Les mythes fon­da­teurs habitent notre incons­cient. Ils œuvrent en nous dans des pro­ces­sus d’émergence qui peuvent nous révé­ler à nous-mêmes au moment où nous en pre­nons conscience. Selon les cultures, ils prennent dif­fé­rentes for­mu­la­tions et colo­ra­tions mais sou­vent, amour, mort et renais­sance y forment une tri­lo­gie fon­da­trice.

Trois siècles avant notre ère, Evhémère sou­te­nait que les dieux grecs étaient des héros ou de grands hommes divi­ni­sés après leur mort. Peut-être arrive-t-il que le mythe se forme à par­tir d’une légende, elle-même ancrée dans le pas­sé sur un élé­ment his­to­rique, un per­son­nage réel, une aven­ture vécue ? Quoi qu’il en soit, le mythe est d’une cer­taine façon le fruit du temps, et ne peut s’y réduire : la poé­sie ou la seule fer­veur, qu’avivent un besoin d’absolu, le hissent sur un plan sym­bo­lique, voire sacré. Et la légende devient mythe lorsqu’elle ren­contre (obtient ?) sa dimen­sion d’éternité. Pour Claude Lévi-Strauss : « la valeur intrin­sèque attri­buée au mythe pro­vient de ce que les évé­ne­ments, cen­sés se dérou­ler à un moment du temps, forment aus­si une struc­ture per­ma­nente. Celle-ci se rap­porte simul­ta­né­ment au pas­sé, au pré­sent et au futur. » (Anthropologie struc­tu­rale, 1958). Les mythes appa­raissent dans le dérou­le­ment du temps des humains, tout en res­tant intem­po­rels. Ils sont actuels dès qu’ils sont revi­vi­fiés. Les figures des dieux et divi­ni­tés y sont des pré­sences cos­mo­go­niques opé­rantes, leurs actes ayant fonc­tion de modèle.

La pro­messe d’Eurydice. ©Anny Pelouze

Des mythes actifs, c’est le point de vue que je sou­haite par­ta­ger ici, déjà remar­qua­ble­ment tra­duit par le poète Octavio Paz : « Pour que les sym­boles soient réel­le­ment eux-mêmes, il est indis­pen­sable qu’ils cessent de sym­bo­li­ser, qu’ils deviennent sen­sibles, c’est-à-dire des créa­tures vivantes et non des emblèmes de musée » (essai intro­duc­tif aux Fragments d’un voyage immo­bile de Fernando Pessoa, Payot 1990).

Pour abor­der un mythe, il me semble qu’il nous faut d’abord pas­ser par l’allégorie de la caverne de Platon (La République, VII). C’est ren­for­cer l’idée qu’un mythe ne se dévoile pas avant qu’un niveau de conscience suf­fi­sant soit atteint. Pour rap­pe­ler rapi­de­ment cette allé­go­rie : dans la caverne, des pri­son­niers sont enchaî­nés près d’un mur. Ce qu’ils voient et assi­milent à la ‘réa­li­té’ exté­rieure ne sont en fait que les mou­ve­ments des ombres pro­je­tées sur ce mur à tra­vers les flammes d’un feu situé à l’entrée de la caverne. Pour ces pri­son­niers, atta­chés et rivés à ce qu’ils per­çoivent, la réa­li­té est celle de ces ombres en mou­ve­ment. Distinct d’eux par son niveau de conscience, le phi­lo­sophe pressent, com­prend, que le vrai monde n’est pas le monde sen­sible, occul­té par celui de l’apparence et du reflet impar­fait, mais celui des Idées. Il ne se satis­fait pas de ces simu­lacres, sai­sit la néces­si­té de sor­tir de l’illusion, se libère des liens qui le main­tiennent en erreur, se retourne et part en quête de la réa­li­té. Il est celui qui a contac­té la liber­té inté­rieure qui est sienne, dont il sait qu’elle est la plus puis­sante et l’essentielle liber­té. Platon dit aus­si que si on libé­rait un pri­son­nier non pré­pa­ré pour le retour­ner vers la lumière, il ne pour­rait pas la sup­por­ter, trop ébloui et désta­bi­li­sé.

Pour avan­cer inté­rieu­re­ment, pour s’approcher du réel, étape après étape, accep­ter de tout remettre en ques­tion, il faut se ‘dé-chaî­ner’, ôter soi-même les chaînes qui nous entravent, se ‘dé-voi­ler’, se dépouiller des fausses iden­ti­tés acco­lées par nous-mêmes, par les autres ou la socié­té, se ‘dés-encom­brer’ de fausses mémoires, de faux devoirs. Cela pour retrou­ver le che­min de qui je suis dans mon entiè­re­té, pour naître à soi-même. Demander de l’aide chaque fois que néces­saire, avec dis­cer­ne­ment, sans perdre sa liber­té, afin d’engager ce retour­ne­ment, cette meta­noïade l’être, pour accueillir en nous quelque chose d’encore plus grand que ce que nous connais­sions de nous. Ne pas oublier que nous res­sem­blons à ces pri­son­niers et qu’une part de nous appelle cette libé­ra­tion…

Un mythe trans­cende le temps habi­tuel, pro­fane : il se place dans un temps sacra­li­sé par le sens que nous lui per­met­tons de por­ter. La per­cep­tion du sacré ne pro­cède pas de la ratio­na­li­té mais bien d’une mise en vibra­tion de la sen­si­bi­li­té, d’un accord de fré­quence pour qui ouvre le champ de réso­nance. Le mythe s’enrichit d’un regard neuf, vivi­fié par chaque nou­velle créa­tion ; ses inter­pré­ta­tions sont autant de facettes qui pré­sentent, sug­gèrent ou pro­voquent. Sa capa­ci­té appa­raît pro­téi­forme, per­cep­tible depuis de nom­breux angles de vision, de com­pré­hen­sion. Ce lieu pri­vi­lé­gié de l’imaginaire, col­lec­tif autant que per­son­nel, se dévoile dans des condi­tions spé­ci­fiques, telles les ini­tia­tions sur le che­min de celles et ceux en quête de sens, dans des cli­mats pro­pices que sont des évé­ne­ments majeurs de vie : une ren­contre fon­da­trice, un songe, un voyage, un deuil mar­quant… Les étapes, les degrés du che­mi­ne­ment inté­rieur, qui se doublent sou­vent d’un dépla­ce­ment exté­rieur, pro­cèdent déjà de l’initiation dont la fonc­tion est de relier les pas­sages per­son­nels au col­lec­tif, géné­rant un rôle spé­ci­fique (pas­sa­ger ou durable), une tâche ou mis­sion par­ti­cu­lière à y accom­plir au sein du cos­mos.

Avec ce Printemps des poètes de Solliès-Pont, issu de l’enthousiasme du poète Georges de Rivas, nous sommes dans l’orientation spé­ci­fique du mythe d’Eurydice et Orphée. Dans leur fer­tile, nous pou­vons nous situer comme des ‘ques­teurs’ d’immortalité et de beau­té, en nous appro­chant sin­cè­re­ment (éty­mo­lo­gi­que­ment ‘ sans cire’, en écoute libé­rée) de leur alliance qui fas­cine et ins­pire les artistes.

 

Eurydice et Orphée : un mythe sans cesse revi­vi­fié

Le mythe d’Eurydice et d’Orphée nous est trans­mis de façon détaillée par les récits poé­tiques de Virgile puis d’Ovide. Leurs ver­sions passent les siècles en influen­çant un grand nombre de créateurs.Cependant, dès le VIesiècle avant notre ère, et donc bien avant d’être rédi­gée par Virgile à l’aube de notre pre­mier mil­lé­naire, existe la légende d’un Orphée musi­cien et Argonaute, qui charme par sa lyre-cithare les arbres, les humains, les rochers eux-mêmes. C’est cet Orphée archaïque que l’on retrouve peint, gra­vé ou fres­qué, célé­brant la nais­sance du monde. Les poètes antiques à la source de ces œuvres y pri­vi­lé­gient l’humain dans son rap­port au sacré, orien­tant le mythe d’Orphée vers une connexion cos­mique au monde des dieux. Son chant est hymne cos­mo­go­nique et des cou­rants reli­gieux, s’enrichissant de cette beau­té qui les ras­semble, deviennent ‘orphiques’. A la suite de Dionysos, Orphée sub­jugue ces mou­ve­ments encore mal uni­fiés et les fait entrer dans le monde d’Eleusis et ses mys­tères.

Jacques Heurgon, dans son Orphée et Eurydice avant Virgile (1932), consi­dère cette période et déve­loppe l’argument d’un Orphée pri­mor­dial soli­taire : « c’est le mage ins­pi­ré que Polygnote avait peint, dès 450 [av. JC], sur les murs de la Leschè de Delphes, dans le bocage de Perséphone. Il est là, vêtu à la grecque, assis sur un tertre, tou­chant de la main gauche les cordes de sa cithare et de la droite les branches du saule contre lequel il est appuyé. Autour de lui, Patrocle, Ajax, Méléagre, et Marsyas, et Charon : point d’Eurydice. »Et ailleurs : « Il n’est pas impos­sible de mon­trer, par l’examen chro­no­lo­gique des docu­ments, qu’il a exis­té, et sans doute dès le début, au moins deux ver­sions dis­tinctes du mythe d’Orphée et d’Eurydice, et qu’elles ont che­mi­né paral­lè­le­ment, avec plus ou moins d’éclat, jusqu’à ce que l’autorité de Virgile ait impo­sé celle de son choix à la pos­té­ri­té. »

L’Oracle Orphee ©Anny Pelouze

Au IIIesiècle avant notre ère, ‘la femme d’Orphée’ reçoit une pre­mière iden­ti­té : Hermésianax de Colophon la nomme Argiopè, ‘à la voix claire’. Et c’est au Iersiècle avant notre ère que le Pseudo-Moschos la dénomme Eurydice, ‘qui rend la jus­tice au loin’. Bien que ce second pré­nom reste assez géné­rique (depuis plus de trois siècles il est por­té par de mul­tiples autres femmes-épouses de la mytho­lo­gie grecque : celles de Nestor, Enée, Créon…), Eurydice com­mence, en tant que telle, à par­ti­ci­per au mythe d’Orphée.  

Lorsque Diodore de Sicile com­pile les fables et les mythes antiques (vers – 30), il y reprend la légende d’Orphée, chantre au pou­voir magique, et sa des­cente au royaume d’Hadès pour y cher­cher son épouse : « Pour l’amour de sa femme il eut l’incroyable audace de des­cendre chez Hadès et, ayant séduit par ses chants Perséphone, il la per­sua­da de secon­der ses des­seins et de le lais­ser emme­ner sa femme morte ». Une fois encore, cette épouse reste ano­nyme et sa seconde mort n’est pas men­tion­née.

C’est Virgile qui, dans ses Géorgiques (vers – 30), tire défi­ni­ti­ve­ment Eurydice de l’anonymat et ras­semble les dif­fé­rents aspects d’Orphée autour de son amour unique pour elle. Sur le thème de leur aven­ture tra­gique, ren­for­çant l’aspect dra­ma­tique par une seconde mort d’Eurydice, il apporte au mythe un nou­vel élé­ment majeur. Dans les Bucoliques, quelques années aupa­ra­vant, Virgile citait déjà Orphée en tant que poète divin, mais c’est dans ce trai­té d’apiculture (Géorgiques IV, 450-557) qu’il déve­loppe, sous le dis­cours de Protée, le drame du poète-musi­cien et de son épouse Eurydice. Réel et sur­na­tu­rel se mêlent – mais toute démar­ca­tion n’est-elle pas illu­soire ? Par deux fois la mort tra­gique de la jeune nymphe puis celle, sup­pli­ciale, d’Orphée, scellent la ven­geance des dieux pour les trans­gres­sions qu’il a com­mises envers leurs lois.« Jusqu’à Virgile, Orphée triomphe. Depuis Virgile, il échoue […] C’est Virgile qui, pour des rai­sons lit­té­raires qu’on pour­rait faci­le­ment ima­gi­ner, a sub­sti­tué de sa pleine auto­ri­té, à la tra­di­tion du suc­cès, la tra­di­tion de l’échec. Or, Virgile n’invente pas. Son art poé­tique se résume en deux mots : agôn [joute ora­toire] et conta­mi­na­tion. Comme tout vrai clas­sique, il dédaigne ce que nous appe­lons l’originalité. Seulement il aime rajeu­nir les tra­di­tions banales en les recou­pant avec des fables plus obs­cures. Son tra­vail propre, en fait, consiste à récon­ci­lier et har­mo­ni­ser des mythes enne­mis. » (Jacques Heurgon, Orphée et Eurydice avant Virgile).

 

Puis, à l’orée de notre pre­mier mil­lé­naire, Ovide dans les Métamorphoses huma­nise Orphée, res­té chez Virgile un demi-dieu habi­tué à être satis­fait dans ses dési­rs. Il le situe dans un temps anté­rieur à la guerre de Troie, vivant en Thrace dans les col­lines du Rhodope. Surtout, il le dépeint moins sub­ver­sif : si le chantre apaise Hadès et Perséphone, c’est autant par la com­pas­sion qu’il éveille en eux que par ses chants magni­fiques et magiques. Il recon­nait être sou­mis à la mort et c’est en amant éplo­ré qu’il demande un sur­sis de vie avec sa jeune femme : « Après que le chantre du Rhodope l’eut suf­fi­sam­ment pleu­rée dans les airs supé­rieurs, pour ne pas res­ter sans ten­ter de gagner aus­si les ombres, il osa des­cendre par la porte du Ténare jusqu’au Styx » (MétamorphosesX, 11 à 49).

 

Rives. ©Anny Pelouze

Orphée et Ovide semblent par­ta­ger un même souffle poé­tique. Le récit épique de la genèse du monde et des mythes fon­da­teurs fait alliance avec le style élé­giaque des souf­frances d’Orphée et d’Eurydice. L’harmonie cos­mique que le chantre divin a tant ser­vie résonne avec la jonc­tion ovi­dienne de deux dis­cours poé­tiques, épique et élé­giaque, qui pour­raient pour­tant se contra­rier.

Après Virgile (Iersiècle avant notre ère), Ovide (début Iersiècle), viennent Sénèque (milieu Iersiècle), le Pseudo-Apollodore (IIesiècle)… Tous reprennent fidè­le­ment la trame vir­gi­lienne. C’est ain­si que le mythe se revi­vi­fie dans le temps : il conti­nue d’être revi­si­té, très long­temps après l’Orphée archaïque et pro­ba­ble­ment soli­taire, bien encore après l’alchimie Eurydice-Orphée célé­brée par Virgile. Les siècles passent et le mythe y puise pro­di­gieu­se­ment une jou­vence renou­ve­lée, par ses mul­tiples décli­nai­sons, réin­ven­tions, réécri­tures. Il demeure sym­bole, en quelque sorte rééner­gi­sé, de ces deux parts d’un même Etre divi­no-humain autant que sym­bole de l’extraordinaire puis­sance de la Poésie.

Au Moyen Age, Virgile et Ovide deviennent des auteurs majeurs dans la culture occi­den­tale : consi­dé­rés comme des pro­phètes, leur œuvre est sou­mise à exé­gèse au même degré que la Bible ; ain­si Virgile est-il dési­gné comme flor de cler­gie. A la Renaissance, les décou­vertes archéo­lo­giques ins­pirent les artistes, qui relisent les textes antiques : Orphée, chantre apol­lo­nien, devient l’archétype très repré­sen­té de l’artiste idéal, à la fois poète, musi­cien, phi­lo­sophe. Au XVIesiècle (cf. Emilie Bleschet : Les repré­sen­ta­tions du mythe d’Orphée du XVIe au XIXesiècle, Univ. Lyon 2, 2016), du Bellay voit en lui un ‘poète divin’, l’inspiré connais­sant la déses­pé­rance, doté d’une extrême sen­si­bi­li­té artis­tique et affec­tive. De même pour Ronsard, Orphée repré­sente la puis­sance de la poé­sie et de l’intermédiaire par lequel s’expriment les muses et donc la voix d’Apollon. Au XVIesiècle encore, Jean de Montlyard voit en Orphée un sage ‘convoi­teur de jus­tice’, inven­teur de la civi­li­sa­tion, des cités et des lois, son Eurydice figu­rant l’équité, comme l’une des tra­duc­tions de son nom l’indique.

Au XIXe siècle, les Romantiques, refu­sant le clas­si­cisme autant que le ratio­na­lisme, pri­vi­lé­gient Orphée : artiste en marge, chantre ins­pi­ré et refu­sant l’ordre divin, média­teur entre les humains et les dieux. Théâtre, musique, poé­sie, danse, prennent souffle dans le mythe, pour de nom­breuses inter­pré­ta­tions de plus en plus libé­rées des textes antiques. Paul Valéry a vingt ans lorsqu’il écrit : « Il chante, assis au bord du ciel splen­dide, Orphée ! – Le roc marche, et tré­buche ; et chaque pierre fée – se sent un poids nou­veau qui vers l’azur délire ! »

L’Orphée du XXesiècle est essen­tiel­le­ment l’archétype du poète. Son amour pour Eurydice et sa cata­base sont trans­po­sés allé­go­ri­que­ment : un poète est avant tout amou­reux de la Poésie. De grandes œuvres, qui néces­si­te­raient d’être cha­cune évo­quée, forgent l’imaginaire de nos géné­ra­tions avec notam­ment une fil­mo­gra­phie par­ti­cu­liè­re­ment riche, mais aus­si le man­ga japo­nais…

 

L’experience impré­vue. ©Anny Pelouze

Orphée, une nou­velle orien­ta­tion de la quête héroïque

Amour, mort, renais­sance, cette tri­lo­gie fon­da­trice déjà sou­li­gnée est carac­té­ris­tique d’Eurydice et Orphée. Et ici, comme sou­vent, au centre du tri­angle se trouve la beau­té. Eurydice et Orphée est, par essence, l’un des mythes les plus direc­te­ment reliés à la culture poé­tique uni­ver­selle. Précisons que le ‘beau’ n’est pas for­cé­ment l’esthétique, aujourd’hui contro­ver­sée par ceux qui n’associent plus néces­sai­re­ment à l’art les valeurs pla­to­ni­ciennes du beau, du vrai, du bien. N’étant ni celle du ‘joli’ ni de ‘l’agréable’, fré­quem­ment syno­nymes de bana­li­té, l’expérience du beau fait sou­vent irrup­tion : impré­vue, elle apporte avec elle un sen­ti­ment d’étrangeté exal­tante qui nous fait voir, entendre ou res­sen­tir ‘autre­ment’. « Le beau est tou­jours bizarre… », écrit Baudelaire dans ses Curiosités esthé­tiques.

Orphée est issu d’une lignée pres­ti­gieuse : fils d’Œagre, roi de Thrace, et de Calliope, muse de la poé­sie héroïque et de l’éloquence, il est par ailleurs fils spi­ri­tuel d’Apollon, dieu de la lumière, dieu des arts et conduc­teur des muses qui y pré­sident, consul­té pour ses pou­voirs de gué­ri­son, par l’intermédiaire de la Pythie, dans son sanc­tuaire de Delphes.

Ainsi Orphée reçoit-il tous les dons par sa seule nais­sance. Parmi eux la kitha­ra, lyre-cithare à sept cordes qu’Apollon a pré­cé­dem­ment tro­quée avec Hermès contre un cadu­cée. Les sept cordes repré­sentent sym­bo­li­que­ment les sept pla­nètes ; la lyre d’Apollon figure l’harmonie cos­mique, célèbre le cos­mos en tant que l’Un pri­mor­dial, source où tout s’origine et où tout retourne. Orphée en enri­chit sub­ti­le­ment les sons, en lui ajou­tant deux autres cordes en hom­mage aux neuf muses, dont la plus émi­nente : sa mère Calliope. Et cette lyre à nulle autre pareille, catas­té­ri­sée à la mort d’Orphée, sera iden­ti­fiée par Ptolémée à l’une de ses 48 constel­la­tions… Lorsqu’Orphée en joue en accom­pa­gnant son chant, le Cosmos entier s’incline devant lui, les arbres se déplacent et se rap­prochent. Les ani­maux féroces eux-mêmes viennent l’écouter, cap­ti­vés par l’enchantement – au sens du chant/​charme magique qui est le sien – par lequel il séduit, conduit vers lui. Rien ne lui résiste, rien ne sau­rait donc lui résis­ter ?

Il est acteur de l’harmonie. Pour Hésiode (VIIIe siècle avant notre ère) et les Grecs anciens, Cosmos est har­mo­nie, qui limite et oriente la béance de l’initial Chaos. Après Chaos appa­raissent Gaïa la féconde, Tartare le téné­breux, Eros force de mou­ve­ment et d’engendrement. Il y a per­son­ni­fi­ca­tion, déi­fi­ca­tion de ces enti­tés anta­go­nistes. Cet équi­libre cosmos/​chaos est lui-même un medium essen­tiel, garant de la vie. C’est cet équi­libre qu’entretient Orphée en tant que poète. Les per­son­nages des épo­pées, je pense notam­ment à Gilgamesh, dans une autre culture et civi­li­sa­tion, illus­trent eux aus­si et presqu’invariablement cette balance, cette oscil­la­tion, cette lutte sou­vent, des­ti­nées au réajus­te­ment per­ma­nent entre deux orien­ta­tions, deux pôles. Ces pôles en ten­sion sont reliés par un point cen­tral, une fron­tière non visible où l’énergie, com­mune aux deux, s’inverse.

Cependant, bien que hau­te­ment mythique, Orphée ne se com­porte pas comme un héros au sens clas­sique du per­son­nage au cœur de l’épopée.

Il ne com­bat pas avec armes ni force cor­po­relle, ne conquiert aucune terre, aucun peuple. Tout au long de son chant, c’est l’amour qui mobi­lise. C’est l’amour qui appelle Orphée dans l’union, la cata­base au risque de la mort. C’est l’amour qu’il invoque pour convaincre le couple puis­sant for­mé par Perséphone et Hadès : « Si le récit d’un rapt ancien n’est pas une fable men­son­gère, vous aus­si, l’Amour vous a unis » (Métamorphoses, X 25-39). De la des­cente dans les Enfers d’Eurydice puis d’Orphée, je retiens un élé­ment sym­bo­lique cen­tral : l’Amour entre dans le lieu des ombres et des châ­ti­ments, il en fran­chit le seuil avec déter­mi­na­tion et, avec lui, la lumière qui l’accompagne. A par­tir de cette entrée dépouillée de toute peur, plei­ne­ment déci­dée, les Enfers ne seront plus les mêmes ; ils auront été visi­tés – en par­tie trans­fi­gu­rés ? – par un amour plus fort que la mort. La mort, la ré-ani­ma­tion, puis la seconde mort d’Eurydice, per­çues sur ce plan de com­pré­hen­sion prennent alors un éclai­rage qui enri­chit encore la réso­nance de ce mythe : l’aventure d’Eurydice-Orphée est celle de la vic­toire de l’harmonie sur le chaos. Preuve onto­lo­gique de la puis­sance de notre inté­rio­ri­té. Le récit lui-même est paci­fi­ca­teur, inver­sant les carac­tères habi­tuels du peuple des Enfers : les dieux y connaissent sen­si­bi­li­té et émo­tion, les sup­plices des condam­nés qu’Orphée y croise s’interrompent.

Orphée échoue, aus­si. Lui, habi­tué à uni­fier les mondes, découvre l’échec en per­dant son Eurydice juste à la fron­tière des mondes, celle qui sépare les vivants et les morts. Et sa tête fini­ra par échouer… sur un rivage de Lesbos.

Il en devient presque un anti-héros, qui ne cherche pas à prou­ver sa capa­ci­té, dont la quête mène au contraire à la ren­contre de l’humanité dans ce qu’elle a de plus fra­gile et magni­fique. Il part d’un plan céleste et des­cend dans les aven­tures et mésa­ven­tures de l’incarnation. Sa recherche quitte la pro­jec­tion habi­tuelle dont les humains parent leurs dieux et demi-dieux. J’oserais volon­tiers dire que sa royau­té et son royaume ne sont pas de ce monde… La nature vient à lui, les Enfers lui accordent un pas­sage libre sans qu’il ait à réa­li­ser une quel­conque mise à l’épreuve. Sa mis­sion est de témoi­gner de la Beauté, qu’il chante et joue sur sa lyre. Orphée, anti-héros car véri­table musi­cien, anti-héros car poète d’exception, anti-héros car capable d’amour si sen­sible qu’il touche les humains. Alors ces humains s’y recon­naissent et peuvent pro­je­ter sur lui leurs propres éga­re­ments, leur refus de la mort en tant que fin, leur quête d’amour abso­lu, éter­nel, et aus­si leur cou­rage de conti­nuer, conti­nuer encore lorsque l’aventure devient aride, ris­quée, effrayante. Car, mal­gré ce qu’en dit Platon, Orphée n’est pas un lâche : il n’accepte pas aveu­glé­ment le des­tin lorsque celui-ci le frappe d’une épreuve impla­cable par la mort d’Eurydice. En pro­vo­quant les dieux, c’est au Destin lui-même qu’il s’oppose. Orphée ne se résigne jamais ! Il ose, trans­gresse sans vio­lence, avec élé­gance, et le tri­but sera à la mesure du cou­rage accom­pli. Mais invo­quer l’amour plu­tôt que le cou­rage pou­vait paraître étrange dans la Grèce antique…

 

Et puis cette ter­ri­fiante ini­tia­tion par la des­cente vers les Enfers, lorsqu’il outre­passe l’absolue inter­dic­tion faite à tous d’y péné­trer. Il déso­béit pour venir y sup­plier les dieux chto­niens de lui rendre sa bien-aimée. Il accepte de tout quit­ter pour aller deman­der à Perséphone et Hadès l’autorisation de la rame­ner vers le monde des vivants. Pour mon­trer sa moti­va­tion pro­fonde, il prend soin de pré­ci­ser que ce n’est pas le désir de voir le sombre Tartare qui le fait des­cendre dans ce lieu.

En cette étape qui est pro­ba­ble­ment la plus déci­sive pour lui, Orphée n’est déjà plus le même lorsque sa prière devient sup­pli­ca­tion ; il implore le couple divin de façon si pré­gnante que Perséphone et Hadès, répu­tés impi­toyables, finissent par lui accor­der sa demande. Cette cata­base mar­que­ra notre ima­gi­naire et notre sen­si­bi­li­té affec­tive. A ce moment, le nou­vel Orphée com­mence à appa­raître. Lui qui contem­plait les cieux, accom­plit sa meta­noïa et, par elle, sa com­plé­tude : « Il n’existe pas de lumière sans ombre » (C. G. Jung, L’âme et la vie, 1963).

 

Genèse. ©Anny Pelouze

Eurydice, fémi­nin de lumière

L’artiste en Orphée, lorsqu’il ren­contre Eurydice, est cap­ti­vé par sa beau­té. Cependant sa sub­ti­li­té, ses dons, sa propre beau­té ne sau­raient le pla­cer sous le joug d’une simple beau­té plas­tique. Il sait, res­sent qu’elle est une nymphe par­ti­cu­lière. Et dès l’instant où il en devient amou­reux, son art de chantre divin se relie à elle, dans les pré­mices d’un amour neuf, abso­lu.

Loin d’être née d’une royale lignée, Eurydice est une Dryade, une nymphe des arbres. Bien que secon­daire, elle est une divi­ni­té mais la dif­fé­rence d’origine entre eux est grande. D’elle, on ne connaît aucune ascen­dance car, Dryade, elle n’a pas de filia­tion. Elle se dif­fé­ren­cie­ra de quelques autres nymphes, comme les Néréides de la mer ou les Oréades des mon­tagnes, en entrant à jamais dans le mythe d’Orphée.

Le ‘des­tin’ des nymphes, si sou­vent simple récréa­tion des dieux, n’entre pas dans la mémoire des légendes. Elles sont là pour la joliesse, comme le sont les fleurs dans un pay­sage, et pour diver­tir les dieux. Beaucoup d’entre elles, pour leur échap­per, doivent choi­sir de se trans­for­mer et demeu­rer dans une autre appa­rence que la leur. Ceci explique (sans que jamais les Grecs anciens ne pensent à le jus­ti­fier ! ) qu’Aristée, un demi-dieu fils d’Apollon et de la nymphe Cyrène et dont le nom signi­fie pour­tant ‘le meilleur’, pour­suive Eurydice en ne sui­vant que son désir ; quoi de plus natu­rel pour lui ? Et quand, plus tard il pleure, alors que par sa bru­ta­li­té il a conduit invo­lon­tai­re­ment Eurydice vers la Mort, ce n’est nul­le­ment par culpa­bi­li­té ou remords mais sur lui-même et la mort de ses abeilles car, comme le lui révèle le devin Tirésias, « les Nymphes avec qui Eurydice menait des chœurs au fond des bois sacrés ont lan­cé la mort sur tes abeilles » (Géorgiques IV). Aristée trouve son sort bien injuste : com­ment lui,demi-dieu, n’a-t-il été pro­té­gé d’un tel fléau ? Le récit de Tirésias révèle le drame adve­nu : « Eurydice fuyant devant toi cou­rait éper­due sur les bords du fleuve ; elle ne vit pas à ses pieds – l’infortunée qui en devait mou­rir ! – une hydre immense, cachée sous les hautes herbes de la rive. Soudain le chœur des Dryades ses com­pagnes rem­plit au loin les mon­tagnes de ses cris ; les som­mets du Rhodope en gémirent ; les cimes du Pangée, la terre de Rhésus aimée de Mars, les Gètes, I’Hèbre et Orithyie en pleu­rèrent. Orphée, le triste Orphée, char­mant avec sa lyre les dou­leurs du veu­vage, seul sur la rive déserte ne chan­tait que toi, chère épouse, toi quand venait le jour, toi quand reve­nait la nuit » (Virgile, Géorgiques IV). Et le devin somme Aristée d’honorer les mânes d’Eurydice et Orphée par des sacri­fices, qui lui vau­dront de retrou­ver de nou­veaux essaims.

Aristée, Orphée, tous deux reliés à Apollon en tant que fils char­nel et fils spi­ri­tuel. Pourtant Aristée fait ici œuvre dio­ny­siaque : pul­sion des sens, ins­tru­ment de désta­bi­li­sa­tion de l’harmonie d’une noce apol­li­nienne, créa­teur de chaos menant Orphée à des­cendre dans les Enfers pour y recher­cher la lumi­neuse Eurydice. Cet évé­ne­ment dont l’aspect tra­gique va croître est un rap­pel qu’à défaut de com­plé­men­ta­ri­té, une alter­nance est néces­saire à l’équilibre entre ombre et lumière, désordre et har­mo­nie, sen­sua­li­té et spi­ri­tua­li­té.

Si l’on envi­sage l’aventure dra­ma­tique d’Eurydice en tant que ‘per­sonne’, Aristée n’est pas l’unique res­pon­sable car une ques­tion se pose d’évidence : pour­quoi donc est-elle, le jour de ses noces, à errer ain­si seule dans la cam­pagne ? Mais où est donc Orphée ?

Eurydice, ani­ma d’Orphée

Dans L’homme et ses sym­boles (1964), Jung parle de « cet élé­ment fémi­nin dans chaque homme que j’ai appe­lé l’anima ». Pour lui, cette repré­sen­ta­tion fémi­nine au sein de l’imaginaire de l’homme a son pen­dant chez la femme sous le nom d’ani­mus.

Une vision sym­bo­lique per­met de recon­naître Eurydice et Orphée comme les deux parts d’un même sym­bole et non pas des enti­tés dis­tinctes. Symbole, celui du sum­bo­lon grec, en cela qu’ils sont Un, que le des­tin agi par les dieux brise à des­sein, en cela que leur sépa­ra­tion n’est qu’apparente et que chaque par­tie reprend place dans leur Unité ori­gi­nelle au jour venu des véri­tables noces.

Subtilité, dou­ceur, har­mo­nie… Orphée porte en lui cette dimen­sion spi­ri­tuelle que la ren­contre avec Eurydice va per­mettre d’accomplir. Devenant l’unique amour d’Orphée, elle le com­plète et le ras­semble : « Symbole du désir d’harmonisation et de concen­tra­tion créa­trice, Eurydice se trouve ain­si oppo­sée à la mul­ti­pli­ca­tion dio­ny­siaque des dési­rs, aux Ménades et, sur le plan concret, à la mul­ti­tude des femmes secrè­te­ment dési­rées » (Paul Diel, Le sym­bo­lisme dans la mytho­lo­gie grecque, 1966).

En tant qu’ani­ma d’Orphée, Eurydice ne peut que s’effacer pro­gres­si­ve­ment, à chaque étape de son évo­lu­tion inté­rieure, jusqu’à n’être plus qu’un souffle qui se libère de son corps pour rejoindre le monde invi­sible. Orphée a accom­pli avec Eurydice, par elle et en elle, la part de ce fémi­nin inté­rieur qui les élève. Eurydice, chan­tée par les poètes, ini­tia­trice à l’amour-don, réani­mée de sa pre­mière mort par l’amour d’Orphée, ne dis­pa­raît qu’après avoir accom­pli ‘ce pour quoi’ elle a pris forme en une incar­na­tion. Leurs noces spi­ri­tuelles vont ouvrir une porte de lumière, un plan hors espace et temps, une vibra­tion haute dont les sons de la lyre sont les annon­cia­teurs.

Orphée pré­fi­gure, dans l’imaginaire de la légende deve­nue mythe, l’attente d’un verbe céleste qu’un Enseigneur, lumi­neux et humble de cœur, appor­te­ra à l’humanité. Il ouvre le pos­sible de l’impossible.

Eurydice, silence et accep­ta­tion

Comme le sou­ligne Marilyne Bertoncini, Eurydice repré­sente le silence. Si elle pro­nonce peu de paroles, c’est qu’elle est désen­com­brée d’un men­tal qui envi­sa­ge­rait toutes sortes de pro­jets pour échap­per à son des­tin. Eurydice est don, écoute, non-juge­ment. Dans le texte d’Ovide, elle reste muette même lorsque, pro­vo­quant sa deuxième mort, Orphée, son bien-aimé qui la guide vers la sor­tie des Enfers en mar­chant devant elle, se retourne. Alors, sai­sie de sur­prise et cer­tai­ne­ment d’effroi car elle connaît la sen­tence impi­toyable, « elle ne pro­fé­ra aucune plainte contre son époux ». Et Ovide d’ajouter : « de quoi se plain­drait-elle en effet, sinon de ce qu’il l’aimât ? » (Métamorphoses, X). C’est dire que l’Eurydice d’Ovide est habi­tée d’une confiance sans faille.

Virgile, dans son Chant IV des Géorgiques, ouvre la parole d’Eurydice pour cet ins­tant ultime : « Elle alors : Quel est donc, dit-elle, cet accès de folie, qui m’a per­due, mal­heu­reuse que je suis, et qui t’a per­du, toi, Orphée ? Voici que pour la seconde fois les des­tins cruels me rap­pellent en arrière et que le som­meil ferme mes yeux flot­tants. Adieu à pré­sent ; je suis empor­tée dans la nuit immense qui m’entoure et je tends des paumes sans force, moi, hélas, qui ne suis plus tienne. » A cet ins­tant du retour­ne­ment d’Orphée, Eurydice ini­tia­trice, accom­plie en tant que part d’Orphée, se révèle avant de s’effacer.

Silences et sons ont besoin d’alternance, l’écoute relaie la parole et le chant. Contrepoint de l’aède divin pos­sé­dant le don de tous les sons, Eurydice est la part d’écoute d’Orphée, tout comme sa lyre est sa part sonore. Eurydice ‘est’ silence, Orphée ‘est’ son et lyre que la pré­sence d’Eurydice magni­fie. Ainsi vibrant d’amour pour elle, il acquiert la capa­ci­té sur­na­tu­relle de péné­trer dans les Enfers.

Silence… et accep­ta­tion. Cette approche d’Eurydice peut nous faire envi­sa­ger que, dès le départ, elle accepte son des­tin. Le jour même des noces, nous dit Ovide, il n’y a pas eu de bons augures ni de vraie célé­bra­tion car les paroles consa­crées n’ont pas été pro­non­cées par Hyménée.

Dans les récits fon­da­teurs du mythe, à aucun moment elle ne se rebelle : ni dans sa pre­mière mort, ni même à l’instant de sa seconde mort où défi­ni­ti­ve­ment, cette fois, elle est reprise par l’hadès. Elle s’estompe, s’évanouit… mais ne se révolte pas. Nous le consta­tons même dans la parole que Virgile lui a don­née briè­ve­ment : la pro­tes­ta­tion est si faible qu’elle en devient ques­tion sans réponse. Elle « tend des paumes sans force ».

Un texte contem­po­rain de Virgile (Culex de l’Appendix Vergiliana, vers – 40) dit aus­si l’obéissance silen­cieuse d’Eurydice et dénonce l’impatience d’Orphée : « Elle qui n’avait que trop éprou­vé la sévé­ri­té des Mânes, sui­vait le che­min pres­crit ; elle ne retour­na point les yeux vers l’intérieur, ni n’anéantit, en par­lant, les dons de la déesse. Mais c’est toi, plus cruel, ô cruel Orphée, qui cher­chant à l’embrasser, vio­las les ordres divins. »

Eurydice l’acceptante, fémi­nin du silence inté­rieur, du don total. Tout don­ner, tout aimer, vivre sa mort, sa des­cente, en espé­rer la remon­tée sous la gui­dance d’Orphée, lâcher cet espoir et vivre sa seconde mort en sachant qu’elle est défi­ni­tive. Véritablement ‘vivre sa mort’ car elle entre, plei­ne­ment consciente, dans le pro­ces­sus qui la fait dis­pa­raître aux yeux d’Orphée et du monde ; pré­sence au pré­sent, adhé­sion à l’instant. Elle est accom­plie en tant qu’ani­mad’Orphée, d’Orphée qui accom­plit lui aus­si son des­tin, sa légende, pour deve­nir un mythe d’une puis­sance tou­jours opé­rante.

Si nous la ren­con­trons aujourd’hui avec autant d’intérêt, voire de pas­sion, chez les artistes qui la célèbrent, c’est qu’elle-même, par son âme, son être sub­til, a accom­pli une véri­table ascen­sion au sens où elle est céleste à jamais. Présente, elle l’est quand Virgile ou Ovide témoignent d’elle, pré­sente elle demeure.

Initiation

J’ai don­né à cette inter­ven­tion le titre « ini­tia­tion et trans­gres­sion » : une ini­tia­tion est le pro­ces­sus selon lequel on trans­met et selon lequel on reçoit. Elle pro­cède d’un accom­pa­gne­ment plu­tôt que d’un ensei­gne­ment, car elle n’est pos­sible que lorsque la per­sonne ini­tiée est prête à lais­ser émer­ger quelque chose de nou­veau en elle. Cet accom­pa­gne­ment est aus­si, sou­vent, l’inscription dans une reliance à un groupe par­ta­geant une même orien­ta­tion de pen­sée, un cer­tain savoir et, sur­tout, une pra­tique com­mune. Ici, ‘pra­tique’ est à entendre au sens d’expérimentation com­plé­men­taire à la pen­sée. Très sou­vent, un rituel acte cette étape essen­tielle et trans­for­ma­trice. L’initiation est insé­pa­rable de la notion de ‘pas­sage’. En réfé­rence à elle, existe un avant et un après, non seule­ment pour l’initié(e) mais éga­le­ment pour le groupe qui l’accueille, en son com­pa­gnon­nage par exemple. Elle est une étape de vie et peut être pré­cé­dée ou sui­vie d’autres ini­tia­tions. Avec cha­cune d’elles, s’inscrit plus pro­fon­dé­ment une sorte d’adieu au vieux monde en soi pour aller vers la suite du che­min, accom­plir un des­tin, une indi­vi­dua­tion selon le terme psy­cha­na­ly­tique dési­gnant, chez Carl Gustav Jung, un pro­ces­sus de prise de conscience de l’individualité pro­fonde.

Des ini­tia­tions, Orphée en a reçu de mul­tiples, déjà par sa nais­sance extra­or­di­naire en tant que fils d’un roi et d’une muse. L’initiation au monde divin s’est faite dès sa nais­sance par la filia­tion spi­ri­tuelle reçue d’Apollon.Voyageur, il est ini­tié aux mys­tères de Samothrace et à ceux d’Osiris en Egypte. Lui-même est ini­tia­teur : sur la nef Argo, construite avec les chênes des bois de Dodone qu’il a en-chan­tés, il donne aux rameurs la juste cadence, calme les flots, apaise ses com­pa­gnons, les pro­tège des Sirènes et les ini­tie aux mys­tères de Samothrace.

Par sa capa­ci­té excep­tion­nelle à faire mou­voir le Cosmos par sa voix et sa lyre, il est natu­rel­le­ment ini­tié aux mys­tères de l’Harmonie qui le régit. C’est donc qu’il ‘est mou­ve­ment’ pour pou­voir entrer en rela­tion sub­tile avec l’univers. Quand les oiseaux et les ani­maux sau­vages viennent à lui, ce n’est pas par cap­ta­tion, mais par har­mo­ni­sa­tion. Participant à l’accord, tout est ensemble, ajus­té, en écoute, tout est en paix.

L’initiation sui­vante est celle de son amour pour Eurydice. En elle, il ren­contre son ‘face’ à ‘face’, sa réso­nance à la fois dis­tincte et de même fré­quence. Un face-à-face qui rapi­de­ment va être inter­rom­pu par la mort d’Eurydice. Orphée, demi-dieu et donc pro­mis à la féli­ci­té, habi­tué à géné­rer l’harmonie, célé­brer la vie et la beau­té, ne peut accep­ter que la Mort lui ravisse celle qui est deve­nue l’autre part révé­lée de lui-même, son vivant et incon­di­tion­nel miroir, acquis, aimant. Il y a quelque chose de Narcisse et Écho dans ce ‘visage-à-visage’ de créa­tures qui ne sont pas, ou pas seule­ment, humaines.

Transgression

La flamme divine d’Orphée lui per­met de rece­voir plu­sieurs ini­tia­tions et, par là même, lui donne de pou­voir les trans­gres­ser : il enfreint déjà la cou­tume en étant absent lorsqu’Eurydice est pour­sui­vie par Aristée et meurt, le jour même de leurs noces. A sa mort il rompt aus­si la règle des demi-dieux en ne rejoi­gnant pas, sans elle, les îles ély­séennes où ils séjournent après leur tré­pas.

Transgression sur­tout, lorsqu’en entrant dans les Enfers, il outre­passe un inter­dit abso­lu. Dans la mytho­lo­gie grecque, très peu de héros y ont péné­tré, aucun de son plein gré : Héraclès, quand, cou­vert de la peau du lion de Némée et pour le der­nier de ses tra­vaux (for­cés, puisqu’il y a été condam­né par la Pythie et mis au ser­vice d’Eurysthée), il des­cend maî­tri­ser et cap­tu­rer Cerbère, effrayant le pas­seur Charon et libé­rant Thésée au pas­sage ; Psyché à laquelle Artémis, par jalou­sie et sous le pré­texte d’entretenir sa beau­té, enjoint d’aller aux Enfers cher­cher un fla­con ; Perséphone elle-même, qu’Hadès a enle­vée pour l’épouser, enjeu d’un contrat entre lui et Déméter, et qui passe une moi­tié de chaque année dans les abîmes. Un autre héros, Ulysse, ne se rend pas dans les lieux infer­naux mais en convoque les âmes du devin Tirésias et d’Achille, grâce à la magie de Circé.

Parmi les héros trans­gres­seurs aux­quels il s’apparente, Orphée est de ceux qui ignorent la sépa­ra­tion entre le monde des morts et celui des vivants et le seul à le faire pour sa bien-aimée. Il est aus­si celui qui ne par­vient pas à res­pec­ter sa pro­messe. Nous l’avons dit, il se place dans une pos­ture plu­tôt ori­gi­nale, celle d’un héros anti-clas­sique, un héros d’un genre nou­veau qui révèle un arché­type mas­cu­lin autre, et dont l’empreinte tra­ver­se­ra les siècles.

Potentiellement, trans­gres­ser est créer une ouver­ture, pour le meilleur ou le pire. Qu’il gagne ou qu’il perde, Orphée ouvre, fran­chit seuils et limites ! En cela, le mythe d’Orphée est l’une des plus proches repré­sen­ta­tions sym­bo­liques de l’artiste. L’artiste authen­tique est celle-celui qui peut tout remettre en ques­tion, pas­sant de moments de grande ins­pi­ra­tion, où tout est don­né, à d’autres où tout est reti­ré, comme dans une par­tie per­due. Grandes oscil­la­tions, rythmes du Vivant. L’artiste affirme et doute, des­cend dans ses enfers, voit autre­ment l’art, lui-même et le monde, remonte en secousses bru­tales… L’intranquillité est son état inté­rieur.

Et Orphée se retourne…

Lorsque, grâce à l’accord obte­nu des dieux chtho­niens, Orphée remonte des Enfers pour gui­der Eurydice vers sa libé­ra­tion, que se passe-t-il en lui, qui le fasse se retour­ner et la perdre défi­ni­ti­ve­ment ?

Ce retour­ne­ment peut-il être une véri­table erreur, mal­gré le si cru­cial enjeu que repré­sentent la vie d’Eurydice et l’unité qu’elle forme avec lui ? Virgile (Géorgiques, IV) pré­sente l’acte d’Orphée comme un accès de folie : « Déjà, reve­nant sur ses pas, il avait échap­pé à tous les périls, et Eurydice lui étant ren­due s’en venait aux souffles d’en haut en mar­chant der­rière son mari (car telle était la loi fixée par Proserpine), quand un accès de démence subite s’empara de l’imprudent amant ». Amoureuse impa­tience : une sorte de démence par­ti­cu­lière aux yeux des sages, la pas­sion, le ferait-t-elle se retour­ner pour voir si Eurydice est bien là à le suivre pour être rame­née vers la lumière ? Peut-être.

Ovide (Métamorphoses, X) y voit plu­tôt de la peur : « Orphée, trem­blant qu’Eurydice ne dis­pa­rût et avide de la contem­pler, tour­na, entrai­né par l’amour, les yeux vers elle ; aus­si­tôt elle recu­la, et la mal­heu­reuse, ten­dant les bras, s’efforçant d’être rete­nue par lui, de le rete­nir, ne sai­sit que l’air incon­sis­tant. » Laisserait-t-il le doute s’immiscer en lui ? Doute de la parole de Perséphone qui pour­rait avoir rusé pour gar­der celle qu’il est venu récla­mer comme son bien ? Peut-être. Ou s’agit-il d’un acte man­qué ? Comme l’écrit encore Paul Diel : « Seul un amour vrai et pro­fond aurait pu ins­pi­rer à Orphée la maî­trise de soi, la force de res­sus­ci­ter Eurydice ». Craindrait-il de se lier à jamais en res­sus­ci­tant Eurydice ?

Autre pos­si­bi­li­té pour ce regard en arrière, où il nous faut reve­nir à l’interdit de Perséphone : pour Ovide, « Orphée du Rhodope la reçoit [Eurydice] mais avec elle aus­si l’interdiction de por­ter ses regards der­rière lui, avant d’être sor­ti des val­lées de l’Averne ; sinon le pré­sent sera vain. » (Métamorphoses X, 50). L’inexorable loi d’Hadès concerne à la fois Eurydice et Orphée ; et si nous reli­sons l’extrait pré­cé­dent du Culex, elle est double : gar­der le silence, et gar­der le regard droit vers la lumière exté­rieure :« Elle […] sui­vait le che­min pres­crit ; elle ne retour­na point les yeux vers l’intérieur, ni n’anéantit, en par­lant, les dons de la déesse. » Ou, dans une autre tra­duc­tion :« Eurydice y consent : de l’enfer redou­té, pré­voyant les arrêts et la sévé­ri­té, sui­vant un tendre époux sous l’infernale voûte, d’un pas obéis­sant elle observe sa route. Elle se garde bien de détour­ner les yeux, de cor­rompre d’un mot un bien­fait pré­cieux : toi seul, cruel Orphée ! oui, toi seul qu’elle adore, si l’arrêt est bar­bare, es plus bar­bare encore ! Hélas ! pour un bai­ser tu violes ta foi, et tra­his de Pluton l’inexorable loi ! Noble amour, qui devais trou­ver des dieux sen­sibles, et flé­chir les enfers, s’ils n’étaient inflexibles ». L’interdit ne porte pas sur le fait de se regar­der l’un l’autre, mais de se retour­ner, de tour­ner le regard vers l’intérieur des Enfers qu’ils s’apprêtent à quit­ter et qu’ils n’auraient jamais dû voir. Ne pas regar­der en arrière, ne pas voir ce que l’on ne doit pas voir du monde divin, se voi­ler la face… ces lois reviennent dans tous les récits où le secret, le non-dévoi­le­ment est récur­rent. En se retour­nant, Orphée accom­plit son des­tin mythique : humain et divin, il dépasse l’interdit et dévoile les mys­tères. Si cette der­nière trans­gres­sion est peut-être l’effet de son amou­reuse impa­tience, elle acte un impres­sion­nant et irré­ver­sible dévoi­le­ment pour l’humanité.

Orphée se retourne. Si l’on y songe, que serait deve­nue l’histoire d’Eurydice et Orphée sor­tis des Enfers, célé­brant joyeu­se­ment leurs noces, vivant com­blés et ayant ensuite beau­coup d’enfants ? L’adage dit que les gens heu­reux… n’ont point de légende !

Ce n’est pas le bon­heur tran­quille que cherche Orphée, habi­tué à l’exception depuis sa nais­sance. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas cela non plus que cherche Eurydice, nymphe pour laquelle les pro­jets humains ne sont pro­ba­ble­ment pas si moti­vants.

Mort et accom­plis­se­ment d’Orphée

La seconde mort d’Eurydice signe défi­ni­ti­ve­ment la fin de la vie enchan­tée et radieuse d’Orphée. Avec elle, c’est une part de beau­té pure, entière, qui est détruite, niée. Amoureux et veuf, incon­so­la­ble­ment, Orphée conti­nue sa vie. « Que faire ? où por­ter ses pas, après s’être vu deux fois ravir son épouse ? Par quels pleurs émou­voir les Mânes, par quelles paroles les Divinités ? Elle, déjà froide, voguait dans la barque Stygienne. On conte qu’il pleu­ra durant sept mois entiers sous une roche aérienne, aux bords du Strymon désert, char­mant les tigres et entraî­nant les chênes avec son chant » (Virgile, Les Géorgiques, IV 500). Sa vie après la perte d’Eurydice, cer­tains auteurs la disent défi­ni­ti­ve­ment chaste, quand pour d’autres il devient l’un des ins­tau­ra­teurs de la pédé­ras­tie, accep­tant le désir mais refu­sant la souf­france liée à la perte d’une femme aimée. « Orphée s’était déro­bé à toutes les séduc­tions des femmes, soit parce que leur amour lui avait été funeste, soit parce qu’il avait enga­gé sa foi. Beaucoup pour­tant brû­laient de s’unir au poète, beau­coup souf­frirent d’être repous­sées. Et ce fut lui aus­si dont les chants apprirent aux peuples de Thrace à repor­ter leur amour sur de jeunes gar­çons » (Métamorphoses,X 80).

C’est par ce rejet des femmes que Virgile comme Ovide expliquent la mort d’Orphée sous le cour­roux des Ménades : « Les mères des Cicones, voyant dans cet hom­mage une marque de mépris, déchi­rèrent le jeune homme au milieu des sacri­fices offerts aux dieux et des orgies du Bacchus noc­turne, et dis­per­sèrent au loin dans les champs ses membres en lam­beaux. Même alors, comme sa tête, arra­chée de son col de marbre, rou­lait au milieu du gouffre, empor­tée par l’Hèbre œagrien, “Eurydice !” criaient encore sa voix et sa langue gla­cée, “Ah ! mal­heu­reuse Eurydice !” tan­dis que sa vie fuyait, et, tout le long du fleuve, les rives répé­taient en écho : “Eurydice ! “ » (Géorgiques, IV 520).

Et, chez Ovide : « L’une d’elles secoue sa che­ve­lure dans l’air léger : “Le voi­là, le voi­là, celui qui nous méprise !”, dit-elle » (Métamorphoses, XI 7). Longtemps, elles mènent le com­bat d’une caco­pho­nie furieuse contre l’euphonie de la musique orphique. Longtemps, le chant du poète apol­li­nien affai­blit leurs traits, l’accord de la voix et de la lyre domine les pierres et tient envoû­tées les forces dio­ny­siaques de la nature. Mais les hur­le­ments des Bacchantes finissent par cou­vrir les sons har­mo­nieux : « alors à la fin les pierres ont pris la cou­leur rouge du sang du chantre qu’elles n’entendaient plus. » (XI, 18-19). « Il ten­dait les mains et alors pour la pre­mière fois, ses paroles res­taient sans effet et sa voix ne tou­chait plus rien ni per­sonne. Les femmes sacri­lèges l’achèvent et, ô Jupiter, par cette bouche écou­tée des rochers et com­prise par les bêtes sau­vages, son âme s’est exha­lée et s’est éloi­gnée dans le vent » (XI, 39-43).

Les membres du corps d’Orphée « gisent dis­per­sés ». Sa tête tom­bée dans l’Hèbre est ain­si por­tée jusqu’à la Mer Egée. Sa lyre, empor­tée elle aus­si, tant ils sont insé­pa­rables, et glis­sant au milieu du fleuve, fait entendre des plaintes aux­quelles les rives répondent par les leurs. La tête d’Orphée, échouée sur un rivage de la Mer Egée, conti­nue à dire, inlas­sa­ble­ment, le nom d’Eurydice. Pour Ovide, le chant, la poé­sie d’Orphée sur­vivent par sa lyre et sa tête échouées à Lesbos, haut lieu de poé­sie. La poé­sie est immor­telle.

Aristée puis Orphée sont res­pon­sables des deux morts d’Eurydice : le mas­cu­lin la tue deux fois. A l’inverse, le fémi­nin tue Orphée lorsque la furie de femmes, Ménades grecques ou Bacchantes romaines, accom­plit le dias­pa­rag­mos des fêtes dio­ny­siaques. Mort sup­pli­ciale à par­tir de laquelle la vie légen­daire du chantre divin, accom­pa­gné en gui­dance inver­sée par l’âme d’Eurydice, fonde le mythe. Musique céleste contre dis­corde du bruit. Dans cette joute sans fin répé­tée entre Cosmos et Chaos on peut lire aus­si ce ter­rible com­bat inté­rieur, l’affrontement sym­bo­lique de deux pola­ri­tés : notre conscience apol­li­nienne de l’individualité et notre sen­ti­ment dio­ny­siaque de la reliance à l’ensemble. Le psy­cha­na­lyste Giorgio Giaccardi (Cahiers jun­giens de psy­cha­na­lyse, 127, 2008) pré­sente ain­si ces modes d’irruption du numi­neux : « Les êtres vivants sai­sis par Dionysos ne sont plus des indi­vi­dus et peuvent ain­si par­ti­ci­per d’une éner­gie pri­mor­diale […] qui, parce qu’elle est inépui­sable, peut aller jusqu’à sacri­fier ses meilleurs élé­ments ». Et la numi­no­si­té apol­li­nienne est « vécue comme venant d’en haut, tant par le res­pect mêlé de peur qu’elle ins­pire que par ses aspects ter­ri­fiants. La créa­ti­vi­té apol­li­nienne exerce une fas­ci­na­tion sur les humains par son carac­tère olym­pien et spi­ri­tuel et elle sur­git d’en haut et de loin quand elle frappe ceux qui la rejettent. » Il pré­sente éga­le­ment plu­sieurs écueils : pour le pre­mier, « en libé­rant tem­po­rai­re­ment les indi­vi­dus de leur moi, l’expérience dio­ny­siaque satis­fait aus­si la ten­dance humaine à reje­ter leurs res­pon­sa­bi­li­tés ». Le com­por­te­ment d’Aristée en est une illus­tra­tion. Et pour l’autre mode, « ce qui peut être fatal, ce n’est pas seule­ment de ne pas recon­naître Apollon mais c’est aus­si le fait de s’y iden­ti­fier de façon uni­la­té­rale ».

Cette ver­sion ancienne de la mort d’Orphée est la plus rete­nue par les poètes de l’Antiquité. Des ver­sions alter­na­tives content son sui­cide, cau­sé par l’échec de sa remon­tée des Enfers. D’autres le disent fou­droyé par Zeus : le citha­rède a révé­lé aux hommes les Mystères, pas­sant outre l’interdiction des dieux de divul­guer les véri­tés cachées aux humains, aux non-ini­tiés. Il est châ­tié pour cette impar­don­nable révé­la­tion.

Par sa vision du mythe, Ovide per­met ensuite à Orphée de retrou­ver Eurydice aux Enfers : dans son récit, alors qu’un ser­pent s’apprête à mordre la tête échouée du bien-aimé d’Eurydice, « Apollon paraît, et pré­vient cet outrage »,chan­geant le ser­pent en pierre : « ses mâchoires figées se dur­cissent, telles qu’elles étaient lar­ge­ment écar­tées. L’ombre d’Orphée des­cend sous la terre ; les lieux qu’il avait vus aupa­ra­vant, il les recon­nait tous ; il par­court, en quête d’Eurydice, les champs réser­vés aux âmes pieuses, il la trouve, il la serre pas­sion­né­ment dans ses bras. Là, tan­tôt ils errent tous deux, réglant leur pas l’un sur l’autre, tan­tôt elle le pré­cède et il la suit, tan­tôt, mar­chant le pre­mier, il la devance ; et Orphée, en toute sécu­ri­té, se retourne pour regar­der son Eurydice. » (Métamorphoses, XI 61-65). La des­cente à la ren­contre de sa propre ombre, par­achève dans le monde des mânes la réuni­fi­ca­tion des deux par­ties du sym­bole qu’elle et lui recom­posent à jamais.

Le sup­plice d’Orphée en fait un mar­tyr (éty­mo­lo­gi­que­ment : témoin) de l’amour uni­fi­ca­teur, par la beau­té et la noblesse de la rela­tion avec Eurydice dans la vie et la mort, en une quête abso­lue. Cocteau, com­men­tant son Orphée, porte ce sacri­fice à un niveau onto­lo­gique : « La Mort d’un poète doit se sacri­fier pour le rendre immor­tel… »

 A la fois Orphée et Eurydice, à la fois épo­pée et élé­gie

Orphée-dieu deve­nu homme ren­contre cruel­le­ment la limite de son extra­or­di­naire pou­voir de charme et d’harmonisation : dès que les sons de sa lyre et de son chant sont cou­verts par la caco­pho­nie féroce des Bacchantes, dès qu’il n’est plus ‘audible’, il perd ce pou­voir. Alors, il ren­contre la fra­gi­li­té de l’humain, la dif­fi­cul­té à se faire entendre, lui dont le rôle est d’être paci­fi­ca­teur, har­mo­ni­sa­teur. C’est dire l’actualité tou­jours vive de son mythe…

Il n’a pas vain­cu la mort et n’a jamais cher­ché à le faire, mais seule­ment à dif­fé­rer celle d’Eurydice, pour que son épouse ne soit pas qu’une pro­messe de vie mais vie pleine et accom­plie, ‘vie bonne’ comme disent les anciens grecs. Lui qui témoigne de l’Un, de la reliance cos­mique, est para­doxa­le­ment bidi­men­sion­nel : en tant qu’incarné, il aime, chante la beau­té, jubile, puis souffre l’inhumaine sépa­ra­tion par la mort d’Eurydice, ose tout pour la retrou­ver en bra­vant les dan­gers, risque tout, y com­pris les pri­vi­lèges liés à son ascen­dance demi-divine et sa filia­tion apol­li­nienne. S’il fran­chit les portes de l’Hadès, c’est avec la convic­tion pro­fonde qu’en toute jus­tice Eurydice doit être déli­vrée et ren­due à la lumière, cette lumière dans laquelle il est habi­tué à être libre. L’amour pour son épouse lui apprend, dans une tra­ver­sée d’intense souf­france, ce qu’est l’échec, ce qu’est l’expérience cru­ci­fiante de tout perdre. Déchu de sa confiance en lui, il meurt à son tour, har­ce­lé par la fureur et muti­lé, sacri­fié par le chaos qu’il a repous­sé tant de fois. Rien ne lui est épar­gné, à l’image d’Eurydice dont la jeune vie est cueillie par deux fois. Impitoyable sanc­tion pour, peut-être, un regard d’impatience amou­reuse… mais l’éternité leur est acquise par la seule force de leur ren­contre.

Orphée-dieu, com­pa­gnon d’épopée des héros voya­geurs, qui enchante et har­mo­nise la nature. Orphée et Eurydice amou­reux, qui des­cendent et apportent la lumière jusque dans les ténèbres. Orphée deve­nu homme, figure de la dou­leur dont la souf­france sera par­tout chan­tée.

Et, inces­sam­ment, Orphée poète.

Souffrance et gloire, élé­gie et épo­pée, la dua­li­té d’Orphée est encore à lire comme une réflexion sur la poé­sie.

Orphée a au moins trois visages : l’amoureux, le poète, le pro­phète. Il est aus­si chantre, magi­cien, aven­tu­rier, paci­fi­ca­teur, légis­la­teur, civi­li­sa­teur, inven­teur, média­teur, fon­da­teur de culte, comme le pré­sentent A. Béague, J. Boulogne, A. Deremetz et F. Toulze dans Les visages d’Orphée (1998). Et si nous­con­ce­vons Eurydice en tant que sa part de silence et d’écoute, émergent alors les deux reflets d’un même être, andro­gyne, com­plet. La seconde mort d’Eurydice signe l’entrée d’Orphée dans l’accomplissement de son Etre. Le miroir dis­pa­rait. C’est pro­ba­ble­ment de ce moment cru­cial qu’émerge la créa­tion de l’orphisme. Car Orphée res­sort trans­for­mé, uni­fié, des Enfers. Subtilement, l’initiatrice Eurydice, depuis leur ren­contre et jusqu’au bout de leur aven­ture mythique, l’aidant à s’orienter, le gui­dant vers lui-même, vers son accom­plis­se­ment et ce qu’il trans­met aux humains, notam­ment à tra­vers l’approche mys­tique à laquelle adhèrent les orphistes. Mais de cela je par­le­rai une autre fois…

La Poésie dont Virgile nous dit allé­go­ri­que­ment l’immortalité, a besoin de la voix, de l’écriture, du trait, des formes, des images et des notes des artistes que les mythes ins­pirent et aux­quels ils rendent un souffle vivi­fié. L’être ré-uni­fié ‘Eurydice-Orphée’, ambas­sade de la Poésie, infi­ni­ment !

Si ce mythe tra­verse deux mil­lé­naires par ses résur­gences, artis­tiques essen­tiel­le­ment, c’est que son mes­sage por­té aux humains est hau­te­ment opé­rant. Eurydice et Orphée, deux parts d’un même être dans sa com­plé­tude, rejoints par leur ren­contre dans la toute lumière qu’ils emportent dans leur des­cente aux Enfers, au pro­fond de l’ombre, et qui œuvrent en ini­tiés au che­min d’éternité. Lequel, laquelle des deux mes­sa­gers de l’amour abso­lu serait l’âme de l’autre ? S’il est tou­te­fois une réponse, elle est inté­rieure et silen­cieuse à qui s’approche au plus près d’eux. Témoin de leur ascen­sion, la lyre stel­laire du musi­cien-poète que la nymphe ins­pire scin­tille pour long­temps encore…

 

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Anny Pelouze

Anny Pelouze est peintre, membre de la Maison des Artistes et de la Société des Gens de Lettres. La pra­tique de lan­gages sym­bo­liques (écoute des rêves, sym­bo­lique, mythes, théo­lo­gie) fonde son che­min. Elle expose en France et à l’international depuis 1982 et a ins­tal­lé suc­ces­si­ve­ment son ate­lier à Auvers-sur-Oise, Eragny, Liège, Lille, Tournai et, depuis 2004, Barjols. Membre puis admi­nis­tra­teur de l’Institut d’Anthropocosmologieà Bruxelles de 1983 à 1990 ; pré­si­dente de l’association Reliance (à Lille) de 1991 à 2000 ; membre fon­da­teur du Collège International des Thérapeutes (en France) de 1993 à 2003 ; ensei­gnante et vice-pré­si­dente de L’université du Symbolede 1999 à 2004 ; inter­ve­nante, de 1999 à 2002, dans la for­ma­tion du Grand Collège des Foyers Rives du Rhône, Suisse ; auteur d’un livre sur l’écoute publié en 2002 (Dervy). A pro­pos de sa démarche elle écrit : ‘‘Probablement n’y a-t-il rien à inven­ter mais tout à écou­ter et à tra­duire... Peut-être la mys­tique, au sens des choses cachées, celle dont je me sens ani­mée à cer­tains moments en tra­vaillant, n’a-t-elle de sens que pour la trans­mis­sion, le témoi­gnage, qui gardent vivante une éner­gie pri­mor­diale et rap­pellent que connais­sance et savoirs ne sont pas for­cé­ment sur le même registre ?’’ Ses pein­tures, expo­si­tions et publi­ca­tions sont pré­sen­tées sur son site : anny​.pelouze​.free​.fr