Guillaume Janin, Bruits de Sibérie

Par |2022-01-11T14:52:13+01:00 30 décembre 2021|Catégories : Guillaume Janin, Poèmes|

Nuit en train

Par la fenêtre, les étoiles roulent
Sous les ron­fle­ments du ciel
Je regarde l’aube mourir
Dans les yeux de mon voisin
J’a­vance, tou­jours, j’avance
Droit devant
Des lanières pen­dent comme des lianes
Avec au bout des morceaux de rêves.
Les fées ont cessé d’exister
Dans ce monde merveilleux

 

Paroles

La nuit est tombée plus soudaine
Ce soir que les autres
Mais le bébé aux grands yeux
Ecar­quil­lés der­rière la vitre
N’est pas encore endormi.
Un plat de nouilles
Jonche le planch­er des steppes
Dans les bras de sa mère
L’en­fant au pullover vert
Par­le sans aucun son.
Il par­le des maisons de bois
Qui se per­dent dans l’horizon
Des poteaux du téléphone
Qui trans­met­tent les ultrasons
Des cou­ples séparés, des vieux isolés.
Il par­le de la route qui file parallèle
De son asphalte noir
Des quelques phares qui la sillonnent
Un homme dans un pick-up
Ren­tre chez lui ce soir.
Il par­le de sa vie à lui
Qui grandi­ra pas loin d’ici
Il par­le à la nuit
Qui vient le prendre
Avec tous ses amis.
Il par­le des policiers
Qui patrouil­lent, menottes et revolver
Rangés au garde à vous
Juste au cas où
On ne sait jamais.
Il par­le des bouleaux, des pins
Des arbres qu’il dépeint
Sur son cahi­er de coloriage
Dont l’en­cre séchée
Débor­de des pages.
Il par­le pour tout le monde
Entre ses quenottes
Encore en terre
Pour la mère qui finit le souper
En atten­dant ses enfants du siè­cle passé.
Il par­le à n’en plus finir
Mais per­son­ne n’y prête attention
Au petit garçon
Qui voit et entend
Tout ce que les hommes ont enterré
Depuis le pre­mier jour.

 

Avikn

Mol­lets veinés et chevilles gonflées
De la babouch­ka qui dort,
Aimable voisine
Sur son sac Baci d’Italie
Une bagouze
Pour chaque annu­laire potelé
Deux per­les gris­es se balancent
Au gré des rêves
Qui vien­nent trou­bler le repos du corps
Avec les sur­sauts d’une âme
En tous points banale.
Des mar­guerites sem­blent pris­es au piège
Dans ce dédale inco­hérent où
Les lignes azur s’étirent
Jusqu’à crois­er les nues
Tapis bril­lant à l’infini
Sur lequel le soleil
Étranger d’une autre galaxie
Vient s’é­taler (avec délectation)
Pschitt !! Ven­to­line Ventoline
Pour ne pas que mère Russie
Ne s’é­touffe sans un cri
D’un châle noir le vis­age recouvert,
Un chat miaulant sans fin
Sa féline détresse,
Et ne finisse, beauté alcaline
Rongée par les vers de l’oublis
Un peu d’hu­mus vert et gris
Au pied des saules meurtris
Des iles Sakhalines
Le bruit des tempes
Les tur­bu­lences ralen­ties de l’esprit
Je rame sans me mouvoir
Au-dessus des plaines
De Moldavie
Nap­pées d’or et d’argent
Jusqu’à enfin tomber
Disparaitre
Dans mon désert de paradis
Engouf­frant la carlingue
Et le reste du monde
Dans un lent sanglot

 

Las Ici-bas

Sous les lames du froid
Les maisons de bois
Meu­g­lent et crie
Sous les coups qui broient
Leurs plaintes quotidiennes.
La neige bourdonne
Autour des habitations
Essaim de guèpe
Venus butin­er joyeusement
Les fleurs qui poussent
Dans les plaines de Sibérie
Les chiens aboient
La Lada nevia passe
Entre les tours de bois
Que l’hiv­er réduira
À peau de chagrin
Avant les pre­mières chaleurs de juin.
La chem­inée tousse
Un filet qui vient prendre
Les derniers rayons de lumière
Dans ses mailles tendres
Pêcheurs au grand air
Dans les steppes austères
Et les gens dans tout ça ?
Ils sont au chaud à atten­dre, à s’instruire
À s’ac­tiv­er, à répar­er, à construire
De nou­velles maisons
Pour les futures générations.
Cer­tains ont déjà foutu le camp
Loin de cet enfer blanc envahissant.
D’autre que la fatigue a pris
Dans ses lam­beaux, ses bras
Noient leurs mal­heurs tristes et aigris
Dans l’al­cool de Taïga
Par­fois, un humain un peu bizarre
S’ap­proche un peu et puis repart
Comme un ani­mal sauvage
Mais ce n’est qu’un touriste de passage
Ephémère venu gouter aux charmes exotiques
De ces con­trées subarctiques.

 

24.10

Une pause rapide
Dans l’air froid du soir
Dans une ville, un quai
De gare.
Les fumeurs descendent
Et attendent
Que la neige
S’ar­rête de fumer
Les mains tien­nent en tremblant
Le trait longiligne
Lueur louvoyante
Per­due au milieu de nulle part
Des chiens vaquent
Muets aux alentours
L’un sem­ble prêt
Pour le grand départ
Elle entoure, elle embrasse
Et etreint
La taiga partout
S’e­tire dans l’horizon
Seuls les oiseaux migrateurs
En con­nais­sent la fin
Comme le dit le vieux russe
Au bord du chemin
La glace crisse et craque
Rouée de coup
Le camion est bloqué
Au milieu de la flaque.
Des trains dans tous les sens
Vien­nent et vont
Avec eux l’espérance
Des jours radieux
Au chaud, der­rière la fenêtre
Je con­tem­ple chaque seconde
Le spec­ta­cle identique
De cet océan blanc
Qui défile sous mes yeux
Caméras au front
Bien décidés
A se déclar­er témoin
Du meurtre qui a été
Sous mes yeux ébahis
Mais dans l’in­dif­férence normal
Des hôtes de ces lieux
Une nou­velle nuit est tombée
Sous les balles du jour
La forêt s’endort
Et le train passe.

 

Présentation de l’auteur

Guillaume Janin

Guil­laume Janin est né dans le sud de la France le 05 novem­bre 1993 peu avant midi. Il a vécu et étudié à Antibes, Paris, Bris­bane, Rabat, Lon­dres, Valen­cia et Barcelone. Il com­mence à écrire des poèmes au cours de ses études et de ses voy­ages, au grès des sit­u­a­tions qu’il rencontre.

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