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Givi Alkhazichvili, Le dernier poète métaphysicien

Par |2020-11-15T19:14:22+01:00 6 novembre 2020|Catégories : Essais & Chroniques, Givi Alkhazichvili|

Présenté par Lexo Doreouli et tra­duit par Nana Gogolachvili.

Umberto Eco en par­lant de la poé­sie de Mallarmé a offert au public un jeu impres­sion­nant syn­tag­ma­tique : « Tout sa vie Mallarmé rêvait à l’expression de l’indicible, mais a été vain­cu. Dante consi­dé­rait l’échec inévi­table à ce pro­pos, comme il croyait que l’expression des formes infi­nies avec les formes finies est une arro­gance Luciférienne et pré­fé­rait la poé­sie de l’échec à l’échec de la poé­sie. C’est-à-dire non pas la poé­sie de l’inexprimé, mais la poé­sie de l’impossible à dire ».

En effet est-il pos­sible de sai­sir et d’arrêter de quelque façon que ce soit une véri­table réa­li­té ou de la res­ti­tuer dans un phé­no­mène rela­ti­viste, tel qu’est la langue où les mots com­mencent à par­ler des sujets de langue seule­ment dans les moments par­ti­cu­liers ? Par exemple, quand les gens sont confron­tés à des décès (« Devant la mort nous par­lons fran­çais » – Montaigne).

Le lan­gage de notre temps qui est trans­for­mé en chaîne conti­nue de cita­tions, a un usage pure­ment prag­ma­tique qui ne rend plus compte des choses et la liai­son entre les mots et leur âme sacrée dis­pa­rait. Mais mal­gré cela, par­ta­ger le pathos agnos­tique des paroles d’Eco à mon avis est encore impos­sible. Au moins, jusqu’à ce qu’il existe non pas la tra­di­tion d’une sorte de poé­sie méta­psy­chique, mais le cas rare et unique comme les textes de Tomas Tranströmere ou de l’auteur de ce livre, le poète moderne clas­sique géor­gien Givi Alkhazichvili

Le signe onto­lo­gique de la poé­sie de Givi Alkhazichvili est jus­te­ment l’éveil et la libé­ra­tion de la langue, qui ,selon Foucault, s’enfermant en soi, autre­ment dit dans son inter­pré­ta­tion, a com­men­cé à écrire non pas l’histoire de l’histoire, mais l’histoire de la langue.

 

Je ne sais pas, si l’auteur Givi Alkhazichvili res­te­ra l’un de der­niers poètes méta­phy­si­ciens, mais à cha­cune de mes ten­ta­tives de com­prendre ses poèmes, il me prend un si fort sen­ti­ment hei­deg­ge­rien qu’à l’avenir il me sera impos­sible d’évoquer la pré­sence de qui­conque avec une telle ampleur. Givi Alkhazichvili réus­sit à for­ger des mots vivi­fiants, qui ne sont pas liés par les règles gram­ma­ti­cales et à gagner le droit de créer le silence, la langue du silence. Dans ses poèmes les mots d’après le contexte ont leur signi­fi­ca­tion ini­tiale et pré­sentent aus­si les choses de façon arché­ty­pale. C’est juste la langue de la poé­sie qui ouvre l’archéologie incons­ciente.

 

Givi Alkhazishvili.

Il est évident que cela ne concerne pas l’état « Adequatio rei et intel­lec­tus » ou un pro­jet de reli­gion esthé­tique dont le but serait de répondre aux ques­tions de la phi­lo­so­phie de diag­nos­tic. Une telle chose serait vrai­ment « une arro­gance Luciférienne ».

Givi Alkhazichvili éta­bl­lit le fon­de­ment de la conscience poé­tique, qui d’une part essaie de dépeindre quelque chose sans le dire ou en cachant le mot, et d’autre part appelle à la réduc­tion radi­cale poé­tique, pour que le sym­bole poé­tique ne se déforme pas à tra­vers l’Univers réel.

 La poé­sie de cet auteur est vrai­ment phé­no­mé­no­lo­gique. D’après Derrida, entre le monde réel et le monde maté­riel il n’existe pas de dif­fé­rence. C’est seule­ment dans la langue qu’elle existe par son anxié­té trans­cen­dan­tale. La dif­fé­rence ne se voit pas là, où le poète par­vient à s’exprimer sans entrer dans le monde lin­guis­tique. Ceci contri­bue au déve­lop­pe­ment d’une immu­ni­té contre les sui­cides en séries de la langue constam­ment mena­cé de dis­pa­ri­tion.

L’hermétisme de la poé­sie de Givi Alkhazichvili est à la fois la rai­son de son état her­mé­neu­tique et la for­ma­tion d’une concep­tion esthé­tique et sty­lis­tique qui a influen­cé sa posi­tion civile et exis­ten­tielle contre le régime sovié­tique. Il faut dire auda­cieu­se­ment que non seule­ment G.A., mais aus­si sa poé­sie étaient les dis­si­dents de l’époque sovié­tique. Dans ses textes auto­bio­gra­phiques il rap­pelle sou­vent com­ment le direc­teur de l’école a enfer­mé dans son cabi­net un petit gar­çon de sixième avec la cra­vate rouge de pion­nier au cou. Dans un espace fer­mé, debout devant un sque­lette ana­to­mique, le pauvre gar­çon ne quit­te­ra pas le cabi­net avant qu’il n’écrive un poème sur Lénine. Le son et le ton de l’idéologie brûlent ses oreilles : « Voulez – vous ren­trer à la mai­son ? Écris un poème sur Lénine ! ». Il est évident que cet ordre n’a pas fonc­tion­né et cela a défi­ni son ave­nir anti­so­vié­tique et per­tur­bé son inven­tion lit­té­raire. L’initiateur de Rebelliones sans aucune base légale était envoyé dans l’Armée Soviétique, où il a ten­té de se sui­ci­der à plu­sieurs reprises. De cela et du reste encore Givi Alkhazichvili a pro­duit des mer­veilles artis­tiques dans ses romans : « Futur pas­sé » et « De part et d’autre de la porte de fer ».

 Après l’auto-apprentissage de la lit­té­ra­ture euro­péenne, il se rend compte rapi­de­ment qu’il peut sépa­rer artis­ti­que­ment le citoyen et le poète et ses idées « sociales-réac­tion­naires » cèdent la place à la poé­sie médi­ta­tive.

Depuis lors, Givi Alkhazichvili écrit des recueils poé­tiques impor­tants tels que : Sorti de l’intemporalité  (1998) ; Le désir de retrait (2005) ; Khoronikoni (sys­tème de chronologie)(2006-2007) ; Livre d’épîtres (2012) Soleil incon­nu (2014) et le livre récem­ment publié La terre de mes jours (2015). C’est avec des poèmes de ces livres que les lec­teurs fran­co­phones pour­ront décou­vrir la créa­ti­vi­té de der­nier poète méta­phy­si­cien géor­gien Givi Alkhazichvili.

G.Alkhazichvili a tra­duit du russe en géor­gien la poé­sie d’Afanasy Fet, d’Andrei Bely et d’Aleksandr Block. En 1998 il a reçu le Prix d` État d’Akaki Tsereteli pour son livre Sorti de l’intemporalité.  En 2011 il s’est vu décer­ner le prix lit­té­raire le plus impor­tant du pays, « Saba ».

 

 

Le Duo

 

Tout invo­lon­tai­re­ment

Je me sou­viens de ta caresse,

Du soleil

Et du rythme de ta res­pi­ra­tion,

l’écho de l’écho

Et nous tout seuls…

 

Comme je t’aimais alors, infi­ni­ment,

Toi, l’anonyme coau­teur de ces poèmes.

 

           * * *

 

Je ne suis pas pré­oc­cu­pé,

Que tu ne puisses plus me voir,

Mais que tu m’appelles seule­ment

Et que tu essaies de me faire sou­ve­nir

Comme nous brû­lions alors,

Avec notre che­mi­née brû­lante…

Et je com­prends que notre coexis­tence

Était une fumée

Gagnant le ciel…

Une fumée mon­tante.

 

           * * *

 

Dans mon enfance, ayant ma part de ciel,

j’étais tou­jours à apprendre à voler.

Maintenant, je ne peux plus voler même dans mes rêves

Et mon ciel s’appuie sur la terre.

 

Mais, quand tu ouvres les yeux de mon ậme,

Tu me pré­sentes tout l’Univers, je perds mon corps

Et je sens ma res­pi­ra­tion deve­nir légère.

 

Parfois je quitte la terre et je sens mon cœur tel­le­ment ser­ré,

Que la tris­tesse d’un orphe­lin sans mère

Remplit mon silence.

 

Inexpliquables les moments, quand Jésus écri­vait sur le sable.

Écrivait et effa­çait, et, ce qu’il effa­çait

Demeurait en nous éter­nel­le­ment.

 

 

 

Une pomme rouge a rou­lé…

 

(Épître du mois de mars)

 

Le temps n’ est jamais ni peu,

Ni beau­coup,

Il est tou­jours assez.

C’est le vou­loir, qui est tou­jours insuf­fi­sant…

 

L’instant est profond,comme le puits –

Quand on aime il fré­mit tel­le­ment…

Nous par­lons de l’avenir,

Comme si nous allions res­ter ici encore mille ans

Et dis­cu­tons du pas­sé qui est tou­jours pré­sent,

Car nous sommes ici

Et nous tenons le temps avec les dents

Et c’est seule­ment l’ậme qui nous suf­fit pour sup­por­ter le mal…

Et c’est tout… c’est tout… tou­jours tout…

Les oiseaux noirs comme il te sem­blait

Sont tou­jours des sacs à ordures volant vers le lac Lici

Portés depuis les cours de l’hôpital onco­lo­gique

Traversant les entre­pôts et les morgues,

Et tes yeux spec­ta­trice et le vent froid fai­sant les adieux

 Les accom­pagnent vers nulle part.

 

Le temps n’est jamais ni peu, ni beau­coup,

Il est tou­jours assez pour la vie et la mort,

 Et que de choses voit l’œil

Dès sa pro­fon­deur per­plexe ?!

 

Tu es trans­pa­rente comme l’air

Et ne peux cacher même la Télé devant les enfants,

Ni miroir, ni fenêtre…

En voyant tes épaules fines j’ai peur

 Que la brise ne t’emporte comme un papillon

Et que tu ne dis­pa­raisses comme une ombre.

 

Même la colère ne te prend plus quand tu remarques les yeux fixés des gens

Même si tu vois tout de part en part…

Les murs, le pla­card et tes mains légères comme des ailes

Et les pauvres can­ca­niers chu­cho­tant de toi.

Tu écoutes ta propre res­pi­ra­tion

Et invo­lon­tair­ment répètes le motif obses­sion­nel et simple

De la voix de ta grand-mère

…Une pomme rouge a rou­lé…

Et tu vois la pomme, comme une nature morte.

 

Ici le temps passe, ne s’enfuit pas comme d’habitude,

Et le matin on peut voir les dau­phins solaires,

Les chambres couvrent leurs yeux de leurs mains

Et tu te donnes à la som­no­lence en res­pi­rant de bon­heur.

 

Elle est éton­nam­ment affreuse la pro­fon­deur de l’instant,

Qui regarde tou­jours ailleurs…

 

On peut voir les mar­chands avec leurs gros sacs

Dans les cou­loirs sombres de l’hôpital,

Se glis­sant de chambre en chambre,

Jetant un œil vaga­bond et pậle.

Ils nous regardent en pas­sant.

Nous sommes à table, nous deux.

On nous a offert de la confi­ture de fram­boise – un goût mater­nel

Nous diluons le thé et la fram­boise dans le temps

En siro­tant les jours res­tants…

Et quelque chose dis­pa­raît comme une vapeur de thé…

Et sa légè­re­té se pré­ci­pite dans des mots par­lés,

Dans le chu­cho­te­ment jailli de ta bouche

Frédonnant tou­jours les mêmes paroles

La tête bais­sée…

…Une pomme rouge a rou­lé…

 

           * * *

 

Te sou­viens-tu de nos fuites,

nos jour­nées pas­sées dans les champs,

Cueillant les fleurs jusqu’au soir ?!

Oui, c’est moi,

L’herbier de ces jours.

 

           * * *

 

Combien de nuits dois-je blan­chir

Pour for­ger un jour,

Un tel jour,

Que nous avions pas­sé ensemble.

 

           * * *

 

Pourquoi tu l’éteins ?

Laisse-le briller,

La luciole pense qu’elle éclaire le sombre.

 

 

 

Présentation de l’auteur

Givi Alkhazichvili

Givi Alkhazichvili est un poète géor­gien né le 26 mai 1944.

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