> Guillaume Basquin : (L)ivre de papier

Guillaume Basquin : (L)ivre de papier

Par | 2018-03-22T10:21:53+00:00 14 avril 2016|Catégories : Critiques, Guillaume Basquin|

 

La cou­ver­ture est ornée des idéo­grammes chi­nois signi­fiant « ce qui pré­cède » et « ce qui suit » ; en quelque sorte l'α et l'ω, qui, avec le mot « livre » du titre, annoncent une ambi­tion, une ampleur qu'une ivresse calem­bou­resque place entre les paren­thèses… de Dionysos.

C’est une nar­ra­tion de marche, un pas « tam­bour bat­tant » vou­drait-on dire, si l'auteur n'avait l'air hau­te­ment aller­gique à toute forme de tam­bour. Incipit : c’est par­ti roue car­rée go go go … Nous pen­se­rons plu­tôt à la clau­di­ca­tion têtue de Lenz à tra­vers la mon­tagne. Mais pas une marche pro­gres­siste de folie posi­tive — pas roman­tique le gugus —, un retour sur pro­messes non tenues, un retour aux racines qui s’emmêlent et nous entravent  : Puisque les hommes marchent presque tou­jours dans les voies frayées par d'autres (…) Nos styles sont désor­mais des rémi­nis­cences ». Et si l'on sait que l'auteur (né en 1969) a déjà publié « Fondu au noir ; le film à l'heure de sa repro­duc­tion numé­ri­sé », il est à craindre que son ivresse soit amère, et que la mon­tagne, infran­chie, se trouve plu­tôt vers la Catalogne, à Portbou.

Car ce qu'on va lire a en effet un par­fum de funé­railles : celles de l'aura. Mais, s'il vous plaît, avec panache, en grand deuil majes­tueux !

 

et pour­quoi des poètes au temps d'internet la détresse en tant que détresse nous montre la trace suivre cette trace tu connais le mot de tol­stoï n'écris vrai­ment que si tu ne peux pas ne pas écrire 19 octobre 1909 car je vois la poé­sie dans un bour­bier et l'homme jeté dans la nuit as-tu ouï dire que les mois­sons arro­sées d'encre ne se font que dix ou douze ans après les semailles…

 

Certains vont dire : encore cette absence de ponc­tua­tion ! Oui, cela fait par­tie des signes, ain­si naguère les mots épars comme des miettes sur une table firent de la poé­sie une ascèse du signi­fiant. Changement d’époque. Réalisme de cette cou­lée ver­bale conti­nue où nos vies sont char­riées : textes de lois (mal écrites dit-on), navettes éga­rées, marques dépo­sées (jeu : retrouve la pomme logo qui fait rêver jusqu’aux peu­plades écra­sées par la faim et la tyran­nie… page 34 !), modes d’emploi et pré­cau­tion (le seul prin­cipe de la démo­cra­tie post­li­bé­rale ?).

Guillaume Basquin ne pré­tend pas à un style, inven­tion de l’humanisme, marque dépo­sée qui a sculp­té notre rap­port à l’écrit pen­dant six siècles : il copie­colle. D’un reste de civi­li­té qui hante encore Guyotat, il s’envole. Sans sujet ni ordre du jour. Mais puisqu’il me faut bien dire quelque chose dès que je parle de, disons : la fin de la culture (occi­den­tale) : (…) rideau roman sous presse voi­là l’hypothèque lit­té­raire a pres­to c’est fini oui

Pas drôle.

Pas triste. Le mélange des langues est joyeux, comme dans cette lin­gua fran­ca des com­mer­çants qui fai­saient jadis de la Méditerranée une toile dan­ge­reuse et jubi­la­toire. Même car­rée, c’est une marche vivi­fiante. On est char­gé ? mais le poème n’a eu de cesse de nous déchar­ger, pour nous lais­ser… moins vide que léger : (…) comme au jeu de tric-trac allons-nous en il est temps quit­tons-nous amis (…). Chargé, sans mis­sion. Mais on sent qu’il s’est, en deçà du texte, pas­sé quelque chose, — une pen­te­côte ? — venu le temps de la sépa­ra­tion et d’aller avec le peu que nous sommes sans carte : (…) avec les cinq sens une révo­lu­tion menée à douze fidèles volup­tueux (…)

 

 

X