> Eléonore de Monchy, A tire-d’os

Eléonore de Monchy, A tire-d’os

Par |2018-09-02T12:37:31+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Critiques, Eleonore de Monchy|

Comme au pre­mier regard nous sommes sai­sis par la force d’attraction qu’exerce un être, il en est de même pour ce recueil, A tire-d’os, écrit par Eléonore de Monchy et paru en jan­vier 2018 aux Editions de Corlevour : dès le titre, nous voi­ci atti­rés par le mou­ve­ment de ses forces contraires, qui dégage l’espace d’un poème tou­jours gran­dis­sant.

C’est pre­miè­re­ment sur les bords que nous invite la poète, sur « Les berges du silence »,  « Bas-Côté », « Frontières », « Les franges orga­niques » autant de frac­tions d’un long poème-corps, autant de lam­beaux arra­chés à la lisière du vers, là où se rejouent l’écart et l’union : 

Eléonore de Monchy, A tire-d’os, Editions de Corvelour, 2018, 110 pages, 16 €.

S’il y a un rivage, ses traits ne sont
non pas aux golfes de la peau
mais aux franges du sang.

 

La dis­jonc­tion s’opère de façon orga­nique, à tra­vers le double motif des ailes et du sang :

 

Moi j’avais des ailes aux yeux
dépliées pour lui

 

La dua­li­té aile/​sang venant inter­ro­ger ce qui fonde notre expé­rience de la condi­tion humaine  – com­ment ne pas son­ger au « ni ange ni bête » pas­ca­lien.
Ici, s’il y a bien tiraille­ment jusqu’au déchi­re­ment de la chair et de l’âme, il n’y a jamais com­plet déli­te­ment ; c’est que le poème cir­cons­crit le mou­ve­ment duel de l’expérience amou­reuse, celle-là même qui dis­joint et rejoint : 

 

J’ai dans mon inté­rieur
deux vases de cou­leur
l’un bleu, l’autre vert
Si tu les brises : je meurs
et ton cœur déferle 

 

Ainsi le recueil s’organise autour d’un centre qui sera la figure de l’absent, confé­rant au manque, à l’absence de nou­velles lettres de noblesse (quand la socié­té fabrique des outils vir­tuels qui se doivent de tou­jours com­bler le vide, au sein même des flux de rela­tion) ; l’absence s’effectue de manière aérienne, presque pal­pable, depuis les paroles pro­non­cées jusqu’à l’invisible : « Depuis que ton souffle a rem­pla­cé /​ les mots ».

Or A tire-d’os s’innerve d’un lyrisme com­plexe : l’adresse à l’autre, à l’aimé n’est pas simple pas­sage du Je au Tu.

C’est depuis la rive de l’abandon et de l’effacement que s’élève,  au fil de l’eau qui se ride,  cette adresse : « Avance où l’eau sépare/​ je t’attends sur la plage /​ qui s’est créée pour nous », reprise par les paren­thèses de l’intime « (Ecoute…) », « (Recueille…) », nous lais­sant à la fois en sus­pens et dans l’effroi « Orphée, j’ai peur… ».

Mais à cette figure emblé­ma­tique du Poète se jux­ta­posent d’autres figures aimées, d’autres pré­sences : ce seront les cita­tions en exergue de cer­tains poèmes (M. Tsvetaïeva, M. Noël, E. De Luca, Adonis, etc.) ou les mots de P. Valéry incor­po­rés au poème « – Je réponds !… Je sur­gis de ma pro­fonde absence », qui tous des­sinent le recueil comme le lieu de la poly­pho­nie, par­tant de toutes les réso­nances pos­sibles, et de toutes les ren­contres :

 

L’œuvre coule dehors 

 

Il ne s’agit donc pas tant d’une car­to­gra­phie des enfers à laquelle la poète nous convie, mais  à un retour ori­gi­nel, d’ « Eve » à la « sève », dans notre propre mise à nu.
Car le poème effleure et glisse dans l’image qui s’anime, l’ombre et la nudi­té la plus offerte et la plus tendre :

 

Ne bouge plus
S’il te plaît
(Je veux cou­rir
à peine
vite
du bout des doigts
sen­sible) 

 

Touchant l’intime avec la plus grande dou­ceur ce qui tou­jours se dérobe, dans la fra­gi­li­té du retrait :

 

Tout est dans le tou­cher.

 

A tire-d’os nous rap­pelle à tra­vers la puis­sance de sa voix déli­cate et pro­fonde,  à tra­vers ce « cœur encore vert »,  à ces mots de Bernanos : « L’enfer, c’est de ne plus aimer ». Nous rap­pe­lant aus­si que c’est à par­tir du corps que nous tou­chons la vie, dans la pudeur, car le corps garde le secret qui l’habite.

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Sophie Brassart

Sophie Brassart, poète et peintre, tra­vaille le geste poé­tique à l’encre. Elle vit à Montreuil.

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