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Nicolas Rozier, Vivre à la hache

Par | 2017-12-26T22:00:07+00:00 24 novembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Nicolas Rozier|

Il y a der­rière le noir de la cou­ver­ture la cou­leur du sang qui gicle, comme giclait la pâte colo­rée du pin­ceau de Van Gogh, dans le recueil Vivre à la Hache de Nicolas Rozier, paru aux édi­tions de L’arachnoïde en avril 2017.

Il y a aus­si jusque dans le titre cette force de frappe poé­tique émaillant et éra­flant le recueil, qui se com­pose de trois tableaux : « Scalp de Vulcain », « L’enfer est mort », « Je t’aime au feu ». Le poète s’est ain­si empa­ré du geste de l’artiste qui dans l’instant où il trace ses mots, conduit à l’expression d’un conflit : entre ordre et désordre, « vivre est une pein­ture de larmes », corps et cœurs s’écorchent au fer du lan­gage.

La poé­sie, c’est de la mul­ti­pli­ci­té broyée et qui rend des flammes

Vivre à la hache, Nicolas Rozier, Ed. L'arachnoïde

Vivre à la hache, Nicolas Rozier, Ed. L’arachnoïde

Dans la lignée d’Artaud, qui figure en exergue du recueil, Nicolas Rozier met le lec­teur à l’épreuve de la des­truc­tion :

Les mots sont tom­bés comme des hommes.

La geste du poète consiste à extraire au prix du sang une éner­gie inhé­rente à la matière, rejoi­gnant l’auteur de L’Ombilic des limbes dans l’obscure maté­ria­li­té qui est celle tan­tôt de la langue tan­tôt des choses elles-mêmes :

Je pense comme le fer
une pierre de fer.

Matérialité aux limites mêmes du lan­gage, épou­sant la rhé­to­rique du chaos :

Mais pour le fer qui pousse à vue
au fond de l’os mar­te­lé

Il ne faut rien.

Saisi dans cette triple dimen­sion, cor­po­relle, épique et cos­mo­lo­gique, le poète devient l’incarnation ter­ri­fiante de la figure qu’on sacri­fie et qu’on assas­sine, n’ayant « qu’un trou pour les yeux et la bouche/​et il parle avec ça » – le motif de l’abattoir venant s’associer à celui de la croix

Le FIN MOT des clous de la croix
en bois de ciel.

Vivre requiert l’incorporation abso­lue du mal ; un des poèmes induit dans l’ironie de son titre cette injonc­tion tra­gique :

Vous repren­drez bien un peu de potence ?

Mais le froid de la lame et l’effroi soli­taire ne sont pas les maîtres mots du recueil. Il y a une autre puis­sance à l’œuvre convo­quée par le poème, alchi­mique, fémi­nine, miné­rale et sen­suelle, hors du lieu comme hors du temps, et qui donne force de chair au Nous :

Nous sommes nus quelque part sur l’île rouge du cœur
Et nous exer­çons nos lumières
comme des foudres amantes
essayant toutes les bour­rasques

Cette « figure de soie cisaillée », à la fois « beau­té impos­sible » et ins­tance guer­rière, offre à celui qui la sai­sit un pos­sible ren­ver­se­ment : « je suis tes yeux nus ».

Alors « JE » et « TU » s’élèvent, dans ce pou­voir trans­mué du Verbe, au rang des majus­cules, et nous avons un véri­table visage, ce « VISAGE D’ÉTOILES COUCHÉES DANS /​ LEUR NUIT ».

Alors l’éternel retour n’est plus condam­na­tion à vivre : nous pou­vons voir la révo­lu­tion d’un soleil « fort jusqu’à l’envers de l’abîme » et qui, au terme de sa course, fait émer­ger dans « le poème cloué à l’état de rêve » ce « OUI POUR TOUJOURS ET TOUJOURS OUI ».

Ainsi à l’heure où le regard contem­po­rain s’épuise en spec­tacle, Vivre à la hache est un recueil qui pos­sède cette dimen­sion rare de la pro­fon­deur, et qui nous exhorte de façon magis­trale à trem­bler comme à polir, à tra­vers les épreuves d’un héraut brû­lé par le feu sacré, notre dia­mant inté­rieur.

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Sophie Brassart

Sophie Brassart, poète et peintre, tra­vaille le geste poé­tique à l’encre. Elle vit à Montreuil.