de nuage me rend modeste
je ne peux pas sor­tir du lit dans ces con­di­tions25

 

Frédéric Dumont, Volière (Hochelag).

Et le même empêtrement qui ne finit plus, le même refus ou l’incapacité de par­ticiper aux soulève­ments, la même déri­sion général­isée, la même ten­dresse. L’irréalité a ici quelque chose de réal­isée, c’est un habi­tat naturel, on l’épouse comme on prend un loge­ment dans le gris, là où la beauté est plus rare, moins recon­nue, moins vendable.

Écrire vers le bas, avec le sen­ti­ment sub­til de ne pas exis­ter vrai­ment, avec un pied dans les limbes, une moitié de soi qui n’est pas matéri­al­isée, restée dans une abstrac­tion nor­mal­isée, dans une présence absente ordi­naire, réduite à la sim­ple expres­sion… J’allais faire un lien avec le Mau­vais pau­vre de Saint-Denys Gar­neau, mais ces poètes-là sont plus ris­i­bles, plus proches du nar­ra­teur du poème « Un bon coup de guil­lo­tine » (le dernier de Gar­neau) avec sa « tête de fou » posée sur le rebord de la chem­inée. Non pas une colonne dépouil­lée, irré­ductible, plutôt un être nébuleux, désaxé, un nuage rem­pli d’écairs de chaleurs, coupé de son pro­pre corps : « je me plie tout croche / dans n’importe quel tiroir26 », écrit Math­ieu K. Blais. Il passe devant le miroir pour s’assurer d’être là. Même les repères les plus sûrs (ceux qu’on voit dans le miroir) ne tien­nent pas le coup :  c’est « comme si nous étions des fan­tômes / au milieu de cet espace vidé de nous27 », écrit Beau­chemin-Lachapelle, et Geneviève Boutin : « Serais-je / un fan­tôme / une fix­ité ?28 » L’irréalité frappe les plus expéri­men­tés d’entre nous, tou­jours au pre­mier pas de la grande incon­nais­sance : « Je ne sais plus ce que sig­ni­fie avoir un vis­age, avoir une his­toire, et je me penche vers l’herbe glacée pour y chercher mon ombre.29» C’est presque la voix (pour­tant très per­son­nifiée) d’une absence au monde. Et aus­si l’expression d’un désir d’être, qui n’est pas néces­saire­ment en con­tra­dic­tion avec cette absence, qui s’écrit à par­tir d’elle.

Car il ne s’agit pas d’être plus, d’accumuler de la puis­sance, mais d’être enfin là où l’on est. L’existence devient alors une aven­ture assez dis­crète, la recherche quo­ti­di­enne de points de contact :

j’aimerais écrire doucement
avoir du vocab­u­laire sans me sen­tir traître
m’incarner
le plus que je peux donner
ici
je veux trou­ver le réel30

 

Maud Veilleux, This is the present in drag.

Mais voilà : quelque chose dans cet achem­ine­ment vers le réel nous porte instinc­tive­ment vers un sai­sisse­ment lim­ite, la ren­con­tre avec une « altérité totale31 », comme l’appelle Maude Veilleux. Elle par­le ici d’une flaque de sang sur le planch­er d’une usine, elle voudrait se télécharg­er dans la tête de l’employé qui doit net­toy­er les restes après un acci­dent. Et l’on s’aperçoit des avan­tages de n’être pas grand chose, de pou­voir se gliss­er comme un fan­tôme dans les con­sciences et les sit­u­a­tions, un peu comme Math­ieu Arse­nault accoudé au bar avec son télé­phone, dans Le guide des bars et pubs de Sague­nay. Là encore, on sent l’attrait d’une altérité totale, l’attrait des bor­ds du représentable, et c’est juste­ment là (dans une sorte de vir­ginité bru­tale) que l’art au sens large cherche à « entr­er en rela­tion avec le réel ordi­naire.32 » Le télé­phone portable devient la nou­velle tech­nolo­gie de la poésie directe, rendrait pos­si­ble une cap­ta­tion pure. La dif­fi­culté est bien sûr d’observer les formes de la beauté locale dans leur habi­tat naturel, autrement dit de laiss­er le monde à son être. Artiste in situ dans un bar de Chicouti­mi, créa­ture dis­son­nante, Arse­nault sait très bien qu’il va devoir pass­er inaperçu, et l’écriture télé­phonique appa­raît comme un moyen idéal pour voir sans être vu, pour entr­er dans la vie sans soi.

« Pour entr­er dans l’intimité des choses, écrivait Roland Giguère, se faire infin­i­ment petit.33 » Je recon­nais la même humil­ité chez Réhel, dans sa volon­té de s’enfouir dans le moins du monde. C’est comme si le retour à la vie n’était pos­si­ble que par un exer­ci­ce de miniaturisation :

 

 

je veux vivre dans le bruit des feuilles
vivre dans tes courbes
vivre dans les reflets
vivre dans chaque reflet34

 

 

Jean-Christophe Réhel, extrait tiré du recueil La Douleur du verre d’eau.

La con­tra­dic­tion est de par­ler sans cesse de soi-même (ce que je veux, moi, pour vivre) tout en voulant réduire ses pro­pres dimen­sions. Et c’est pourquoi l’autodérision est si pré­cieuse. Plus l’image de soi rapetisse en effet, plus la réal­ité se met à exis­ter plus fort, plus on est con­fron­té à des banal­ités qui en mènent large, les « petites choses mon­di­ales35 » dont par­le Hand­ke. Et comme elles n’ont rien de trop sub­lime, on peut s’étendre dans cette intim­ité des choses, la dépli­er dans toutes les direc­tions, la dévelop­per comme une journée très longue. Alors, c’est presque le temps du roman, le temps de la prose. Le temps qui ne finit pas des canicules :

 

j’aime la peau visqueuse cette langueur c’est
comme vivre dans un ham­mam ou
se trou­ver tout entier dans un vagin qui t’aime36

 

C’est beau, ça frôle le ridicule, mais les gens ridicules (et qui le mon­trent) nous libèrent de nous-mêmes sou­vent plus en pro­fondeur que ceux qui ont le couteau entre les dents. Il y a des moments où, comme au temps de Lozeau, on peut dire sim­ple­ment j’aime sans chercher à ven­dre, sans vrai­ment croire à la force d’une image, et dans ce détache­ment don­ner la sen­sa­tion du monde et d’en être.

Nous tou­chons là au moment où la per­spec­tive « hyper­réal­iste37 » se fait pren­dre en délit d’enchantement. C’était sans doute inévitable ; le mou­ve­ment ne s’est jamais con­tred­it ; il s’agissait encore de descen­dre, de s’amoindrir, et la saleté s’est mise à briller. Même dans l’existence ultra­pro­gram­mée du nar­ra­teur « pro­pre et fatigué38 » de La main invis­i­ble, l’ébahissement d’une cer­taine lumière est un acci­dent possible :

 

j’attends l’autobus la lumière
est d’une beauté boulever­sante le savent-ils
voient-ils sont-ils capa­bles de mesur­er leur chance
le monde est un spec­ta­cle gra­tu­it et éter­nel39

 

On n’est pas loin de l’effet haïku. Mais les haïku appa­rais­sent ici dans une trame prosaïque dis­ten­due, non­cha­lente, et hale­tante à la fois. Ils mar­quent un temps mort dans une anx­iété générale, un point d’eau, le déclic de la réal­ité touchante, le croise­ment par­fait du déclin vers le sol (ou le sofa, ou la mort) et d’un influx de grâce.

Il n’y a donc pas de con­tra­dic­tion entre une invo­ca­tion très hum­ble, du genre : « je ne demande presque rien / un chat éter­nel / une journée, bb » et, dans le vers suiv­ant : « l’infini / tout40 ». Mais chez Veilleux, ces moments-là sont presque inex­is­tants, et cette anémie est créa­trice, elle enchaîne les « petits poèmes sur mon inca­pac­ité / à entr­er en rela­tion avec le monde41 ». L’explication pour­rait tenir en deux lignes : « hier, j’ai trou­vé un bout de papi­er col­lant dans mon vagin / le flow est un état men­tal que les anx­ieux ne vivent pas full42 ». Voilà un beau détail trou­blant, une sorte d’écharde oubliée, une pous­sière dans l’œil, un corps étranger qui me fait étranger à moi-même. On est ici dans le solip­sisme, on s’épuise à répon­dre aux besoins d’une instance intérieure qui veut sans cesse, on aboutit tou­jours au même tête-à-tête étouf­fant entre soi-même et soi. On com­prend le désir d’une altérité totale.

Com­ment sor­tir du rabat­te­ment quo­ti­di­en, ce fond nor­mal­isé de dés­espoir, assez répan­du ? J’ignore com­ment on peut nous en diver­tir aus­si effi­cace­ment par tous ces dis­posi­tifs, tous ces rit­uels qui n’apportent finale­ment que du con­fort et l’illusion momen­tanée d’offrir une mai­son à son âme. Heureuse­ment, la poésie qui s’écrit vers le bas est attirée par l’absence écla­tante de la poésie. Charles Dionne la ren­con­tre dans les apparte­ments sécurisés, les sites de ren­con­tre, une anx­iété de l’ordre et de la pro­preté, Judy Quinn dans les ban­lieues améri­caines du Québec mod­erne retro :

Ce que nous appelons la matière morte
est aus­si doué
de représen­ta­tion soute­nait Leibniz
qui pour­tant n’est jamais allé
au 626 rue Hector-Fabre
pour coller des fauss­es feuilles
sur des couronnes de plas­tique43

 

Tombeaux pour les lieux, Rémy Bélanger de Beau­port, vio­lon­celle, Judy Quinn, textes.

La couronne de plas­tique est sans doute moins per­cu­tante qu’une flaque de sang dans une usine, mais on saisit bien la même altérité, le monde vide de sens, la déréal­i­sa­tion banale, en même temps qu’une intru­sion de la matéri­al­ité du monde dans le poème. Une sorte de faus­seté ou de mirage civil­i­sa­tion­nel appa­raît d’un coup, mais cette recon­nais­sance a quelque chose de lucide, de libéra­teur, elle nous fait un peu plus con­scients de l’irréalité ambiante. C’est bien la solastal­gie dont par­le Antoine Bois­clair, le sen­ti­ment que « tout se trans­forme, s’uniformise, s’appauvrit », cette « con­science mal­heureuse » que les lieux nous imposent tran­quille­ment, et qui rend les Star­buck si mélancoliques :

 

C’était poten­tielle­ment partout simultanément
quelque part dans l’univers interconnecté.
Des êtres sans vis­age accoudés au comptoir
con­sul­taient leur écran avec un air de qui sait tout.

Dans quel Star­buck de quelle ville a lieu cette scène ?44

 

Comme chez Quinn, on est frap­pé ici par un décalage entre les pre­miers vers et les suiv­ants, entre une per­spec­tive élargie, fon­da­men­tale, et l’abstraction du réel immé­di­at. Et tou­jours cette rou­tine étrange­ment mêlée d’indifférence et de petites obses­sions qu’on recon­naît un peu partout dans les recueils et autour de nous. Elle n’est pas sans évo­quer la répéti­tion sopori­fique du Sam­sara, ou car­ré­ment l’Enfer, qui veut sim­ple­ment dire « en dessous » :

l’enfer
en quelques mots

y
vendent 
des 
bagues
de
mariage
chez Cost­co45

 

Com­ment nier, d’un poème à l’autre, le con­stat d’une forme de désacral­i­sa­tion ? La poésie doit aller là aus­si, c’est clair. Dans la con­for­mité ambiante, elle ne peut faire autrement que pra­ti­quer ces « trous de voyeurs pour regarder l’enfer » dont par­lait Josée Yvon – qui ne pen­sait sûre­ment pas devenir la « grand-mère poé­tique46 » d’une trâlée aus­si vail­lante –, ces trous qui per­me­t­tent à « la défec­tion du minus­cule quo­ti­di­en47 », au « beau dés­espoir étalé presque cor­rect », à la « com­mo­tion mon­strueuse des franges de l’intimité » d’être vues, peut-être même aimées. Quand ces écrivaines-là par­lent de ce qu’on trou­ve dans leur vagin, de la grâce des garces, de « l’art de boire sans soif », d’une « que­nouille qui s’agite habituée d’écrire à la noirceur », de « l’eau bénite moisie », j’ai l’impression d’entendre un jar­dinier présen­ter amoureuse­ment ses fleurs tox­iques. Dans La dévo­ra­tion des fées de Cather­ine Lalonde, après avoir quit­té sa famille pour vivre la grande vie à Mon­tréal, la « petite » retrou­ve Ginette et les autres ( les filles-mis­siles d’Yvon, dev­enues ici des « princess­es métal » accotées avec des Black, des crack­és, tout un « batail­lon mir­i­fique de caboches de kids et de chaos ») dans un éloge absol­u­ment lyrique de la par­en­té pro­fonde qui relie tous les inadap­tés du sys­tème d’exploitation : « car nous sommes tous splen­deur dans le silence soudain, dans le taire de cette chorale à mille bouch­es nous sommes splen­deur […], dans le silence avalant nous sommes une asonie rare.48 »

Ren­du au tré­fond du manque et de la défonce, il est quand même éton­nant de ren­con­tr­er cette ouver­ture sans con­di­tion. On croit redé­cou­vrir que l’amour peut vrai­ment tout inclure. Est-on si loin de la grande éten­due qu’on l’imagine ? N’oublions pas qu’au fond de l’Enfer de Dante, pour remon­ter en sur­face, inutile de remon­tr­er les cer­cles un après l’autre : c’était sans doute plus com­mode du point de vue nar­ratif, mais entre les jambes de Satan, une petite porte est découpée, qui mène directe­ment sous les étoiles. Patrice Des­bi­ens en par­le dans un poème d’En temps et lieux :

 

On l’a trouvée
étendue
sur la frontière
entre le Ciel
et l’Enfer.

On n’a jamais su 
si elle essayait
d’entrer
ou de
sor­tir.49

 

 

Patrice Des­bi­ens, Casse tête, extrait de Sud­bury.

Cette ombre à la fin inex­pliquée, elle me fait penser aux ombres de Josée Yvon, de Denis Vanier. Ce qu’il y a de beau dans leurs poèmes, c’est pré­cisé­ment cette fron­tière à laque­lle on est sans cesse ramené, le point d’indistinction du haut et du bas, l’envie soudaine « d’embrasser les bouch­es haineuses de la quié­tude », de s’enfermer « dans la grande poubelle qui mène au ciel50 ». On est con­stam­ment devant une ambiva­lence oxy­morique, on se demande s’il faut échap­per au Ciel ou à l’Enfer, on arrive à « la plus pure hor­reur zen51 », à « l’illumination par déchéance52 ». L’abjection appa­raît comme une aumône, la com­mo­tion réveille.

Dans une entre­vue avec Dominic Tardif, Jean-Sébastien Larouche, l’éditeur de l’Écrou (depuis quelques années délégué aux cer­cles du sous-sol), a par­lé aus­si du fond lumineux du bar­il : « Il y a quand même une lumière quand t’es au fond, tu la vois tout le temps, c’est juste que t’as aucune idée com­ment faire pour réus­sir à grimper pis à sor­tir.53 » C’est presque trop beau, n’est-ce pas, c’est comme ouvrir son cœur ou lâch­er prise, mais avec les années, les oiseaux de mal­heur ont le don de nous hum­i­li­er, on devient soudain moins arro­gant avec les pen­sées du jour, on décou­vre que les moins que rien (que nous sommes) sont aus­si des êtres de légende. Ce ne sont pas seule­ment des clichés, ce sont des implants mythiques, et la beauté de celui-ci est de repos­er sur une propo­si­tion apparem­ment illogique, inver­sion­niste. Elle nous dit que la lumière vient d’en dessous : « Elle est là, hyper­cachée en dessous d’un paquet d’affaires.54 » C’est donc l’Enfer qui est con­tin­uelle­ment au-dessus, dans l’anxiété qui nous agite, désyn­chro­nisés du flow qui cor­re­spond au pre­mier étage de l’existence.

J’imagine que tous les êtres humains ressen­tent un jour ou l’autre l’appel du planch­er, l’abandon total aux forces du sol. Les pre­mières pages, on les noircit au sol, couchés n’importe où. L’avantage de la désil­lu­sion, de ne plus savoir où aller, c’est qu’elle nous force à touch­er terre. Ce n’est pas très diver­tis­sant, on se diver­tit pour ne pas se retrou­ver là, mais l’écriture vers le bas sem­ble nous inviter à fix­er le mur. Elle n’entrevoit pas d’allègement autrement qu’au milieu du séisme et de la plat­i­tude, elle nous libère dans le noir et non du noir. C’est à « Sainte-Amère-de-Lau­ren­tie, au cœur même de la hargne famil­iale et de ce qui l’a faite » que la petite effron­tée retrou­ve une félic­ité anci­enne : « Elle retombe en cet état où l’air et tous les tis­sus étaient mains cares­santes et où tout autour était aimant ; l’autour de soie, sim­ple­ment d’être, d’être en vie.55 » Elle « retombe », oui. Elle touche au fond du moi, au fond du réel. Le réal­isme a débouché sur un idéal imma­nent, la réac­ti­va­tion d’une confluence.

Même dans l’urgence, dans la plus com­plète absur­dité, même si tout est mis en œuvre pour nous décon­necter du Grand Tout, l’erreur serait de penser que l’insignifiance doit être comblée par du sens. Non, lisez Des­bi­ens, vous ver­rez qu’elle a sa pro­pre façon de rayonner :

 

Par­fois on regarde
personne

on regarde dans
le vide

le vide nous
regarde

et

soudaine­ment

un camion de

Hec­tor Larivée
tra­verse notre
regard.56

 

C’est bien cela, le flow, n’est-ce pas, c’est comme une entrée dans l’atmosphère… Pas vrai­ment d’abjection ici (à moins de con­sid­ér­er le camion du spé­cial­iste des fruits et légumes comme une abjec­tion), la bassesse est ailleurs, on a l’impression que les portes de l’ascenseur vien­nent de s’ouvrir au degré zéro de la réal­ité. Nous voilà dans une épiphanie courante, on aurait envie de dire un bref moment de pléni­tude, mais non, c’est l’inverse, c’est la sen­sa­tion intime que tout survient en pleine éternité.

Jacques Brault, Patience.

Mais que vient faire le camion d’Hector Lar­ivée là-dedans ? Scrap­per le poème ? Je n’ai pour­tant pas l’impression d’une brisure irrévo­ca­ble. Rien là de trag­ique, c’est même un peu drôle, c’est même l’élément qui vient nous éveiller au monde comme il va. L’altérité refait sur­face dans mon regard, la vue d’ensemble est focal­isée soudaine­ment sur un détail à con­tre-courant, l’asonie, un papi­er col­lant qui n’aurait pas dû être là, une couronne de plas­tique, mais l’espace du monde est tou­jours celui du regard, tou­jours un espace intérieur qui me regarde.

À ce niveau-là, c’est la « présence sûre57 » dont par­le Pierre Nepveu, le point mort étrange­ment vivant, le dénom­i­na­teur com­mun, le planch­er uni­versel. Je ne pense pas qu’on puisse descen­dre plus bas.

On pour­rait l’oublier : Miron oppo­sait au non-poème le poème comme « unité refaite du dedans et du dehors58 ». Il ne for­mu­lait pas autrement la fin de l’irréalité tra­di­tion­nelle, le retour en soi du sen­ti­ment d’être « flush avec la réal­ité ». À le relire, cepen­dant, j’ai l’impression de pouss­er avec lui la pierre qui me ren­dra libre, j’ai envie de lut­ter aus­si con­tre l’isolement de tout un cha­cun, mais j’hésite à met­tre des con­di­tions aus­si lour­des (l’indépendance du Québec, la fin du cap­i­tal­isme, etc.) à la lib­erté con­quise. Je vois là une con­tra­dic­tion, je refuse de refuser à la lib­erté son autonomie pre­mière. Si la lib­erté existe, elle ne peut que résis­ter à tous les con­di­tion­nements, le nom­bre et la pro­fondeur des blessures n’y changent rien. Ce qu’elle nous décou­vre est latent, incon­scient, mais tou­jours déjà-là, comme tous les coups de fusils, toutes les télévi­sions allumées en même temps lais­sent quand même, à la fin, le silence intact. Elle invite à ne pas chercher de réal­i­sa­tion plus haut que le niveau des pieds, dans cela même dont on voudrait se libér­er. « Je préfère que la lib­erté nous vienne d’en bas59 », écrivait Brault, et Miron encore, dans une let­tre à Claude Haef­fe­ly : « Je crois que nous com­mençons à être une réal­ité et une présence. Et ça vient des pieds.60 » Une fois que le flow com­mence à mon­ter des pieds à la tête, j’imagine qu’il est dif­fi­cile de faire la dif­férence entre les deux : la présence du réel est ma présence. Je suis là où je suis. Flush.

Ce n’est pas rien que « sim­ple­ment d’être, d’être en vie », c’est fade au début, peut-être même insouten­able. Pas­cal aus­si est passé par là : « Mais, ôtez leur diver­tisse­ment, vous les ver­rez se séch­er d’ennui ; ils sen­tent alors leur néant sans le con­naître ; car c’est bien être mal­heureux que d’être dans une tristesse insup­port­able aus­sitôt qu’on est réduit à se con­sid­ér­er et à n’être point diver­ti.61 » Quand je relaxe un peu avec mes col­légiens avant les cours, je les oblige à se sen­tir exis­ter, à regarder dehors sans vouloir quoi que ce soit, je leur donne, comme instruc­tion au tableau, deux vers de Louis-Jean Thibault :

 

Le seul feu à maintenir
Est celui de ton atten­tion62

 

et beau­coup trou­vent ça lourd. Je leur dis : oui, c’est drôle, nous avons du mal à sup­port­er longtemps le fait d’être là, nous ressen­tons d’abord de l’insipidité, nous sen­tons notre néant sans le con­naître, nous tou­chons prob­a­ble­ment à cette blessure pre­mière qui nous donne envie de mourir, dans le poème de Tra­han. Je ne par­le pas du désar­roi d’être au monde, mais de sem­bler coupé de lui, dès qu’on descend à son niveau, englué dans les états men­taux. Mais regar­dons la blessures, dis­ent les poèmes, regar­dons la dis­tance. Restons encore au pre­mier étage, dans la bassesse orig­inelle de la présence (j’imagine que nous avons tous un peu la même). Ce n’est pas comme si nous avions le choix. C’est for­cé­ment là que tout se fait, que tout arrive en même temps, la source des fleurs et des camions de légumes. Je ne sais pas dans quelle autre direc­tion nous pour­rions regarder si nous voulons voir dans quelle mer­veille nous sommes tombés.

 

 

 

∗∗∗∗∗∗

Illus­tra­tion : Le Devoir — Y a‑t-il un reboom de la poésie québécoise.

∗∗∗∗∗∗

 

Notes

[1] Pierre Moren­cy, Grand fanal, Mon­tréal, Boréal, 2018, p. 59.

[2] Michaël Tra­han, La rai­son des fleurs, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2017, p. 194.

[3] Ibid., p. 149.

[4] Anne Hébert, « Quand il est ques­tion de nom­mer la vie tout court, nous ne pou­vons que bal­bu­ti­er », Le Devoir, 22 octo­bre 1960, p. 9.

[5] Pierre Vadebon­cœur, « L’irréalisme de notre cul­ture » [1951], dans Une tra­di­tion d’emportement. Écrits (1945–1965), choix des textes et présen­ta­tions d’Yvan Lam­onde et Jonathan Liv­er­nois, Québec, Press­es de l’Université Laval, coll. «Cul­tures québé­cois­es», 2007, p. 41.

[6] Camille Roy, Essais sur la lit­téra­ture cana­di­enne, Québec, Librairie Gar­neau, 1907, p. 368.

[7] Math­ieu Simoneau, Il fait un temps de bête bridée, Mon­tréal, Le Noroît, 2016, p. 45.

[8] Hugo Beau­chemin-Lachapelle, Stain­less, Mon­tréal, l’Hexagone, 2017, p. 70.

[9] Rose Eli­ceiry, Là où fuit le monde en lumière, Mon­tréal, l’Écrou, 201

[10] Fer­nand Ouel­lette, Jour­nal dénoué, Mon­tréal, Typo, 1988, p. 34.

[11] Albert Lozeau, « Les Poésies d’Alfred Gar­neau », La Revue cana­di­enne, vol. 53, no 1, 1er fév. 1907, p. 174.

[12] Math­ieu K. Blais, Tabloïd, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2015, p. 54.

[13] Charles Quim­per, Tout explose, Mon­tréal, Le Lézard amoureux, 2018, p. 75.

[14] Jean-Christophe Réhel, La douleur du verre d’eau, Mon­tréal, l’Écrou, 2018, p. 11.

[15] Maude Veilleux, Last call les murènes, Mon­tréal, l’Écrou, 2016, p. 68.

[16] Ibid., p. 54.

[17] Jean-Christophe Réhel, op. cit., p. 73.

[18] Math­ieu Simoneau, op. cit., p. 39.

[19] Ibid., p. 49.

[20] Ibid., p. 43.

[21] Gas­ton Miron, L’homme rapail­lé, pré­face de Pierre Nepveu, Mon­tréal, Typo, 1996, p. 126.

[22] Ibid., p. 136.

[23] Jean-Christophe Réhel, op. cit., p. 102.

[24] Jean-Christophe Réhel, op. cit., p. 57. 

[25] Frédéric Dumont, Je suis célèbre dans le noir, Mon­tréal, l’Écrou, 2018, p. 58.

[26] Math­ieu K. Blais, op. cit., p. 34. Chez Réhel, je note la même image : « je range mon âme / dans le pre­mier tiroir ».

[27] Hugo Beau­chemin-Lachapelle, op. cit., p. 33.

[28] Geneviève Boutin, Fig­ures restantes, Mon­tréal, Le Noroît, 2018, p. 14.

[29] Pierre Nepveu, La dureté des matières et de l’eau, Mon­tréal, Le Noroît, 2015, p. 31.

[30] Maude Veilleux, Une sorte de lumière spé­ciale, Mon­tréal, l’Écrou, 2019, p. 21.

[31] Ibid., p. 46.

[32] Math­ieu Arse­nault, Le guide des bars et pubs de Sague­nay, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2018, p. 26.

[33] Roland Giguère, Forêt vierge folle, Mon­tréal, l’Hexagone, 1978, p. 80.

[34] Jean-Christophe Réhel, op. cit., p. 74.

[35] Dans Encore une fois pour Thucy­dide, je crois.

[36] François Rioux, L’Empire fam­i­li­er, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2017, p. 58.

[37] Charles Dionne, La main invis­i­ble, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2016, p. 26.

[38] Ibid., p. 33.

[39] Ibid., p. 88.

[40] Maude Veilleux, op. cit, p. 80.

[41] Ibid., p. 31.

[42] Maude Veilleux, Last call les murènes, p. 51.

[43] Judy Quinn, Pas de tombeau pour les lieux, Mon­tréal, Le Noroît, 2017, p. 19. La rue Hec­tor-Fab­re du poème, ce n’est pas celle de Mon­tréal, mais d’un secteur de Lévis, l’Auberivière (à côté de la Gold­en Eagle…).

[44] Antoine Bois­clair, Solastal­gie, Mon­tréal, Le Noroît, 2019, p. 47.

[45] Char­lotte Aubin, Paquet de trou­ble, Mon­tréal, Del Bus­so, 2018, p. 36.

[46] Cather­ine Lalonde, « Mis­sion impos­si­ble », Lib­erté, no 303, print­emps 2014, p. 79. Josée Yvon fait des appari­tions dans les derniers livres de Chloé Savoie-Bernard, Frédéric Dumont, Cather­ine Lalonde, Mag­gie Rous­sel, Émi­lie Turmel, Daria Colonna…

[47] Les cita­tions qui suiv­ent sont tirées d’un rassem­ble­ment de recueils de Josée Yvon, Pages intimes de ma peau, Trois-Riv­ières, Écrits des Forges, 2017.

[48] Cather­ine Lalonde, La dévo­ra­tion des fées, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2017, p. 100.

[49] Patrice Des­bi­ens, En temps et lieux. Les cahiers com­plets, Mon­tréal, l’Oie de Cra­van, 2017, p. 34.

[50] Ces pas­sages sont tirés d’un film sur Denis Vanier, Le fond du désir, extraits et autres textes, Espace Glob­al Galerie, 1994.

[51] Denis Vanier, La cas­tra­tion d’Elvis, Mon­tréal, Les Herbes rouges, 1997, p. 23.

[52] Mer­ci à Mélis­sa Char­ron de m’avoir sig­nalé le bel oxy­more. Bien hâte de lire son por­trait de Vanier en mys­tique de fond de ruelle…

[53] Dominic Tardif, « Des longueurs dans le Styx. La noy­ade chaque jour évitée », Le Devoir, 24 nov. 2018, con­sulté en ligne.

[54] Ibid.

[55] Cather­ine Lalonde, op. cit., p. 112.

[56] Patrice Des­bi­ens, op. cit., p. 116.

[57] Ibid., p. 45.

[58] Gas­ton Miron, op. cit., p. 127.

[59] Jacques Brault, « Un pays à met­tre au monde », Par­ti pris, vol. 2, nos 10–11, 1965, p. 22.

[60] Gas­ton Miron, Let­tres, 1949–1965, Mon­tréal, l’Hexagone, 2016, p. 165.

[61] Pas­cal, cité par Guil­laume Cor­beil, Le meilleur des mon­des, d’après Aldous Hux­ley, Mon­tréal, Le Quar­tanier, 2019, p. 7.

[62] Louis-Jean Thibault, Le cœur prend lente­ment mesure du soleil, Mon­tréal, Le Noroît, 2017, p. 40.

 

 

∗∗∗∗∗∗

 

Recours au poème a pub­lié des poètes québé­cois pen­dant une année, dans sa chronique Poésie du Québec. Les poèmes con­fiés par nos amis québé­cois ont été regroupés dans l’an­tholo­gie pub­liée par notre revue et les édi­tions PVST. Pour accéder au bon de com­mande Chant de plein ciel – Voix du Québec