Guy Perrocheau, D’un phrasé monde

Par |2021-06-21T16:50:19+02:00 21 juin 2021|Catégories : Critiques, Guy Perrocheau|

Où sommes-nous dès que nous ouvrons le livre de Guy Per­rocheau, D’un phrasé monde ? Comme l’indique le poème lim­i­naire, « vivre a pour­suivi / son glis­san­do » (p. 9).

Ce monde n’a rien d’un monde con­tem­plé, ni observé qui le con­stituerait en objet. Le glis­san­do que ce livre accom­plit en sept par­ties, qui sont comme autant de mou­ve­ments, fait tout le con­traire : du monde, il écrit le réc­i­tatif. Le « phrasé monde » de Guy Per­rocheau con­cen­tre une énergie de la parole par une écri­t­ure : il la con­cen­tre et en même temps l’élargit, car le pro­pre de l’écriture, dans ce livre, est de men­er la parole, la moin­dre pen­sée qui la tra­verse, vers une dimen­sion d’écoute que jamais cette parole n’aurait eu sans elle.

Il est trou­blant que, dès son titre, D’un phrasé monde soulève cette si anci­enne rela­tion du poème à la musique et qu’elle rende man­i­feste un rap­port que l’on peut com­pren­dre ain­si: que la musique est ici musique du poème ou que le poème, dès les pre­mières lignes, ren­con­tre sa musique, à savoir son glis­san­do, son phrasé, son réc­i­tatif, qui sont la pour­suite de son « vivre ». Dans ce pre­mier poème du livre, le glis­san­do découle de ces glis­sades, de la pre­mière ligne « … à ces bor­ds de tertres usés de glissades ».

Guy Per­rocheau, D’un phrasé monde, éd. Tara­buste, 2020, 132 p., 14 euros.

Hap­pés par une phrase qui a déjà com­mencé, et qui est prise en un milieu, on y lit un peu le pas­sage, en un glisse­ment, d’une évo­ca­tion paysagère à une évo­ca­tion des opéra­tions d’un phrasé intérieur au poème, aux dernières lignes « vivre a pour­suivi / son glis­san­do ». Entretemps : « les ténèbres de soi qui ont cou­ru », « imag­inez le sable qui vous enlise en dansant », « et le désert même ajusté / pile à ses poussées de sève ».

Ce pre­mier poème sem­ble alors pos­er une chose cru­ciale : que c’est dans ce phrasé, par cette musique à soi, qu’est recon­nu – et vécu – le monde : « aube et nuit comme une seule friche on croirait / les stries de clarté qui raient le fond du monde ». C’est ce quelque chose du monde que l’on trou­ve en soi et dont le poème est la « répon­dance », au sens où Péguy entendait par là des séries d’échos, de repris­es. De « frich­es » à « stries de clarté qui riaient », le livre de Guy Per­rocheau mon­tre une poésie de l’instant unique et d’une expéri­ence sub­jec­tive de l’intimité dans le lan­gage. Il nous apprend, ou nous pousse à recon­naître, que dire « monde », c’est rejoin­dre le monde par une den­sité de lan­gage. Entr­er dans le monde, c’est entr­er dans le lan­gage, un peu comme avec Var­gaftig, quand il écrit pour titre d’un livre Le Monde le monde (éd. André Dimanche, 1994) : si le mot se fait écho, c’est en deux instants, ce qui fait qu’il n’est jamais le même. Repren­dre n’est jamais répéter. Dire ne crée pas une essence, mais un pas­sage et une fic­tion. Le « phrasé monde » en est la créa­tion, l’invention, le fran­chisse­ment ain­si que le bas­cule­ment d’une ontolo­gie et d’une phénoménolo­gie vers une anthropologie.

La clarté est le prob­lème poé­tique angu­laire du livre. On le retrou­ve dans le motif ténébreux du début, qui se pro­longe « jusqu’à / plus rien que la lumière » (p. 9) et se retrou­ve dans l’obscur, très présent au fil des pages. Sans doute y a‑t-il là quelque chose d’une lec­ture de Rim­baud, dont les Illu­mi­na­tions sont citées  à chaque nou­velle sec­tion. La lumière est cer­taine­ment à l’intersection du monde et de la phrase ; elle ren­voie à ce que c’est qu’être un sujet dans le monde, un sujet dans le lan­gage ; et l’on pour­rait dire que cette phrase devient phrasé parce qu’elle se pour­suit d’un bout à l’autre du livre, ce qui fait dire que ce n’est pas un recueil que nous tenons, mais un poème qui se cherche et s’écoute, se con­stru­it à chaque page. De sorte qu’à chaque fois nous sommes face à une page de ce poème, lieu d’écoute, d’attention et de ver­tige (« je m’envertige », p. 33). Et aus­si le lieu d’une impro­vi­sa­tion qui ne sait pas vers quoi elle va à force de s’y trou­ver. Ain­si chaque par­tie recom­mence-t-elle aus­si le livre par cette lumière, non exempte d’obscur : la « sup­posée présence / muée jour nuit / sec­ousse à sec­ousse en un / phrasé monde » (p. 13), puis « l’issue par un tun­nel / et je reçois le soleil » et « des rimes s’embrouillent tant / qu’on ne sait plus où / son petit print­emps sur le dos / la lumière coule » (p. 31). Alors, « la lumière sem­ble / ne plus devoir finir » (p. 53) et l’ « aube et nuit sur cette friche » (p. 59) revi­en­nent pour que « des voix pren­nent leurs couleurs de la nuit » (titre de la cinquième sec­tion, p 71), avant cette ques­tion qui est aus­si une affir­ma­tion en sus­pens : « vers quel autre / aujourd’hui » (p. 91). Enfin, la tra­ver­sée de l’obscur dans la lumière, la lumière perçant l’obscur s’écrivent dans leur réciproc­ité parce que c’est de la tra­ver­sée d’un sujet qu’il s’agit, l’un des « voyageurs du com­ment dire » : « autant de fois en un jour / que je suis entré dans cette spi­rale / et que j’en suis sor­ti […] j’avance dans aujourd’hui je tourne à / l’autre bout comme au cen­tre » (p. 111). Le poème est « aujourd’hui » : sa clarté pousse ce je, résol­u­ment autre que celui assigné à une iden­tité, à con­stituer un temps spé­ci­fique, celui de la reprise et du con­tinu, autant de fois en un jour.

C’est ain­si qu’il y a un sens du pas­sage dans cette poésie. Pour le dire autrement, avec la page 47, « pas le décompte / des choses vues / mais la tra­ver­sée ». Dans une prox­im­ité avec la poésie de Meschon­nic, voy­age et pas­sage (Voyageurs de la voix et Nous le pas­sage, éd. Verdier, 1985 et 1990) con­stru­isent une intéri­or­ité cri­tique de la per­son­ne dans et par l’intime. L’intime n’est pas la per­son­ne, chaque page le rap­pelle, et celle-ci l’énonce : « chaque fois la page tourne / une mémoire met bas / ses petits / ce qui fut / sera / l’aorte / comme un tronc » (p. 76). Avec cette mémoire qui se réin­vente page à page, l’intimité qui affleure com­pose un réc­it irré­ductible à toute nar­ra­tion, un réc­it iné­narrable pour ain­si dire et qui se con­stru­it comme con­tinu : à lire le livre, on est sur­pris par tout ce qui s’y con­tin­ue, chaque ligne ten­dant une sorte de perche à l’autre. Le tronc fait l’arbre et les branch­es : on pense aux « poussées de sève » du pre­mier poème, à l’ « arbuste en fleurs / sitelle vole­tant / mes sen­tiers à l’aveugle ont ouvert / par mille et mille les plus longs / jardins de l’enfance » (p. 20), à « la forêt d’errance » (p. 34), à « la / lenteur arrêtée d’un feuil­lage » (p. 37). Enfin, « chaque arbre bouge / ou bien c’est une aube » (p. 48). Expéri­ence sub­jec­tive, donc artis­tique, le réc­it est un réc­i­tatif. Nous sommes donc au milieu d’un monde dans une phrase con­tin­ue, dans ce qui ne cesse de « repren­dre en nous les par­cours / d’un phrasé monde » (p. 125), comme on le lit au final.

L’arbre pluriel de ce poème, mémoire et oubli com­posant l’aujourd’hui obscur et lumineux, est encore mis en mou­ve­ment : un « enry­th­me­ment » (p. 101) faisant une poésie de la page, de l’improvisation maîtrisée et fine­ment tra­vail­lée, toute en aban­don et res­saisie. S’y con­stru­it une écoute, qui en retour con­stru­it l’improvisation, le geste de l’écriture : « cette oreille qui écoute / où la beauté recom­mence » (p. 103). Cette maîtrise garde fidél­ité à « la dérive » qui pousse à (s’) écrire, sans jamais s’en tenir à du cal­cul ou de l’intention : « un lan­gage advient / plus large que je n’ai pen­sé / plus fort que je n’ai voulu » (p. 41). Le vol et le chant d’un oiseau en don­nent une idée, avec le par­cours en élé­va­tion ter­restre-aéri­enne de l’arbre : « toute douceur entre les mille / manières d’oiseaux en liesse / trouant les mat­inées pen­sives pour / quel point haut dans l’air / à nous tou­jours » (p. 123). Et le lecteur y retrou­ve des mots qui sont les siens : « cha­cun dans sa ren­con­tre à l’infini de / cha­cun » (p. 94). Il y est écrit. C’est dire que D’un phrasé monde est à lire pour s’entendre dans sa tra­jec­toire. Ce n’est pas tant être dans un lieu qu’être dans un mouvement.

Présentation de l’auteur

Guy Perrocheau

Guy Per­rocheau est un poète français.

Bib­li­ogra­phie (sup­primer si inutile)

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Laurent Mourey

Lau­rent Mourey, né en 1974, agrégé de Let­tres Mod­ernes et doc­teur en Lit­téra­ture française, pro­fesseur de Let­tres en lycée. Il est l’auteur d’une thèse con­sacrée à la récep­tion de Mal­lar­mé dans la poésie française après 1945, autour de Bon­nefoy, Deguy, Maulpoix et Meschon­nic. Il écrit des arti­cles sur la poésie du XXe siè­cle, en par­ti­c­uli­er sur J. Ancet, P. Jac­cot­tet, G. Luca, B. Noël, B. Var­gafitg. Trois livres de poèmes pub­liés : D’Un œil, le monde, l’Atelier du grand tétras, 2012, C’est pourquoi vol­er, Con­tre-allée, 2014, Cet oubli main­tenant, éd. du Cygne, 2020.
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