> Elyssa Leydet Brunel, Goodbye Pénélope (extraits)

Elyssa Leydet Brunel, Goodbye Pénélope (extraits)

Par |2019-03-12T14:40:51+02:00 3 mars 2019|Catégories : Elyssa Leydet Brunel, Essais & Chroniques|

Le mono­logue de Pénélope est extrait d’un spec­tacle met­tant en scène quatre jeunes femmes dans leurs acti­vi­tés quo­ti­diennes. Elles évoquent l’histoire fami­liale, leurs mères et grand-mères, leur iden­ti­té… et naît en Pénélope (celle qui a tant atten­du, tant répon­du aux attentes  de la socié­té, tant remi­sé ses propres dési­rs pour secon­der ceux des autres) la conscience d’elle-même, et le désir d’être enfin maî­tresse de son des­tin : mais peut-on jamais par­tir – et com­ment ?
Elyssa Leydet-Brunel explique son pro­jet dans les vidéos qui accom­pagnent les deux longs extraits que nous publions.

 

début du texte

le choeur des femmes

je pense qu’avant c’était plus simple de par­tir c’était plus simple 
parce que la mer était com­plè­te­ment des­sé­chée et qu’on pou­vait 
s’en aller à pied spon­ta­né­ment
pas de tra­ver­sée à pré­pa­rer
pas de bateau à prendre
on pou­vait par­tir quand on vou­lait à pied juste tra­ver­ser la mer comme une val­lée
mais ça c’était il y a long­temps ça
oui peut-être mais enfin
vrai­ment long­temps
exac­te­ment c’était au début du Messinien alors tu vois
Messine c’est une ville en Sicile Messine c’est le détroit de Messine 
c’est là où Ulysse doit pas­ser dans l’Odyssée à un moment l’épisode 
de Charybde et Scylla
non pas du tout
c’est une ère c’est l’ère du Messinien
c’était y’a long­temps tu vois
des mou­ve­ments tec­to­niques ont par­tiel­le­ment voire tota­le­ment 
fer­mé le détroit de Gibraltar
ce qui a réduit l’apport d’eau venant de l’Atlantique
et comme l’évaporation est très forte
à cause du cli­mat sec et pauvre en pluie
la Méditerranée s’est assé­chée dou­ce­ment pen­dant plu­sieurs 
mil­liers mil­lions ?
mil­liers ?
mil­liers voire mil­lions d’années
et là on pou­vait allè­gre­ment tout tra­ver­ser à pied effec­ti­ve­ment c’est
vrai
alors on pre­nait une valise en car­ton comme ça
sim­ple­ment
et puis à la limite Miocène Pliocène
le détroit de Gibraltar s’est effon­dré, et les eaux de l’Atlantique ont 
enva­hi le bas­sin, d’un coup, les eaux ont défer­lé
j’aurais vou­lu voir ce moment
ça devait être quelque chose
les eaux ont défer­lé et la Méditerranée a retrou­vé son état nor­mal de 
mer en quelques dizaines d’années
tu te rends compte la rapi­di­té
la rapi­di­té du rem­plis­sage
et tant pis, main­te­nant il faut prendre le bateau
par­tir est deve­nu plus com­pli­qué
c’est une déci­sion
c’est cer­tain
c’est quelque chose
ça se pré­pare main­te­nant
c’est moins facile
les pays ne sont plus voi­sins
ils ne suf­fit pas de mar­cher
les pays sont sépa­rés main­te­nant par la mer qui s’est rem­plie
alors c’est vrai, ça rend les rela­tions moins fluides
disons que ça se pré­pare
on doit prendre un bateau
et navi­guer quand même pas mal
c’est une déci­sion
c’est cer­tain
c’est quelque chose
tu n’es jamais par­tie toi
arrê­tez avec ça

 

 

c’était plus simple quand il n’y avait pas d’eau dans la mer
on pou­vait par­tir à pied
même pour les adieux on aidait à por­ter les valises en car­ton 
pen­dant les pre­miers temps de la marche encore quelques pas 
ensemble et puis on fai­sait demi-tour quand le temps était venu
en par­tant à pied on ren­contre des gens qui marchent dans l’autre 
sens
c’est beau
et quand il y a eu à nou­veau de l’eau dans la mer
il y a eu les langues
les terres se sont sépa­rées
il y a eu les langues
moi je suis née dans la mer
moi ma mère
moi je suis née dans la mer et c’est là que j’ai attra­pé mon 
poly­glot­tisme
dans la mer

car c’est dans la mer que se meuvent toutes les langues c’est dans 
la mer qu’elles sont enfer­mées mêlées engluées toutes les langues 
les mortes et les vivantes la mer est bleue molle et pares­seuse 
cou­chée dans le port en bas comme un ani­mal domp­té la mer a 
por­té tous les bateaux toutes les his­toires toutes les traces tous les 
contes toutes les musiques tous les airs de gui­tare la mer a por­té les 
hommes d’un bout à l’autre les espoirs et les mytho­lo­gies toutes les 
ori­gines toutes les tra­duc­tions elle est fati­guée main­te­nant elle s’est 
cou­chée dans le port langue bleue lisse et épaisse tous les 
mes­sages ont été déli­vrés toutes les lettres dans les bou­teilles la 
mer n’a plus rien à dire elle vou­drait que nous com­pre­nions 
main­te­nant elle s’est cou­chée dans le port en bas

 

 

 

Fin du texte

faut-il tou­jours par­tir
est-il tou­jours ques­tion d’un départ
ce qui est inté­res­sant c’est com­ment déci­der
quel choix faire
et com­ment être sûr
ce qui me fas­cine c’est cette déci­sion
tout le pro­ces­sus de cette déci­sion
vous savez je me rends compte com­bien j’ai peur
je vou­drais chan­ger d’espace et je me sens
blo­quée sans com­prendre mon coeur étouffe et se
serre de contra­rié­tés mon coeur demande de
l’espace pour battre et s’exprimer dans la boue
des che­mins s’ébattre dans l’immensité des
champs à perte de vue la mer mon coeur a besoin
d’espace pour battre de tout son saoul battre tant
qu’il veut en fai­sant du bruit sans déran­ger
per­sonne pour­quoi dois-je étouf­fer les bat­te­ments
fou­gueux de mon coeur ce che­val débri­dé qui
dégrin­gole dans mon ventre et crie et réclame et
tré­pigne à l’intérieur de mes organes et auquel
tou­jours je dois dire non me fati­guer à lui dire non
dépen­ser tant d’énergie à lui dire non pas
main­te­nant non
et aujourd’hui le jour se lève
et avec lui tant de vies pos­sibles encore
ce che­val fou c’est moi
voi­là
tou­jours je pen­sais le che­val fou c’est les autres
les autres sont plus fous que moi les autres bien
sûr les autres peuvent se per­mettre c’est eux c’est
nor­mal ils s’en vont ils partent ils reviennent c’est
nor­mal
et je ne voyais pas que le che­val fou à qui je disais
tou­jours non cet enfant sau­tillant tou­jours
contra­rié le che­val fou rési­dait en moi aus­si
en moi aus­si
en Pénélope
et Pénélope c’est mon nom
il est à moi ce che­val fou
il s’appelle Pénélope
et Pénélope c’est moi
que va-t-on faire de notre vie ?

 

la lune il me semble veut me dire quelque chose
je veux par­ler de ma joie
il y a tant d’élan en moi que mon corps marche 
vite dors peu avance rigole s’en va se perd
et mon regard tou­jours ailleurs loin vers l’avant
il y a tant d’élan en moi que je monte les esca­liers 
d’un pas qu’il me semble que j’ai mai­gri que je 
vou­drais embras­ser les autres me rou­ler dans les 
draps du jour et du matin
mon coeur est fou il s’emballe il me dit qu’est-on 
en train de vivre Pénélope
qu’est-ce qu’on va faire de notre vie ?
me voi­là à la croi­sée des che­mins, gon­flée de vent, 
comme une voile
Pénélope
atten­dant de choi­sir mon 
incli­nai­son la juste incli­nai­son pour moi et
le bon vent fera le reste
awake my soul
éveille mon âme
show me the way
il n’y a qu’un pas
ce qui est inté­res­sant c’est le choix que l’on va 
faire
et alors
regar­dez
l’horizon calme lim­pide dépo­sé là comme une 
ligne bleu­tée sans heurts tout est évident clair et 
tran­quille
et il ne reste qu’à mar­cher
j’ai de l’énergie
j’ai de la vaillance
je me lève tou­jours plus tôt me cou­chant tou­jours 
plus tard
il me semble que la lune veut me dire quelque 
chose
c’est de cela dont je vou­drais par­ler
je veux par­ler de ma joie
je veux par­ler de mes doutes
je veux par­ler du cou­rage qu’il faut
mes sœurs, je dois vous dire, peut-être que 
main­te­nant je vous ver­rais moins, ce sera plus 
dif­fi­cile vous com­pre­nez, je conti­nue de vous 
aimer, mais je m’en vais et là où je vais, c’est un 
peu loin c’est vaste, alors peut-être qu’à cause de 
ça on se ver­ra moins, mais on s’aime tou­jours très 
fort, et jamais je ne vous oublie­rai, je serai auprès
de vous, comme la lionne que je suis par­fois 
quand on vous fait du mal, mes sœurs, je conti­nue 
de vous pro­té­ger, je suis la Pénélope de l’histoire, 
et mon coeur vous res­te­ra terre d’accueil, comme 
la lionne que je suis par­fois quand on vous fait du 
mal, mais peut-être que, peut-être qu’on se ver­ra 
moins main­te­nant, peut-être que, c’est vrai, peut-
être que je vous ferais moins sou­vent rire, et que 
je ne par­ta­ge­rais plus vos secrets, vos yeux 
chif­fon­nés du matin, par­don­nez-moi, je m’en vais 
et c’est un peu loin, vous savez comme je vous 
aime, par­don­nez-moi si je ne peux, comme avant, 
vous regar­der par­tir et écou­ter toutes vos 
his­toires, il est temps, j’ai com­pris, et c’est une 
ful­gu­rance, ne m’oubliez pas, je serai loin, gar­dez 
ma place au chaud, gar­dez là bien vide, n’invitez 
per­sonne, gar­dez ma place vide, à la table dos à la 
porte-vitrée à côté de la com­mode de la machine à 
café, n’invitez per­sonne, dites que c’est pris que 
c’est déjà pris, qu’on attend quelqu’un d’une 
minute à l’autre, car je revien­drai, gar­dez s’il vous 
plait, la place vide, pro­met­tez, il y a des retours, 
les his­toires finissent par­fois comme ça, et peut-
être qu’un jour je serais moi aus­si de retour 
comme d’un beau voyage, ça se peut.

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Elyssa Leydet Brunel

Elyssa LEYDET BRUNEL est une comé­dienne et inter­prète fran­çaise.

FORMATION THÉÂTRALE

  • 2018-2021 : ENSATT, Lyon Master écrivain(e) dra­ma­turge
  • 2017-2018 : Aix Marseille Université Master 1 « dra­ma­tur­gie et écri­tures scé­niques »
  • 2015-2016 : Théâtre des ate­liers Aix en Provence Cie d’Entraînement, for­ma­tion théâ­trale pro­fes­sion­nelle
  • 2012-2015 : Conservatoire d’Avignon Certificat d’Etudes Théâtrales

STAGES

  • Observation du Workcenter de Grotowsky, Thomas Richards
  • Danse contem­po­raine et théâtre, Cie Corps Itinérants
  • Disciplines aériennes, Centre Int. des Arts en Mouvement
  • Stage fran­­co-alle­­mand de théâtre phy­sique, Plattform, Berlin
  • Clown, Alain Reynaud
  • Danse, Emma Gustavsson
  • Analyse-action, Cyril Cotinaut
ARTISTE INTERPRÈTE AUDIOVISUEL
  • 2018 : PHOTO RÉPUBLIQUE (rôle prin­ci­pal), Prod yes we cannes
  • 2018 : IN UTERO, film indé­pen­dant
  • 2017 : AMOR AMOR, Prod MTF
  • 2017 : SANS TOIT NI LOI (rôle prin­ci­pal), film indé­pen­dant

THÉÂTRE

  • 2018 : AIMER AIMER, dir. Alain Simon, Théâtre des Ateliers
  • 2016 et 2018 : LE DIEU DES PETITS RIENS, dir. Alain Simon, A. Roy- Théâtre des Ateliers (seule en scène)
  • 2016 : IMMATERIEL, D. Niangouna- Cie d’entrainement, Théâtre des Ateliers
  • 2016 : MAKOZA ET SA PETITE SOEUR KILEMBÉ, Cie d’entrainement, Théâtre des Ateliers
  • 2016 : KILEMBÉ Cie d’entrainement, Hors lits n°9, Aix
  • 2014 : SPEED DATING (per­for­mance), Benoît Lepecq, Avignon Off
  • 2014 : LA COMÉDIENNE, A-C. Leffler, théâtre des trois soleils

LECTURES

  • 2017 : LES NUITS DE SEPT ANS, J. Yu-Jeong- Editions Decrescenzo-Cité du livre Aix
  • 2017 : LE CHANT DE LA TERRE, Lee Seung-u- Editions Decrescenzo -Cité du livre Aix
  • 2016 : POÉTIQUE DE LA SOIF, Choe Yun- Editions Decrescenzo- Cité du livre Aix
  • 2016 : LE DIEU DES PETITS RIENS, A. Roy- Pavillon noir Aix

DANSE ET THÉÂTRE DU MOUVEMENT

  • 2017 : GRAND COEUR – Dir Silvia Cimino- l’Entrepôt, Avignon
  • 2017-LES FILS BARBELÉS- Cie Corps iti­né­rants, Montpellier

AUTEURE ET METTEURE EN SCÈNE

  • 2018 : GOODBYE PÉNÉLOPE (texte et m.e.s, créa­tion 2018)
ARTISTE INTERPRÈTE CHANT
  • 2017 : Récital chan­sons fran­çaises et ita­liennes Aix en Provence
  • 2014 : CARMINA BURANA (sopra­no), Festival Cheval Passion, Parc des expos Avignon
 

Bibliographie (sup­pri­mer si inutile)

Poèmes choi­sis

Autres lec­tures

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