Éric Pistouley, PÉPINS DE PASTÈQUE (extraits)

Par |2021-07-06T18:21:07+02:00 5 juillet 2021|Catégories : Eric Pistouley, Poèmes|

Des poèmes parus en sep­tem­bre 2015.

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Noirs, scin­til­lants comme des yeux dans la gaze aque­use et rose. Éner­vants, mais on les chercherait si on n’en voy­ait pas. Ne pas les enlever, de peur de gâter le meilleur du fruit. Les cracher pour finir et n’y plus penser.

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Des griffes poussent au cerisier :
Va, tu agrip­peras le ciel
tu lacér­eras le bleu du printemps !
Pointe ! Pointe !
Dresse-toi, envoie, à la faveur du vent, tes pattes de chat
monte aux étoiles cachées par le trompeur azur.

Mais soucieux de plaire aux hommes qui l’ont gref­fé, il ne sor­ti­ra de ses griffes que fleurs frag­iles et fruits sucrés.

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Il y avait un grand parc où les derniers à jouer au cerceau sont aujourd’hui morts et inc­inérés. Mais ça restera un parc. Les immeubles s’appelleront Parc Quelque chose, et même Pâââaaaark, n’est-ce pas ?
On gardera la mai­son de maître comme preuve que le passé vit à tra­vers le présent.
— Mais qui habit­era la mai­son de maître ? Pas les maîtres, ils sont partis.
Nous hési­tons : habi­tat social ou espace culturel.
— Entre le bon et le beau, entre le bien et le chic. Œuvres dans les deux cas, ennui garan­ti par les pou­voirs publics.

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AVANT LA CONFÉRENCE

Je remer­cie, je remer­cie les insti­tu­tion­nels, les pro­fesseurs de l’École des arts, Marie-Amélie avec qui on pré­pare depuis un an, et un grand mer­ci à Mama Maria de la Mai­son de retraite, et mer­ci, mer­ci vrai­ment à vous pub­lic qui êtes venus mal­gré les intem­péries, mer­ci aux murs qui nous abri­tent, à la char­p­ente, aux solives, poutres et traveteaux, mer­ci aux maîtres ver­ri­ers, dou­ble ver­ri­ers si isolants, mer­ci aux chais­es, aux tables, à la bouteille d’eau, aux forêts et aux sources qui irriguent les uri­noirs. Un grand mer­ci à Dieu qui fit la terre que l’on a cuite pour faire les tuiles du toit, mer­ci au temps, qui nous manque.

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Cet opus de Schu­bert dont seule une bonne con­nais­sance des rythmes anciens rap­pelle qu’il fut com­posé à par­tir de dans­es enten­dues dans des cabarets de la cam­pagne autrichi­enne. Que reste-t-il de ces gens qui met­taient dans ces airs leur jeune force et dont les rêves ne dépas­saient guère l’horizon des champs som­bres, là, juste devant ?

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Au beau milieu de la cam­pagne, la sta­tion d’épuration. Il faut pass­er devant la cabane, celle qui a été faite à par­tir de l’enseigne d’un super­marché dis­paru. Même ce nom s’est per­du, telle­ment il était laid. Encore quelques dizaines de mètres, on l’entend de loin, les pales tour­nent sans s’arrêter, tri­ant la merde et l’eau régénérée.

En chemin, les chardon­nerets, leur tête trem­pée dans le sang, m’ont ignoré, tout à des graines vaporeuses que leur offre l’avant printemps.

Aucune mau­vaise odeur, l’hygiène a vrai­ment fait des pro­grès : toute la ville se déverse dans une con­duite au tracé invis­i­ble. Pas de pan­neau pour venir ici, ni de temps de par­cours, ni la faune et la flo­re expliquées.

J’ai trou­vé une pat­te au pelage déli­cat, une belle pat­te de cervidé adulte, à la rup­ture peu nette, un os broyé, rouge, qui dépasse. Quelque chose de la nuit.

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Je choi­sis un ham­burg­er au bœuf Orig­ine France et au Can­tal aop. Avec un peu de chance, c’est la vache dont les mus­cles se trou­vent juste dessous, sous forme hachée, qui avait fait le lait du fromage.

Il n’est pas exclu que la salade provi­enne d’un bout de prairie du Can­tal mise en maraîchage dans le cadre d’un Pro­gramme Européen d’Incitation à Diver­si­fi­er les Activ­ités (pei­da).

Et là c’est fan­tas­tique ! Entre deux buns vous croisez un, puis deux, puis toute une foire de paysans auvergnats pro­tégeant amoureuse­ment leurs appellations.

Et, puisqu’on y est, une école de pein­ture locale qui fut floris­sante au milieu du XXème siè­cle, dans un beau vil­lage classé autour de son château, lui-même classé. L’un des ani­ma­teurs de cette école était un excel­lent cuisinier, et son fils tient tou­jours le restaurant.

Il y a des risques que le pain supérieur soit alors défor­mé à cause de ce château qui, vous vous en doutez, est bâti sur un tertre. Il y a aus­si le risque de con­fon­dre le ham­burg­er avec une grosse madeleine. D’autant que la madeleine a une aop bien à elle.

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GOÉLAND SOCIOLOGUE

Jeter un bout de tarte au flan dans les flots. Atten­dre deux trois sec­on­des. Un goé­land venu d’on ne sait où le recueille dans son bec crochu.

Ce qui m’étonne, c’est sa con­fi­ance dans tout ce qui flotte, parce que la riv­ière en char­rie, des cochon­ner­ies.  Un reste de pâte à tarte aurait une forme prédéfinie dans son pro­gramme cognitif ?

À moins que :

tout indi­vidu d’une société post indus­trielle soucieuse d’environnement en train de manger debout accoudé à la ram­barde du pont ne peut jeter dans l’eau que des choses comestibles sucrées ou salées.

C’est cela, je suis dans le pro­gramme, moi tout entier, dès mon arrivée avec un sachet à la main : ma façon de m’accouder et de regarder les façades frap­pées par le soleil de midi, mon atten­tion­née ouver­ture du sachet dont les plis sonores exci­tent l’appétit.

Peut-être même la couleur élimée de mon pale­tot sport & chic et quelques autres détails, comme La Quin­zaine lit­téraire dans la poche droite du sus­dit pale­tot, me don­nent-t-ils le pro­fil d’un qui a hor­reur de s’emmerder à table avec tous les chichis du ser­vice et les noms pré­ten­tieux des plats, du jour ou pas, et préfère manger sur le pouce, en plein air.

Mais il est des fois où je mange tout, sans laiss­er une miette.

☐ on n’est pas obligé de se prononcer.

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LE BOULOT DE MÈRE DE FAMILLE

L’agneau qui a échap­pé au grand mas­sacre pas­cal bêle d’une voix plus grave et tète à grandes embardées au pis de sa mère.

Alors te voilà encore, dit-elle, grand couil­lon, va donc brouter. Tu ne seras pas allé en Amérique avec les autres, faire for­tune et ban­queter au milieu des grands œufs et des fla­geo­lets. Tu sais ce qui t’attend ici : l’herbe âcre, les longs jours de pluie sans abri, pas de télé et pas de pape non plus. Et la tonte au moment où tu com­menceras à être beau, beau comme les grands béliers sauvages, ceux qui étaient maîtres de ces val­lées avant l’arrivée des Ciseaux. Mon pau­vre petit, je l’avais sen­ti dès le départ que tu ne serais pas un aven­turi­er comme tes frères.

 

Lire Eric Pis­touley chez Recours au Poème éditeurs :

Les tours de magie de Gérard Macé, col­lec­tion L’Atelier du Poème

Présentation de l’auteur

Eric Pistouley

Débuts lit­téraires au Temps qu’il fait : Une poé­tique du livre, un essai qui explore l’instant où, avant d’en lire la pre­mière ligne, on prend un livre dans ses mains. Quand finit l’objet ? Où com­mence le texte ? His­toires de fron­tières, de pas­sages, de chevauche­ment, de jeu entre des ter­ri­toires. Suivi d’un clone de la Religieuse por­tu­gaise, Let­tres de Ré, d’une bluette sous pseu­do et divers­es col­lab­o­ra­tions dont celle depuis bien­tôt dix ans avec la revue.

Eric Pistouley

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